«Tout a commencé avec Al Compas Del Reloj de Bill Haley (Rock Around The Clock)», explique doctement Luis Aguilar, animateur radio incontournable au Pérou, 54 ans derrière le micro. Équivalent péruvien de notre François Jouffa national, Aguilar est le premier journaliste qui a soutenu la Nueva Ola (nouvelle vague) de la chanson péruvienne. Apparue au début des années 60, cette new wave tient la même place dans l'histoire de la musique populaire péruvienne que celle occupée par les yéyés chez nous. Et, comme en France, comme partout, au Pérou les stars des années 60 continuent de se produire devant un public majoritairement sexa-septuagénaire.


Le single le plus connu du chanteur, une reprise de Richard Anthony.

Étonnamment, c'est par un tract distribué aux Galerias Brasil, le centre commercial metal-punk de Lima (une vingtaine de disquaires et de vendeurs de fringues) qu'on a appris la tenue de la grande Fiesta para Jovenes de siempre qui nous intéresse aujourd'hui. Comme il se soit, l'événement allait rassembler plusieurs crooners latinos plus que vieillissants comme Claudio Fabbri le «dernier Romantique», Pepe Miranda le «Roi» (tellement balèze que personne ne pense plus à dire sur quoi il règne – aux oubliettes le Roi du rock et le Roi de la pop !), ces braves gens partageant l'affiche et, c'est là où l'affaire devient alléchante, avec Raul Herrera, le guitariste de Los Belking's, un groupe de surf-rock à juste titre légendaire et, surtout, l'immense Jimmy Santy, une icône des années 60/70, un playboy-crooner comme on n'en fait plus, un étonnant hybride de Dean Martin/Tom Jones/Liberace qui vient de fêter ses 55 ans de carrière. 

Sex-symbol latino absolu, Santy a explosé au Mexique à la fin des sixties. Chanson, télé, romans-photos et même photos à poil, Santiago Rogelio Farfán Holguín (son vrai nom) a tout fait. Les années passant, il devient une sorte de monument ambulant au Pérou, son éternel sourire (sculpté au fil du temps par moult opérations de chirurgie esthétique), sa gentillesse et la naïveté très early sixties qu'il irradie masquant le fait que l'homme est, avant tout, un grand professionnel et un témoin privilégié d'un demi-siècle de musique populaire latino. On ne pouvait pas louper cette occasion de discuter avec l'Idole.


Barbarella, inspiré par le film de Roger Vadim lui-même adapté de la BD de Jean-Claude Forest – Santy est ici au top de son sex-appeal et chante devant des hordes de fans énamourées.

Le Jour J, une centaine de personnes sont attablées au Flor de Canela, un restaurant mastoc mais agréable du centre de Lima. Sans surprise, l'audience est avant tout composée de sexa-septua' donc, parfois accompagnés d'ados en mode «sortie avec papy-mamie». L'ambiance est calme mais joyeuse. Luis Aguilar présente les intervenants ; Billy Jordan, l'organisateur de l'événement qui est aussi chanteur, ouvre les hostilités.SANTY 7

Billy Jordan, chanteur et organisateur de l'événement.

Bien que né dans les années 60, Jordan est fan de la
Nueva Ola. L'homme se distingue par son dynamisme et un look qui évoque Joe Pesci dans les films de Scorsese (chaîne en or, etc.). À juste titre, son tour de chant est un succès. Heureux, il nous sert un shot de whisky et nous confie avoir commencé à chanter à quatorze ans dans un groupe de cumbia. Les interventions de Claudio Fabbri et Pepe Miranda continuent de faire monter la pression mais il faut bien avouer qu'il n'y a vraiment pas de quoi ressusciter Johnny.


