On n'a jamais connu ça. On peut se souvenir pourtant de toutes les premières quinzaines de février passées à Berlin, c'est facile, ce sont celles de la Berlinale. Ou peut lui donner une couleur précise, un pantone temporel, et surtout, une température. Il fait froid, très froid. Et Potsdamer Platz ne manque d'ordinaire jamais d'être sous la neige au moins une fois pendant les jours de gala. C'est comme Cannes et ses impitoyables et incontournables épisodes de pluie qui n'ont, depuis toutes ces années, jamais fait défaut au festival. Mais aujourd'hui, la lumière franche et éclatante du ciel hivernal, les gens en terrasse, presque en marcel, en tout cas sunglasses sur le nez, gorgés d'assurance comme tous les Nordiques par le premier rayon de soleil, semblent tous dire que plus rien ne sera comme avant. Pas seulement que le printemps arrive, ou que l'hiver disparaît, et sans doute pour toujours (bientôt le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale sera la future Riviera). Non, un monde est en train de disparaître. On passe à autre chose, même si on ne sait pas encore quoi. Ce vieux clown de Dieter Kosslick qui présidait le festival («Meine Damen und Herren, le zinéma, z'est une fenêtre zur le monde», nous rappelle-t-il lors de la cérémonie de clotûre. Danke schön) prend sa retraite bien méritée et va enfin laisser les commandes à des gens qui connaissent le cinéma.

Ce n'est pas tout de connaître le cinéma, aussi faut-il savoir où il est. Et ce matin, le regard foetal, encore endoloris par les films de la veille, pas encore caféinés, Philippe et moi, on zone devant l'arrêt de bus pour aller voir un film mais on ne sait pas très bien où. On est tellement à l'Ouest (alors qu'on est plutôt à l'Est) qu'on a oublié que c'était jour de grève des transports. Panique. C'est dernier jour, dernier film, et on ne voulait pas rater Heimat ist ein Raum aus Zeit (Heimat is a space in time), l'objet de 4 heures de Thomas Heise dont tout le monde parle et qui raconte un siècle d'histoire allemande. Des plans fixes sur des forêts, des trains, des gares, des voitures, des ruines... l'Allemagne, quoi. Et en voix off, la lecture de la correspondance familiale, une famille juive et communiste qui passera l'après-guerre par la RDA. Une histoire qui commence avant la Première Guerre Mondiale et se finit après la Chute du Mur. Bon c'est sûr, c'est austère, c'est pas le Panorama Bar. Si vous vouliez Shakespeare plutôt que Brecht, fallait aller en Angleterre, mais c'est plus trop son moment à celle-là. Mais Brecht, c'est bien aussi parfois.

Donc errants, désespérés, sans batterie, sans cigarettes, à la recherche d'un moyen de locomotion, on tombe sur Vasco, un plan cul d'appli géolocalisée de l'été dernier (genre 5 étoiles sur Trip Advisor) et recroisé seulement une fois lors d'un dimanche après-midi de Berghain, qui nous sauve la vie, ravi de le faire en plus, en appelant un taxi. Il était même prêt à le payer. Comme quoi, toujours baiser utile.

Il est douloureux et épuisant ce mois de février. On encaisse le manque de lumière de l'hiver (t'avais qu'à pas autant sortir, chérie) quand il fait déjà nuit alors que tu viens juste de finir ta pause-déjeuner. Alors il est bienvenu ce festival, voir des films plutôt que des gens, ou plutôt voir des gens dans des films. Ou peut-être même pas, se contenter de fantômes. On devait le comprendre depuis le début, tout avait été finalement parfaitement scénarisé. Le premier et le dernier film auront été les plus beaux. On finissait avec un monument, un monument aux morts même, le Thomas Heise de quatre heures avec ses archives familiales sorties d'un grenier ou d'une pièce oubliée, et on avait commencé avec un dispositif analogue, Ne croyez surtout pas que je hurle de Franck Beauvais, qui avait justement passé trop de temps dans le silence. À chaque fois, la voix off du réalisateur comme unique bande-son. Beauvais s'est enfermé comme un ermite, a regardé frénétiquement plusieurs films par jour, des centaines dans les quelques années qui ont suivi une rupture amoureuse. Ne croyez surtout pas que je hurle est un montage d'images de ces films qui ont été ses seuls compagnons de fête. Alors qu'au même moment, je passais des nuits blanches à croiser la terre entière, évanouie dans Berlin comme dans un hall d'aéroport, lui, dans sa maison d'un village paumé d'Alsace, faisait le tour du monde en 80 films par mois. En ce début de Berlinale, dans l'une de ces projections publiques qui nous réunit ailleurs que sur un dancefloor, au moment du générique qui jouait I See A Darkness de Bonnie Prince Billy, les spectateurs partageaient alors comme une eucharistie cette descente d'ecsta. On le sait depuis New Order, les chansons les plus belles sur lesquelles danser sont aussi les plus tristes.