Heureusement que février arrivait parce que janvier avait trop duré. Globalement, les gens avaient juste regardé Sex Education, une sorte de Harry Potter version HBO (braguettes magiques dans une Grande-Bretagne fantasmée), puis en avaient parlé sur les réseaux sociaux. C'est dire le niveau d'ennui sur lequel démarrait 2019. On avait assez de dossiers à bosser à la Cocktail d'Amore pour se passer de Netflix et de ses cours d'éducation sexuelle. Là-bas, tout le monde est déjà surdiplômé. Certains insistaient d'ailleurs pour afficher leur CV : «Je suis hétéro à 82%», nous confessait Léo. «C'est précis, c'est le score de Chirac face à Le Pen en 2002» remarquait la Lido qui, à la majorité absolue, avait viré sa cuti depuis son emménagement à Berlin. Quelques autres étaient encore en ballotage, comme cet Irakien qui, dans l'obscurité de la darkroom, déclarait être branché par les filles le pantalon retroussé aux genoux et au milieu d'une forêt de bites.

Le dancefloor était peuplé de princesses palestiniennes nées à Dubaï, qui passaient tout leur Free Time Palestine au club de gym à parfaire leurs adducteurs et abducteurs. Maxim, qui est très «têtes couronnées», nous chuchotait sur le ton de la confession «There is this guy, he is from the Royal Family of... Arabs», ne sachant curieusement toujours pas bien faire la différence entre les pays du Levant après toutes ces années à Berlin, alors même que sa collection était presque complète. Ce soir, il est venu accompagné d'une pièce rare, un Tchétchène, nationalité qui prévaut à toute autre fonction sociale. Il ressemblait en effet au président homophobe et homoérotique Ramzan Kadyrov, genre mercenaire passé par la légion, et faisait assez peur pour qu'on n'ose pas lui demander davantage. En déambulant dans les dédales du club, on avait parfois l'impression de voir défiler le casting de l'intégrale des pornos de Jean-Noël René Clair. Et puis tout redevenait normal, on assistait aux présentations d'un journaliste du New York Times et d'un autre de Haaretz qui, photos à l'appui, racontait son passé punk à Tel-Aviv. Asaf, qui lorsqu'il avait embrassé la carrière de traducteur rêvait de Virginia Woolf, gagnait finalement sa vie en traduisant des documents de labos pharmaceutiques. «Ils viennent de créer un spray nasal à base de kétamine et d'anxiolytiques. Ils inventeraient n'importe quoi pour nous rendre addicts

En bas dans le Wintergarten, alors que le deejay hétéro qui voulait être plus royaliste que le roi en était à son troisième Madonna, Ben débarquait en panique, vêtu comme d'habitude de son légendaire corps entièrement poilu. «Je viens de me faire violer dans les darkrooms. J'avais pourtant dit non mais il a commencé par rentrer son énorme calibre par effraction. J'ai hurlé, on a dû m'entendre jusqu'au Bundestag.» La plèbe demande la tête du coupable, Ben le désigne : il s'agit du Tchétchène. La sécu était censée l'avoir mis dehors, mais bon, même les Russes galèrent depuis deux siècles. Voyant le truc venir, Uros se met à préciser «We the Serbians have also our bad side - but not the rape, please. War zone is not an excuse».  Autant dire que tout le monde ne parlait plus que de ça. Si on ne peut même plus être safe dans l'obscurité d’une darkroom... Giacomo a voulu détendre l’atmosphère par une boutade ironique, «En même temps, il est toujours topless, c’est comme les filles en minijupes», mais ça n’a pas beaucoup fait rire Ben, et #metoo non plus.

Tout dérapait un peu davantage, et pas seulement moi dans les escaliers. «En chaut au toilette tu geints ?» C'était déjà l'heure où il ne suffisait pas déjà de parler 3 ou 4 langues, mais il fallait aussi déchiffrer les messages pour retrouver tes potes défoncés que tu avais perdus. Mais je pouvais guère me vanter car Antoine-Benjamin me rappelait mon récent historique de discussion :

«Vous avez modifié les couleurs de la discussion.

Vous avez supprimé votre pseudo.

Vous avez choisi le pseudo Uuniunbbbj i idsh.

Vous avez choisi le pseudo Uuniunbbbj i idshJbi. Q' Pcs.

Vous avez choisi le pseudo Uuniunbbbj i idshJbi. Q' PcsUhhucu»

Un stand Santé Bien-être s'était du coup improvisé avec Josué, qui fêtait la fin de son Dry January accompagné de sa nouvelle meilleure amie («We've known each other for 2 toilets ago»). Un contributeur se déclarait intolérant au lactose et à la kéta. Josué avait, lui, dû affronter dans son mois de jeûne d'autres complications typiquement locales : «J'ai fait une OD de Club-Mate. Je pouvais plus dormir. L'horreur».