Une émission de télévision.
Mettons-nous d’accord sur une chose avant tout, les Oscars comme les César (ou Grammys et Victoires dans un autre domaine) sont d'abord et avant tout une émission de télévision et cette année c’est plus vrai que jamais tant les scandales pré-cérémonie se sont multipliés aux Etats-Unis ces dernières semaines. Les producteurs du show qui souhaitaient le raccourcir avaient publiquement envisagé de ne pas convier (comme il est de coutûme) les lauréats de l’année précédente moins connus du grand public pour remettre les prix cette année à l’instar d’Allison Janney (meilleur second rôle féminin pour I, Tonya) ce qui provoqua de vives réactions y compris de l’actrice elle-même avant de se rétracter. Il avait alors été décidé que seuls Lady Gaga et Kendrick Lamar interpréteraient leurs chansons nommés, là aussi après une protestation de Gaga elle-même et une fin de non recevoir (toujours d’actualité d’ailleurs) de Kendrick Lamar les producteurs ont abandonnée cette idée.

Enfin les Oscars techniques devaient être remis pendant les coupures pubs mais les réalisateurs syndiqués (et votants) y ont mis leur véto.

La piste non contemplée pour réduire la longueur du show serait encore de l’annuler tout bonnement tellement cela reste une entreprise narcissique qui n’a plus sa place à notre époque.

Et le cinéma dans tout ça ?

Chaque année, la sélection ne représente absolument pas ce qu'il s'est fait de mieux dans la production cinématographique de l'année précédente. Ni Le Patient Anglais ni Shakespeare In Love ni tout un tas de films oscarisés comme film de l'année ne l'étaient pas (ni l’année de leurs couronnements ni une autre, jamais) et s’ils ont pu en arriver là c’était par la volonté (comprendre chantage, menaces…) d’Harvey Weinstein le producteur de ces deux nanars oubliés.

Cette année, les sélectionnés dans la catégorie film de l’année ne font pas exception mais s’ils ne représentent pas ce qu'il s'est fait de mieux ils présentent néanmoins un panorama inquiétant de ce qui est produit mais en plus considéré par l'industrie elle-même (qui se remet ses prix car on n'est jamais mieux servi que par soi-même). Le point commun entre tous les films candidats à l'Oscar du meilleur film pour l'édition 2019 c'est la reproduction de formules voire carrément de scénarios déjà vus, parfois franchement (A Star Is Born) ou juste un chouilla plus discrétos (The Favourite). Plutôt des ersatz que des Oscars.

The Favourite :


Les actrices et acteurs y sont formidables et s'en donnent à coeur joie pour un plaisir partagé avec le spectateur mais on a déjà vu ce film, il s'appelait alors All About Eve. La mise en scène et l'esthétique convoquent sans gène Peter Greenaway sans toutefois être aussi cru dans sa description de la vie à la cour plutôt que Stephen Frears. Le cul du film est calé entre les deux chaises de ces réalisateurs. Malheureusement il s’embourbe dans le dernier quart et choisi l’esthétique de l’image un brin étudiant en école de cinéma pour sa scène finale plutôt que le panache qui emmenait tout le reste du film.

A Star Is Born :


Bradley Cooper s'est dit humilié de ne pas avoir été nommé dans la catégorie du meilleur réalisateur. C’est à dire qu’il n’a pas voulu faire un choix entre Bodyguard et film d’auteur. Ce remake de remake de remake dont on nous dit qu'il était un instantané du milieu du showbiz à chaque époque de chacun des remakes fait se demander si Bradley a travaillé son sujet. En 2018 un chanteur comme Jackson Maine n'existe plus et une chanteuse comme Ally serait sur les réseaux sociaux, aurait Instagram, Soundcloud etc (un peu comme Gaga à ses débuts). La scène musicale américaine aujourd'hui ça aurait été un rappeur et une rappeuse. On se demande donc pendant tout le film à quel époque nous sommes.  La raison c'est que Cooper n'a pas fait un film sur le showbiz mais un film sur l'addiction à l'alcool et toutes ces scènes cringe où il se filme en gros plans c'est Actor's Studio 101. Lady Gaga n’est qu’accessoire et même si elle montre un réel talent d’actrice capable d’exprimer des émotions et de la nuance on se demande pourquoi elle n’a jamais été capable d’en faire autant en tant qu’interprète d’ailleurs ses scènes les moins convaincantes (voire gênantes en contraste) sont celles où elle chante en surjouant l’émotion comme à son habitude. Elle est aussi beaucoup plus sincère dans le film lorsque son personnage reçoit un Grammy que dans la réalité quand elle reçoit un prix. Pourquoi a-t-elle accepté de jouer dans un film qui moque son physique et sa carrière de pop star ? Il y a une gène qui n’a rien d’”empowering” à regarder les scènes où le réalisateur a souhaité parler de son nez (qui ne pose aucun problème) qui n’attaque pas le personnage mais l’actrice elle-même, plus loin on assiste à une critique de la pop star que devient Ally et qui ressemble en tous points à la pop star qu’est Lady Gaga qui a même déclaré avoir écrit sciemment une chanson pop aux paroles idiotes pour cette scène sauf que cette chanson idiote ressemble exactement à toutes les chansons de Lady Gaga et que les chansons considérées comme supérieures dans le film sont tellement middle of the road qu’elles rallongent un film déjà très long et au rythme hyper lent. Il y a des logiques qui nous dépassent ici.
Mais le vrai problème du film c’est la volonté de faire passer une relation toxique et destructrice pour une romance. C’est tout sauf romantique.

