sopranuLes Soprano, saison 1, épisode 5, College :
Commençons par le commencement. L’épisode qui a lancé cette nouvelle ère. Notre gars sûr. Flashback : nous sommes le 29 avril 1996. La Fox diffuse le quatrième épisode de Profit, un show sur un employé de multinationale à l’éthique très légère. Même si quatre histoires supplémentaires sont déjà tournées, la chaîne arrête les frais à cause d’une audience très faible et des plaintes à répétition des téléspectateurs. Les puritains décrivent carrément le protagoniste comme un «Satan en costard». Faut dire que le gars bute son père et se tape sa belle-mère. Assez bof l’esprit de famille, et l'Amérique rejette la série. Un O.J. Simpson à la fois, s’il vous plaît.


Maintenant placez-vous dans la tête d’un dirigeant de HBO le 7 février 1999 lors de la diffusion de l’épisode 5 des Soprano. Fraîchement lancée et portée par une critique unanime, l’histoire de Tony Soprano, parrain de la mafia dépressif, a su conquérir vos abonnés. Mais vous flippez. Vous flippez parce que votre showrunner, David Chase, veut que Tony tue une poucave en parallèle d’un road trip avec sa fille en quête de fac. Depuis que Chase vous a pitché l’idée, vous ne dormez plus et bandez mou parce que vous le savez : le public américain n’aime pas les anti-héros, et voir Tony assassiner un homme de sang-froid va ruiner le buzz autour du show. Coup de poker gagnant - l’épisode devient l’un des plus populaires des Soprano et l’un des meilleurs tout court. En bonus, il impose le bad guy comme nouvelle figure héroïque ambiguë et plante les graines pour les futurs jalons du genre. Sans lui, pas de Mad Men, de Dexter, de Breaking Bad ou de The Good Place. En fait, rien quoi.
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Horace and Pete, saison 1, épisode 3 :
Maintenant que Louis C.K. a été mis en composte, il est grand temps de trier les morceaux. Ça peut faire mal au cul mais le gars a toujours une influence bien présente dans la culture populaire. Pas de Louie ; pas d’Atlanta, de Love ou de Better Things (évidemment). Là par contre, on va parler d’Horace and Pete. La casquette de maverick, l’humoriste l’assume sur le projet et multiplie les postes, à la fois réalisateur, producteur, monteur, scénariste et acteur, pour s’assurer une liberté créative totale. L’intrigue tourne autour de deux cousins en pleine déprime cinquantenaire aux prises avec un bar transmis de génération en génération dans leur famille. Mixant les codes du théâtre new-yorkais expérimental avec ceux de la sitcom classique, Horace and Pete jouit de la liberté de ton de son instigateur mais surprend là où on ne l’attend pas. Et c’est sur le plan visuel que l’innovation se produit.


Dans l’épisode 3, Horace et son ex-femme Sarah (Laurie Metcalf) évoquent leur vie de couple, les infidélités et le temps qui passe. Émouvant et cru, ce long dialogue de 40 minutes n’est qu’un champ / contre-champ entrecoupé d’une incartade de Louis C.K. aux chiottes. Du jamais vu sur petit écran. Une prouesse impossible à vendre aux grosses chaînes de télé, tant elle aurait pu passer pour un caprice de showrunner. Plus que le plan séquence de True Detective et l’intégralité de la géniale The Knick tournée par Soderbergh, ce passage a ancré un peu plus la place de l’auteur/réalisateur dans les séries.game_of_thrones_rains_of_castamere_madden_fairley_1.0Game of Thrones, saison 3, épisode 9, The Rains of Castamere :
Vous allez dire «Ah, c’est facile». Il s’agit sans doute de l’épisode le plus vu de la liste… de la série la plus vue de la liste. Si GOT continue d’attirer les foules, ce n’est pas pour ses scènes de cul, d’ultraviolence ou d’action dantesques (enfin, pas que). Les Tudor, Spartacus ou The Deuce montrent bien qu’elles existent ailleurs. En fait, c’est pour tout ça et plus encore. La création phare de HBO chapeautée par David Benioff et D.B. Weiss pousse plus loin les idées de shows antérieurs afin d’accoucher d’une forme terminale. Genre Attila, «rien ne repousse derrière». Des séries avaient tenté d’offrir des batailles à l’échelle blockbuster mais s’étaient cassé les dents sur la durée, n’arrivant pas à tenir leur budget et leur cast. HBO a appris de ses erreurs et peaufiné l’idée qu’ont apporté Rome, Boardwalk Empire, Oz et Les Soprano : aucun personnage n’est sacré. Tous peuvent subir une mort atroce et être remplacés par des nouveaux tout aussi fascinants, même ceux que tu aimes. Surtout ceux que tu aimes. L’impression que chaque respiration sera la dernière, qu’on ne sait jamais comment finira la scène d’après. De cette écriture imprévisible héritière de David Chase et Tom Fontana, GOT pousse les potards à fond et accouche du Red Wedding.


