Aujourd’hui, pour beaucoup de gens, le cirque fait penser aux clowns qui font peur et à des animaux maltraités. Ça vous désespère ?
Tsirihaka :
Depuis les années 80, il y a un mouvement de nouveau cirque mais il y a des images ancrées qui ne partent pas : le chapiteau, l’éléphant… C’est tenace.
Vimala : C’est ce qu’il y a de plus exposé médiatiquement. C’est comme si on disait qu’en musique qu'il n’y a que Rihanna et que la cold wave n’existe pas. Les amateurs connaissent la cold wave mais si on fait un micro-trottoir, personne ne saura dire ce que c'est ou qui est Noir Boy George. Pour nous, c’est pareil. On s’inscrit dans des transformations entamées dans les années 80. L’auguste, le clown blanc, c’est le répertoire classique. Le cirque, avant, c’était le seul moyen de voir des animaux exotiques. Aujourd’hui, avec internet c’est différent. Mais le lion pelé sera toujours là, comme Tartuffe sera toujours là en tant que lion pelé, comme Rihanna sera toujours un vieux lion pelé. (Rires) Ah, et il faut aussi remercier pour ça Patrick Sébastien avec son Plus grand cabaret du monde, sans oublier La Piste aux étoiles. Le Cirque du Soleil a fait beaucoup de mal même si son point de départ est louable. C’est devenu une grosse industrie, relayée médiatiquement. Ce sont les équivalents de la comédie musicale Roméo et Juliette avec Garou (férus de beuglements rauques, vous aurez noté qu’en réalité il s’agit de Notre Dame de Paris, ndlr).

Mais alors, comment vous avez lâché le R’n’B du cirque pour rentrer dans l’underground  ?
Tsirihaka : Je faisais déjà de la trompette et du théâtre. Un jour, devant un spectacle, j’ai compris que je pouvais tout faire dans un même endroit. C’étaient des jeunes qui avaient écrit leurs textes, ils faisaient des acrobaties de fou. J’avais 17 ans et j’ai compris que tu pouvais faire quelque chose d’accessible et dingue.
Vimala : Pour moi, ça s’est fait en deux temps. D’abord via le cirque classique, et l’image du cirque au cinéma, chez Fellini, notamment. J’étais fasciné. Il y a eu ensuite des spectacles qui m’ont marquée comme C’est pour toi que je fais ça de Guy Alloucherie ou Le cri du caméléon de Josef Nadj. La présentation des élèves à l’école de cirque, ça m’a soufflé aussi, ces gens qui savent tout faire. J’avais vu une fille qui s’appelait Coline, qui était profondément belle. Elle jouait de la guitare, de la clarinette, elle se suspendait. Elle faisait tellement de choses dans un seul corps… Le cirque, c’est tout mettre au même niveau : la parole, la musique, le geste. Tout n’est que le prolongement de ce que tu veux dire.
Capture d’écran 2019-02-12 à 05.41.16Les Clowns de Fellini (1971)

J’ai une cousine qui commence l’école du cirque et son père ne lui parle plus depuis. Avec vos parents, ça s’est passé comment ?
Tsirihaka :
Je voulais faire des études d’ingénieur à la base. Je faisais une khâgne scientifique. Quand j’ai bifurqué, ma mère a flippé mais mon père, qui était à fond, l’a rassurée. Aujourd’hui, quand même, ça n’a plus ce côté contre-culture, sous-culture, agriculture.
Vimala : Parce que le cirque était rattaché au ministère de l’Agriculture.
Tsirihaka : Bref, faut pas que ton oncle pense que sa fille va voler des poules, il y a des écoles nationales maintenant !

Et pour toi Vimala, c’était dur ton coming-out circassien ?
Vimala :
Ça s’est mal passé. D’abord, il y a eu le coming-out d’actrice. Mais comme j’ai fait le Conservatoire, il y avait une forme de reconnaissance. En fait, je voulais tenter la Fémis à la base. Je faisais une fac de cinéma et j’ai tenté le Conservatoire à l’improviste. Au bout d’un an, je suis partie pour faire du cirque et là : trombose et AVC mental de mes parents. Quand j’ai acheté une caravane et des chaussettes multicolores, je les ai achevés. (Rires) En plus j’étais prise pour jouer Marivaux à Chaillot. Ils se sont effondrés. Quand on habitait dans une caravane, ils venaient nous voir sur la pointe des pieds dans la boue. Ils ne comprenaient pas. J’ai encore cette image de mon père qui regarde des chiens basketteurs du cirque de Monte Carlo à la télé, il me regarde et me dit : ‘’C’est ça que tu veux faire ???’’. (Rires)

Aujourd’hui, c’est plus apaisé ?
Vimala :
Ils ont acquis le vocabulaire du cirque et ça va mieux maintenant. Mais, par exemple, la mère de Tsirihaka se lime toujours les dents quand elle voit son fils se mettre en danger. C’est chaud : ils t’ont offert la vie et tu la mets en péril. C’est pas totale détente. Mais ils sont contents et ils ne nous ont jamais mis de bâtons dans les roues.