The Green Book :


Encore une fois Actor's studio 101 pour Viggo Mortensen qui a pris 1 milliard de kilos pour jouer le rôle. Présenté comme un film antiraciste sur la tolérance et le vivre ensemble c'est un film alibi pour rassurer les blancs non racistes dans l'Amérique de Trump sauf que pour ne heurter personne on fait pas dans le contemporain. Le film se situe à la veille du mouvement de lutte pour les Droits civiques aux USA et Martin Luther King n'est pas cité en revanche on dit bien que les frères Kennedy vont accorder des droits aux noirs-américains. Le bon blanc sympa, d'ailleurs tout le film est vu à travers le personnage de Viggo Mortensein , Don Shirley est secondaire d’ailleurs contrairement à Mortensen nommé comme meilleur acteur, Mahershala Ali est lui nommé dans la catégorie meilleur second rôle (rappelons que Jimmy Kimmel qui présentait les Oscars en 2017 s’était moqué en direct de son nom lorsqu’il a remporté l’Oscar du meilleur second rôle masculin pour Moonlight). Don Shirley est un accessoire que promène Tony Vallelonga (hommage à Marthe) sur les routes du sud  qu'il va en plus "réconcilier" avec la culture de son "peuple". Trop sympa. On dit que c'est un feel good movie, oui pour les antiracistes blancs. Le neveu de Don Shirley a d’ailleurs tenu à faire savoir que l’amitié avec son chauffeur telle qu’elle est racontée dans le film était loin de la vérité.

Black Panther :


A qui s’adresse Hollywood en nommant ce film de super-héros dans la catégorie du meilleur film ? Il n’est ni meilleur ni pire qu’un autre film de super-héros mais sa nomination est importante car Hollywood souhaite montrer qu’un film uniquement avec des comédiens noirs peut remporter un énorme succès au box office. Ben oui mais la faute à qui si les comédiens noirs n’ont pas les mêmes opportunités que leurs confrères blancs (problème rencontré par les acteurs d’origines hispaniques, asiatiques, amérindiennes, arabes et LGBT out aussi) ? A Hollywood qui là semble se dénoncer à lui-même dans un tour de passe passe que tout le monde a vu. Le problème est systémique et le système est tenu par les producteurs qui sont aussi membres de l’Académie des Oscars. Le public est là et l’a toujours été lui. C’est le même problème qu’en France, dans un scénario les personnages n’ont pas forcément de couleur définie et la couleur de peau ne devrait pas toujours signifier une problématique avec celle-ci dans l’histoire du film. Il y a plein de rôles dans les films hollywoodiens et français qui pourraient être attribués aux minorités sauf que dès l’écriture du scénario on part du point de vue que le monde est blanc.

Blackkklansman :


Un bon Spike Lee. Bien joué, bien filmé. Pourquoi alors avoir mis dans le même panier les Black Panthers et le KKK avec cette scène au début pendant une réunion des Panthers où le discours est hyper violent comme pour dire "c'est pas juste les blancs" avant d'entrer dans le sujet du film ? Les noirs ne lynchaient pas des blancs, ne les pendaient pas aux arbres. Les Black Panthers ont été créées en réaction contre la brutalité policière, leur violence verbale et leur posture avaient pour but de dissuader et ça n’a jamais atteint le degré de violence de la police contre les noirs ni à l’époque ni aujourd’hui.
[Spoiler] La fin du film refuse aussi de prendre position, un même commissaire peut être sympa (il vire son flic raciste) mais discrimine son flic noir. C’est déroutant et on ne comprend pas bien le propos dans une oeuvre qui se veut militante.

Vice :


Un nanard dont la présence dans cette sélection n'est due qu'au plus gros "cliché des Oscars" : l'acteur qui se transforme physiquement pour un rôle. La "performance".
Qu'on file le prix aux maquilleurs dans ce cas.
Le côté performance initiée par Robert de Niro et son rôle dans Ragging Bull a fait des émules depuis, se transformer physiquement c’est le ticket garanti pour l’Oscar mais si c’est cousu de fil blanc il est aujourd’hui aussi épais que les couches de latex pour arriver à ces transformations. Ca ne prend plus. Il n’y a d’ailleurs pas que la transformation physique qu’on retrouve dans ce qu’on peut appeler les “rôles à Oscar”, jouer un alcoolique en multipliant les scènes complaisantes et un maquillage qui fait ressembler l’acteur à une viande trop cuite comme Bradley Cooper dans A Star Is Born est un autre cliché ou encore jouer un junkie mais là l’Académie a dit non à Timothée Chalamet cette année.
Avec Vice on va plus loin qu’on ne l’avait été avec le grotesque et creux Iron Lady qu’on n’avait pas osé nommer dans la catégorie du meilleur film se contentant de nommer une énième fois Meryl Streep dans celle de la meilleure actrice.