Traditionnellement, chaque épisode 9 doit être un tour de force, et la saison 3 ne déroge pas à la règle. Pourtant, à la place des patates de forain habituelles, on a le droit pendant les ¾ du temps à une intrigue lambda qui se contente de développer les enjeux aux quatre coins de la
map de Westeros. Ce n’est que dans son épilogue que l’écriture révèle ses intentions. Massacre, infanticide, canif à la carotide, un vrai octogone sans règle qui a choqué tout Internet, donnant naissance à une armée de memes et popularisant les «reaction videos» sur YouTube. Les Stark enterrés, on aurait pu croire que l’intérêt pour la série allait décroître, mais il n’en est rien. Une démonstration de puissance narrative encore inégalée que The Walking Dead d’AMC a essayé péniblement de reproduire à l’ouverture de sa saison 7, «The Day Will Come When You Won’t Be». En vain.
atombomb
Twin Peaks : The Return, saison 3, partie 8, Gotta Light ? :
Ça, c’est vraiment pour faire chier, parce que honnêtement, on pourrait remplir un top 5 «révolution télé» rien qu’avec des épisodes de Twin Peaks. Ne serait-ce que le tout premier, qui a intronisé l’arrivée du cinéma dans les séries, avec David Lynch himself aux manettes.  Pas besoin de présenter la bête mais on soulignera ici la performance de l’artiste, qui arrive encore à surprendre 26 ans après la fin de la saison 2. Sur le papier, il y avait de quoi flipper : Lynch n’est plus le wonderboy de Sailor et Lulaet dans cette période pré-retraite post-Inland Empire, le gars semblait plus intéressé par ses albums solo que par le cinoche.


La série reprend les personnages et les lieux cultes, mais tout est plus terne, dévitalisé. L’univers a vieilli, à commencer par le cast original - et ça, David, il s’en balec' royal. Ce qui l’intéresse, c’est de filmer ce qu’il veut ; autrement dit, des scènes surréalistes épiques sans vraie continuité narrative (ça l’emmerde). Le point culminant arrive dans ce mid-season où…comment résumer ? Il y a la vie, la mort, une bombe atomique, un insecte mi-scarabée mi-frelon, une radio, et au milieu de tout ça, des bûcherons. En manque d’affection, le petit critique du dimanche s’amusera à disséquer ces idées jusqu’à épuisement, y trouvant des corrélations improbables entre Eraserhead et le dernier clip de Damien Saez sans savoir qu’on s’en balec' royal aussi. Quasi-muet, à l’opposé de la logique série télé pure, Gotta Light ? repousse les limites de l’abstrait, voire l’art de ne rien raconter, à mille lieux des Seinfeld et autres Plus belle la vie. Sur l’échelle du WTF, ça vaut bien un bon 9 Arielle Dombasle sur 10 .itsalwaysIt’s always sunny in Philadelphia, saison 13, épisode 10, Mac Finds His Pride :
Un moment pur dans une série impure. Même si celui-là est tout frais démoulé de novembre 2018, il s'imposera sans doute en tant que repère durable dans la sitcom d’aujourd’hui. Très peu connue en France mais culte aux U.S.,
It’s always sunny in Philadelphia possède une longévité télévisuelle impressionnante. Lancée en 2005, la série a toujours su renouveler son humour acide, s’adaptant aux modes et au climat politique. Narrant les aventures d’une bande immonde de white trash tenanciers de bar à Philly, le show a pour habitude de défroquer des prêtres, faire ramper Danny De Vito nu hors d’un canapé ou déterrer une matriarche morte pour le plaisir d’un prank. S’il y avait bien une série où l'on ne se serait jamais vu lâcher la p’tite larme, c’est bien It’s always sunny in Philadelphia


Du coup, quand on découvre en début de saison 13 que Mac s’est taillé un corps de chippendale, ça nous en touche une sans faire bouger l’autre. Une folie de plus ou de moins, quelle différence ? De quoi nous endormir pour l’uppercut dans le dernier quart d’heure de l’épisode final. Running gag clé du show, Mac refuse d’accepter son homosexualité. D’habitude prétexte à des remarques intolérantes et autres allusions crasses, l’identité sexuelle du personnage devient le centre de l’intrigue et son coming-out (une danse à son père pour laquelle il a sculpté son corps) s’en révèle bouleversant. Un virage à 180 degrés à l’intensité inédite de la part d’une série plaisantant habituellement sur les personnes transgenres, le sida et la blackface.maxresdefault111

BONUS : Bojack Horseman, saison 3, épisode 4, Fish Out of Water :
On peut pas jacter de «révolution des séries» sans citer Netflix. Et avec ce bonus, ce sera l’occasion de donner un point à l’animation. Les gosses des années 90 abreuvés à Dragon Ball Z et aux Supers Nanas ont bien grandi et réclament leur dose de dépression et de nihilisme. Entre deux Rick et Morty et un Archer, un épisode dessiné s’est glissé dans presque tous les classements séries en 2016. À la base, les séries devaient retenir l’attention du spectateur à coups de twists, de fusillades et de rebondissements à tiroirs à la Dallas. En un bond temporel, nous voilà en pleine saison 3 de Bojack Horseman. On y suit les pérégrinations d’un cheval anthropomorphe accro aux drogues et à l’alcool, ex-star d’une sitcom à succès, qui tente de faire un comeback dans un grand rôle dramatique au ciné. En pleine promo de son film à Oscars, il se rend au festival du film sous-marin du Pacifique. Là-bas, il est obligé de porter un scaphandre pour respirer mais ne peut ni parler, ni boire, ni fumer. Tel est le point de départ de cet épisode insonorisé, road trip océanique fou plein de spleen et de rédemption. Qui a dit qu’on ne pouvait pas faire la révolution en silence ?