Dans Grande (on prend un accent italien, réminiscence de notre LV2)...
Tsirihaka :
On dit "grande", tout simplement, en Français.

Oups, désolé...
Vimala :
Tu n'es pas le premier. Comme c’est nul comme titre, tout le monde veut mettre un accent pour que ce soit moins nase. (Rires)

Dans Grande donc, vous représentez l’intimité à deux comme une aventure bordélique. C’est comme ça que vous voyez l’amour : un joyeux bordel ?
Vimala :
Je pense que c’est un cataclysme ultra-ordonné, très règlé. On a écrit quelque chose qui donne cette impression de profusion mais tous les objets sont numérotés, rangés. En fait, c’est très psychorigide. Ça relève presque de l’enquête judiciaire. Tous les accessoires sont détourés comme après un meurtre. Ce n’est pas si chaotique que ça. C’est comme la vie : tout arrive en même temps, tu comprends les choses après coup.

Capture d’écran 2019-02-12 à 09.14.31

Vimala, tu portes à un moment une machine à laver sur ta tête. Est-ce que depuis tout le monde t’appelle pour son déménagement ?
Vimala :
Pas plus qu’avant, non.

Mais est-ce que vos super-pouvoirs de circassiens vous servent dans la vie de tous les jours ?
Vimala :
 Tsirihaka a échappé à des skinheads grâce à sa rapidité. Il a fait un drôle de mouvement du dos pour esquiver une grosse patate et c’était hyper beau. Etre acrobate, ça simplifie les choses. Quand t’es hyper ivre par exemple…

Ah, ça va intéresser nos lecteurs.
Vimala :
On sait gérer l’équilibre et le déséquilibre, surtout. C’est comme le rapport à la douleur. On a une copine qui se suspend par les cheveux. Quand le médecin lui dit ‘’ça va faire mal’’, elle ne sent rien. Mais par contre, les jongleurs, par exemple, sont réputés pour être très maladroits dans la vie. Quand ils lâchent la pression, ils deviennent des Pierre Richard.

Tsirihaka, après ton accident, tu as hésité à revenir sur scène ? (Le 4 octobre 2017, suspendu à un jean, il a fait une chute de sept mètres, ndlr)
Tsirihaka :
Il y avait de l’émotion, mais pas de la peur. Je n’ai pas fait tant de cauchemars que ça. Pendant une journée on a eu des doutes sur les raisons de l’accident. Je me suis demandé si j’avais lâché. Si c’était le cas, il aurait peut-être fallu que j’arrête. Mais finalement, je n’ai pas buggé. J’ai eu très mal pendant plusieurs mois mais ensuite ça a été plutôt une bonne période. J’ai pu me reposer, voir autrement les choses…
Vimala : Devenir bouddhiste.

Tu as eu une révélation mystique ?
Tsirihaka :
Je me suis dit qu’en lévitant, je ne pourrai plus tomber. (Rires)

Capture d’écran 2019-02-11 à 23.06.58Vimala, tu t’éfeuilles sur scène. J’ai lu un article de Télérama qui dit que tu n’as pas de gêne à jouer nue, soit disant à cause de ton enfance indienne. Ils auraient pas craqué leur slip ?
Vimala :
Alors, non, je ne me frotte pas du poulet tikka sous les aisselles. (Rires) En plus, en Inde du Sud, on ne montre pas ses chevilles. Les filles ne s’épilent pas les jambes, mais s’épilent le sexe. Voilà, voilà. Non mais c’est faux, la première fois que tu te mets nue pour la nécessité d’une histoire, ce n’est pas facile. Par contre, c’est vrai que quand tu travailles ton corps, ça devient un outil. Il ne te raconte pas tout de suite l’intimité ou la sensualité. Parce que pour la plupart des gens, on se met nu devant quelqu’un uniquement pour faire l’amour. Mais quand tu décales ça, il y a une pudeur qui s’en va en partie.

Tsirihaka,  toi aussi tu te mets à oilp...
Tsirihaka :
Oui, j’ai fait en sorte que ce soit le plus court possible. Je le fais par solidarité avec Vimala.

Vous avez fait une tournée internationale avec le spectacle. Vous avez retourné des chambres d’hôtels et fui des groupies en délire ?
Tsirihaka :
(Rires) Grave. On ne peut pas tout raconter, d’ailleurs. On a fait Rome, Bruxelles, le Portugal, l’Allemagne. On a tout traduit pour chaque pays, c’était compliqué parce que le sens des mots est lié aux sens physiques dans notre spectacle.
Vimala : Oui, comme "prendre la porte" ou "retomber en enfance". On notait tout en phonétique parce qu’on ne parle ni Portugais ni Italien. On avait des accents pas faciles à mon avis. Il y a même un enfant qui s’est moqué de nous. (Rires) Mais du coup, on sait dire des choses comme ‘’vai a cagare la tua macchina’’, ce qui veut dire ‘’va chier dans ta voiture’’ en italien.