Il est certain, par contre, que le Belge aurait été impressionné par le set époustouflant de Raul Herrera, le guitariste des Belking's. Alors que son groupe semble avoir évolué vers une relecture pépère de la musique surf, l'homme balance aujourd'hui une heure de rock'n'roll sauvage à la Dick Dale, un mur du son terrible, littéralement irrésistible. La succession de tubes exécutés par l'impitoyable Herrera (Apache, Pipeline, etc.) attire sur la piste plusieurs spectatrices pour une démonstration de danses sixties, le monkey semblant faire l'unanimité. Entretemps, Jimmy Santy est arrivé. Charmant et cabotin, «Mr. Chin Chin» nous interpelle en français : «Salut ! J'ai vécu à Paris et je parle français avec mes amis mais je suis plus à l'aise avec l'italien ou l'anglais !». Il est néanmoins choisi de faire l'interview en castillan. Herrera passant mach 1 avec sa guitare, on s'enferme dans le bureau du directeur du resto pour parler tranquillement.
SANTY 13Le gamin au sourire éternel.

Jimmy, tu te produis souvent dans ce genre d'endroits ?
Jimmy Santy : Non ! D'habitude, je ne joue que dans des concerts où je chante seul ou quasiment. Je suis ici aujourd'hui pour aider Lucho (Luis) Aguilar, qui a été le premier à défendre la Nueva Ola. L'amitié compte beaucoup pour moi et je trouve normal de rendre l'amour que l'on m'a donné à un moment de ma vie !

En plus du Pérou, quels sont les pays où tu t'es le plus produit ?
J'ai chanté dans toute l'Amérique latine, en particulier au Mexique où je suis resté vingt ans et où ma carrière a vraiment décollé.


Comment as-tu décidé d'adapter en espagnol le Tchin Tchin de Richard Anthony, ton morceau le plus fameux ?
En fait, Tchin Tchin est l'adaptation d'une chanson anglaise, Cheat Cheat, qui avait été enregistrée par un journaliste anglais devenu chanteur, Bick Ford. Cette chanson avait été aussi adaptée en italien (également par Richard Anthony, nda). Mon directeur musical de l'époque était un Argentin qui était proche du festival de Sanremo. On écoutait beaucoup de chansons italiennes. Comme j'ai étudié au Colegio Salesiano de Lima, je parle italien et j'ai adapté plusieurs de ces chansons en espagnol dont Tchin Tchin.

As-tu eu des difficultés à signer avec une maison de disques ?
Non, pas du tout ! Une chaîne de télévision avait organisé un concours entre plusieurs écoles de Lima. J'y suis allé pour représenter le Colegio Salesiano dans l'épreuve d'histoire universelle, j'avais seize ans. Les producteurs du programme nous ont proposé d'accomplir des performances artistiques pendant l'émission. Je leur ai dit que je voulais bien chanter Volare, Volare. J'ai posé comme condition d'être accompagné par le groupe avec qui je chantais à l'époque, ils ont accepté. Un employé de maison de disques a vu le programme. Il m'a appelé un vendredi. Le lundi suivant, je signais mon premier contrat ! Et j'ai enregistré mon premier 45-tours avec l'orchestre d'Enrique Lynch, Mira cómo me balanceo. C'était en juillet 1963, j'allais avoir dix-sept ans.

Rapidement, tu es allé chanter au Chili et en Argentine...
Oui, je chantais dans une troupe de variétés dans laquelle j'ai rencontré Claudio Montes, un chanteur de tango argentin. Il m'a emmené au Chili et en Argentine. En plus de ces deux pays, il s'occupait de moi au Brésil, au Paraguay et en Uruguay. Finalement, je suis rentré au Pérou. J'avais un costume à la façon des Beatles et je parlais avec l'accent argentin. Il a fallu que j'explique à la presse péruvienne que, moi aussi, j'étais péruvien !

SANTY 3Chanter au début des années 60 au Pérou, c'était comment ?
Quand tu as dix-sept ans, tu n'es pas intéressé par l'argent ou la célébrité, tu fais ça pour les filles ! Dans ma vie, j'ai étudié le théâtre, la danse et le chant. Je pense que c'est pour cette raison que j'ai pu durer toutes ces années. Être un artiste est un compendium de toutes ces choses. En fait, tu ne deviens pas artiste, tu nais artiste !

Quel public avais-tu ces années-là ?
Essentiellement des adolescentes et des jeunes filles. Comme j'étais superbe, je rendais folles les filles !