Bohemian Rhapsody :


Une merde téléfilmesque. On voudrait être moins lapidaire mais c’est impossible.
Sa présence dans cette sélection est totalement incompréhensible en vertu de la qualité du film déjà mais si on ajoute qui est le producteur et le réalisateur, #metoo semble bien loin et Hollywood décidément protège ses ouailles. Bryan Singer a dû quitter le tournage film car des plaintes pour viols sur de jeunes acteurs commençaient à faire surface. Officiellement c’était pour soigner sa mère malade. Officieusement Esquire préparait un article explosif révélant l’affaire. Les dirigeants de Hearst compagnie possédant Esquire ont caviardé l’article après une plainte de l’avocat du producteur-réalisateur, il fut finalement publié par The Atlantic le mois dernier.
Ce n’est pas le seul problème du film co-produit par Brian May le guitariste de Queen qui n’a cessé de minimiser l’impact et l’héritage de Freddie Mercury depuis sa mort en 1991 tout en profitant de l’engouement pour l’icône pour se remplir les poches. Mercury y est dépeint comme une diva capricieuse dont l’apport au groupe n’était pas aussi important qu’on le pense pourtant sans le charisme de son leader Queen n’aurait été qu’un groupe de rock banal que seule la personnalité de Freddie Mercury a permis de faire sortir du lot. We Are The Champions chanté par un autre ne serait pas un hymne universel mais un truc bourrin. Il faut aussi rapporter toutes les incohérences historiques qui déroutent plus d’un fan et enfin la facture du film n’est absolument pas du niveau des Oscars tels qu’on peut s’en faire l’idée (fausse sans doute finalement).

Roma :


C'est sans doute le film qui mérite le plus l'Oscar. Bien sûr on remarque l’esthétique qui emprunte aux films néo réalistes italiens et surtout à Pasolini qui est convoqué dans toutes les scènes où apparaît Firmin, petite frappe des ghettos chère au maître italien, on pense aussi aux mères courages de Mamma Roma (coïncidence dans le titre ? Non Roma c’est le nom du quartier où se situe l’action du film) que rappellent Cleo et Sofia.

On retrouve donc encore cette année tous les clichés du cinéma américain. On ne peut néanmoins reprocher à l’Académie des Oscars d’être académique mais on aimerait voir autre chose. Peut-être qu’en élargissant son panel, en prenant des risques, en permettant aux minorités de ne plus être des accessoires qu’on sort pendant les remises de prix pour se donner bonne conscience alors que ça ne reflète pas la terrible réalité de la production cinématographique on aurait alors droit à de nouvelles perspectives, de nouveaux points de vue, de nouvelles histoires qui colleraient plus à l’époque, qui la raconterait. Ca ne vaut pas que pour le choix des comédiens mais aussi celui des scénaristes, des réalisateurs, des producteurs mais surtout des décideurs. Combien de studios hollywoodiens gérés par une femme ? Combien de réalisatrices soutenues et mises en avant ? On est en 2019 et on a l’impression que les choses avancent à un rythme si lent qu’on en est aux mêmes balbutiements qu’il y a 20 ans, des promesses et puis rien.

La sélection des Oscars reflète la production considérée par Hollywood mais elle reflète aussi la société, ce qu’il se passe dans d’autres corporations. Un an après MeToo on aurait aimé que la cérémonie de 2019 ressemble davantage aux changements que la société espère car le cinéma peut être vecteur d’avancées, d’exemples en montrant non seulement le monde tel qu’il est mais aussi tel qu’il pourrait être, c’est le pouvoir de la fiction. C’est aussi un engagement artistique que semble encore frileuse à prendre ce qui est considéré aux Etats-Unis comme une industrie (en France ce n’est pas une industrie mais une entreprise familiale).

On apprend que cette année Wolfang Puck, le chef attitré des Oscars, a préparé le menu le plus cher de son histoire pour le bal officiel donné par le gouverneur. Les maisons de couture ont prêté leurs plus belles robes, les bijoutiers loué leurs plus beaux bijoux, pas un styliste n’est disponible à hollywood depuis deux mois. Les télés du monde entier préparent leurs directs depuis le red carpet, les soirées officieuses ont bouclées leurs guest lists et c’est tout ce qu’il restera de l’événement planétaire annuel le plus suivi.

Dès mardi on sera passé à autre chose.