Hyper utile en voyage comme phrase !
Tsirihaka : Et comment. 

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Vimala, tu fais donc des claquettes, tu joues du clavier, de la clarinette et tu chantes. Tsirihaka, toi, tu fais des vocalises, tu joues de la guitare et de la trompette. D’une, vous êtes très énervants et de deux, vous avez des CV parfaits pour jouer dans une comédie musicale au cinéma. Si vous deviez en écrire une, ça parlerait de quoi  ?
Tsirihaka :
Les films de Dario Argento, avec cette musique incroyable, ce rythme, m’ont fait l’effet d’une comédie musicale. Ce qui est chiant dans les comédies musicales, ce sont les gens qui chantent.
Vimala : C’est comme dans le porno, ce qui est chiant, ce sont les scènes de cul. (Rires)

Donc ce serait une comédie musicale d'horreur ?
Vimala : Ce serait pas mal comme idée.

Parlons maitenant du disque, Victoire Chose. C’est la musique telle qu’on peut l’entendre dans le spectacle ?
Tsirihaka :
Ça a tout à voir et rien à voir. Ça a été conçu pour l’objet vinyle. Il faut rendre hommage à Olivier Demeaux (du merveilleux groupe synthpunk Cheveu, ndlr) qui a arrangé complètement l’album, rajouté des sons de synthèse. J’avais fait une maquette grossière, il a vu le spectacle et il s’en est emparé.

Comment s’est passé l’enregistrement à Houlbec-Cocherel, énorme mégalopole de 1320 habitants où il n’y a même pas de boulangerie ?
Tsirihaka :
C’est un endroit où on allait souvent se reposer pendant la création de Grande. Parce qu’il y a un hammam là-bas, et ça ce n’est pas négligeable. On aurait été terrorisés dans un studio pro. S’isoler pendant deux semaines avec nos instruments, c’était mieux pour nous. Dans cette grande maison normande, on mettait nos costumes d’enregistrement. Je mettais un peignoir marron avec une casquette et Vimala portait un K-Way argenté.
 Vimala : C’est à cause de Yellow Magic Orchestra, le peignoir. Regardez la vidéo de Rydeen.

Là où Olivier nous a bien aidés, c’est que la musique sans le spectacle, était infiniment triste. On s’est dit : ‘’Merde, on va faire un truc entre Coolio et Joe Dassin, ça va être affreux !’’ Heureusement, il était là pour rendre les choses drôles, menaçantes… Ça a évité de ‘’carlabruniser’’ le truc. Parce que je ne suis pas chanteuse. On aurait dit Mireille Mathieu qui tombe dans un panier à salade. Avec Tsirihaka, ils ont enrichi la musique, qui était plutôt pauvre au départ. Parce que dans le spectacle, on nous pardonne de plaquer trois accords pusiqu’on vient de courir 47 minutes.

Vous allez faire d’autres galettes, vous y avez pris goût ?
Vimala :
Pas vraiment. Par contre, j’ai un projet de livre audio.

Quoi ?!
Vimala :
Oui, ce n’est pas une blague. C’est l’autobiographie d’un peintre qui a inspiré Julia Lanoë (aka Rebeka Warrior, ndlr). Elle a essayé de reproduire ses toiles et elle en a fait une expo, puis un livre, qui s’appelle COUM COUM. J’ai imaginé la vie de cet homme et je vais faire les sons autour. Je vais ambiancer mon livre audio, quoi ! C’est pas vraiment de la musique.
Tsirihaka : Quant à moi, je prépare un téléconcert.

Qu’est-ce donc ?
Vimala :
C’est comme Téléchat mais avec un concert ! (Rires)
Tsirihaka : Il y aura des vidéos que je fais moi-même qui seront projetées et des gestes physiques. Du cirque, toujours.

Vous fêterez la sortie du disque au Pardon, notre bar de nuit, le 15 février. A quoi doit-on s'attendre ?
Tsirihaka :
 Déjà, on est incapables de le jouer en live. (Rires) Donc on veut plutôt rendre hommage à ceux qui nous ont aidé à faire cet album : Heimat, Deux Boules Vanille, Olivier Demeaux en DJ set et Loup Gangloff, qui a dessiné la pochette et qui sera là avec son projet Danse Musique Rhône Alpes. C'est notre façon de dire merci à Teenage Menopause. On connaît bien Heimat donc François, le boss, est venu nous voir. Il nous a motivé pour faire l'album. Qu’un label aime bien, ça a décuplé notre envie et notre plaisir. 

++ Victoire Chose de Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons sort le 15 février chez Teenage Menopause.
++ Ils seront au Pardon vendredi avec Heimat, Deux Boules Vanille, Olivier Demeaux et Danse Musique Rhône-Alpes. Vous venez ? Plus d'infos ici.
++Vous ne pouvez plus voir Grande au 104 parce que c'est complet. On vous le dit juste pour vous mettre le seum.