Et comment était-ce de grandir à Lima dans les années 50 ?
C'était merveilleux... Vraiment merveilleux ! La ville était petite, très paisible et ordonnée (ça a bien changé, nda). Il y avait beaucoup de luxe, une classe aisée et une classe moyenne importante. Il y avait aussi beaucoup de concours de beauté ! J'avais envie d'avoir des amis dans la classe la plus aisée à laquelle je n'appartenais pas. J'avais trouvé un truc pour m'incruster dans les régates et les événements organisés sur les plages privées des riches. Je descendais en vélo jusqu'à la plage publique la plus proche. Je posais mon vélo, me mettais à l'eau et nageais jusqu'à la plage privée des riches ! J'avais un oncle qui était alcade (maire, nda) de Chosica (une ville de la province de Lima), je mettais en avant son nom pour me faire des relations plus facilement. Je déjeunais et passais tout l'après-midi là-bas. À six heures, je m'éclipsais et repartais à la nage pour récupérer mon vélo et rentrer chez moi !

Tu as écouté beaucoup de musique pendant ton enfance ?
Oh oui ! Mon père jouait du piano et ma mère et ses cousines organisaient de petits spectacles.SANTY 11

Un public aux anges, comme toujours. 

Comment en es-tu arrivé à t'installer au Mexique ?
J'y suis allé en 1967 ! Entretemps, je m'étais marié avec Mabel Luna, une célèbre vedette argentine (vue entre autres dans le film mexicain Santo contre les Momies de Guanajuato, nda). Je l'avais rencontrée dans un cabaret où je chantais. Nous avons été mariés onze ans. Nous n'avons jamais eu d'enfant car elle voulait protéger son corps. En ce qui me concerne, j'avais eu un fils à dix-huit ans avec une Péruvienne, Cecilia, qui m'avait littéralement sauté dessus ! Aujourd'hui, j'ai huit petits-enfants et deux arrières-petits-enfants. Mabel avait eu un engagement en Équateur. Elle avait accepté à la condition que sa «poupée», c'est à dire moi, puisse venir ! (Rires) Là-bas, j'ai enregistré un disque qui a eu beaucoup de succès. On me comparait à Enrique Guzman (superstar vénézuéliano-mexicaine)... Ensuite, nous sommes allés au Panama. Le chanteur mexicain Cesar Costa m'a vu, et il nous a emmenés au Mexique. J'ai rencontré l'actrice Carmen Salinas, qui m'a invité chez l'une de ses connaissances péruviennes et lui a dit : «Regarde, je t'ai amené une beauté inca !». (Rires) De fil en aiguille, j'ai travaillé chez Televisa (le plus important groupe audiovisuel latino, nda). Mon rêve était devenu réalité !

C'est au Mexique que tu deviens une star des fotonovelas (romans-photos)...
Oui ! Je suis devenu le roi des fotonovelas ! J'en ai fait 131 et ai tenu toutes les plus grandes actrices dans mes bras ! Mais je continuais à enregistrer des disques comme Venecia Sin Ti, une reprise de Charles Aznavour. On m'a sélectionné pour représenter le Mexique dans un festival qui se tenait à Moscou. C'était l'époque de l'Union Soviétique, la Russie était communiste. Tout le monde ayant oublié que j'étais Péruvien, je suis parti représenter le Mexique en URSS ! Là-bas, on m'a engagé pour trente concerts, on était au début des années 70. En Arménie, j'ai rencontré Charles Aznavour. Il m'a remercié d'avoir repris certaines de ses chansons et m'a proposé de le suivre à Paris. J'y suis allé et ai participé au Sacha Show, l'émission de télévision de Sacha Distel. Finalement, je suis resté un an à Paris. J'habitais rue Monsieur-le-Prince, près du Luxembourg.


C'est au Mexique aussi que tu as posé pour le magazine de charme féminin Playgirl ?
Oui ! Au début, je posais au Museo Nacional de Arte de Mexico. Mon visage et mon corps étant parfaitement symétriques, j'avais été embauché pour faire le modèle. J'ai été remarqué par des gens qui travaillaient pour Playgirl. Ils ont trouvé que j'avais un corps magnifique et m'ont proposé de poser pour leur magazine. J'ai accepté : être nu fait partie de notre humanité, je n'avais donc absolument aucune gêne. Et comme le scandale fait vendre...

La société péruvienne est très traditionnelle. Ce n'est un secret pour personne que ton style flamboyant t'a valu des ennuis...
La société péruvienne est machiste et homophobe. Je suis né à une autre époque et je leur chie dessus ! J'ai appris le karaté, ce qui m'a permis d'éclater pas mal de gens. Question de respect... Pas plus tard qu'il y a deux jours, j'expliquais que plein de soi-disant journalistes péruviens sont des sortes de prophètes bidons, des gens qui m'ont crucifié sans me connaître. Ils me rendent fou ! Le fait n'est pas de savoir si je suis homo ou pas. J'ai une famille et un jour, mon fils m'a dit : «Papa, les Péruviens sont vraiment méchants mais je m'en fous. Tu es comme tu es, tu ne me dois pas d'explications, la seule chose qui compte pour moi, c'est que tu m'as donné ton sang et que je fais partie d'une famille magnifique !».
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Il se trouve que je n'ai jamais couché avec un homme de ma vie mais peu importe, si j'avais dû le faire, je l'aurais fait. Tout est question d'amour ! (Pause) José José (célèbre chanteur mexicain, nda) est mon frère spirituel. Il a eu une vie dissipée et n'est pas très en forme. Juan Gabriel (autre chanteur mexicain, décédé en 2016) s'est comporté comme un cochon. Il ne faisait pas attention à son alimentation et il en est mort. En ce qui me concerne, aujourd'hui, j'ai juste mangé une soupe et avalé quelques vitamines. Je me dois de respecter mon public. Que ce soit ici ou dans un casino où je serai payé cinq ou dix mille dollars, je donne la même performance !

Les gens t'appellent le «muchacho de la eterna sonrisa», le «gamin au sourire éternel». Un commentaire ?
(Sourire hugolien). J'adore sourire. Le sourire produit des endorphines. C'est aussi une façon d'échanger de l'énergie. Si je te souris et que tu me rends mon sourire, nous échangeons de l'énergie ! Je prends aussi soin de moi, je mets des masques et tout ça. Je fais particulièrement attention à mes dents, regarde ! (Il me fait un sourire digne du Joker, dévoilant une dentition immaculée et spectaculaire) Eh bien, tu vois, mes dents sont vraies !SANTY 12Le roi de la nueva ola peruana.

Au fait, dois-je orthographier ton nom Santi ou Santy ? Ça varie en fonction des époques...
Au Pérou, c'est Santi. Mais comme mes plus grands succès datent de l'époque où j'écrivais mon nom Santy, j'ai décidé récemment de le changer aussi au Pérou... Tu sais, en 2015 un couple que je considérais comme mes enfants m'a volé presque 250 000 dollars, une somme énorme, surtout au Pérou. Cela m'a brisé spirituellement et m'a mis à terre au point de vue financier. Je les ai attaqués, le procès a duré un temps fou et ils ont été condamnés mais par contumace, car ils vivent désormais aux États-Unis, dans le New-Jersey... Mais, au fond, je m'en fous : j'ai de quoi manger, de quoi m'habiller et de quoi voyager : que demander de plus ?

Chez toi, quel genre de musique écoutes-tu ?
J'aime le folklore péruvien, la musique dans laquelle il y a de la quena (flûte andine, nda). J'écoute aussi de la musique classique, je n'aime pas la musique actuelle. Je n'aime pas non plus aller en discothèque, j'ai une vie calme... Je ne suis pas catholique, pentecôtiste ou quoi que ce soit, mais j'ai toujours cherché la Vérité. Je pense l'avoir trouvée au fond de moi-même et des autres êtres humains. Tu vois, en 2002, j'ai eu un cancer du foie. J'ai réussi à gérer mon énergie et cela m'a permis de guérir sans passer sur le billard... C'est essentiel d'arriver à gérer ton énergie, qu'elle soit négative ou positive. Tout cela m'a permis d'entrer en contact avec des Êtres supérieurs.  La morale de tout ça, c'est qu'il faut faire en sorte d'apporter plus que l'on ne prend !

Crédits photos : Karen Müller et DR.