Ma curiosité est motivée par le changement de paradigme dans les rapports de séduction qu'a induit l'arrivée du smartphone, et à propos duquel j'ai beaucoup lu. Je télécharge l'application, je charge des vieilles photos retrouvées sur un disque dur et commence à swiper de profil en profil. D'emblée, mon attention aux images n'est pas tant liée au physique des utilisatrices de la plateforme qu'à la question de Tinder comme outil de présentation de soi.

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Matching with Shepard Fairey. 12 novembre 2017, Paris (FR).

Au-delà de la posture des corps, des vêtements ou de la coiffure, ce sont les mises en scène et les décors des prises de vue qui m'interpellent, et en particulier la récurrence de graffitis et de street-art utilisés comme tapisserie, en arrière-plan pour la pose. En tant qu'ancien writer, agissant toujours dans la ville avec une méthodologie proche du graffiti, je ne peux m'empêcher de faire un rapprochement entre deux jeux de séduction à l'œuvre. Les writers choisissent de placer leurs pièces à certains endroits pour attirer l'attention de leur communauté et hacker celle des passants. Et les utilisatrices qui posent devant ces graffitis réalisent à l'instar des writers une déflexion de l'attention des utilisateurs masculins à leur endroit.

À mi-chemin entre le chercheur en études visuelles enquêtant sur un terrain géolocalisé et le séducteur à la masculinité toxique collectionnant les femmes comme des trophées, je décide de consacrer mon énergie, non pas à la fonction première de l'application, mais au recensement de ces profils singuliers. Au début de l'automne 2017, j'ai constitué un fonds de plusieurs centaines de profils féminins, collectés entre Prague, Berlin, Paris, Strasbourg, Amsterdam et Stavanger. J'édite un fanzine qui donne son nom au corpus : Matching with Graffiti and Street Art.20180215_MATCHINGWITHMISSTIC_STRASBOURG_MATHIEUTREMBLINMatching with Miss.Tic. 15 février 2018, Strasbourg (FR).

Comme dans les collections de street-art dignes de ce nom, on retrouve des noms connus : Miss.Tic, André, Jonone, Shepard Fairey, JR, The London Police, Faile, Jef Aérosol, Fred Le Chevalier...

Le swipe est devenu presque mécanique, un travail du pouce, deux à trois heures par jour en voyage, à l'issue de chaque journée de travail - car avec une amplitude d'âge réglée au maximum sur l'app', il faut des milliers de swipes pour arriver à l'épuisement des profils sur le territoire dans l'aire que couvre l'application à partir de ma propre position. Le principe consumériste du swipe de profils étant à l'opposé de l'excitation que procure une rencontre inattendue dans le quotidien, je me rends compte que nombre d'utilisateurs que je connais se livrent à ce type de collections pour tromper l'ennui de la recherche de l'âme sœur en ligne : hommes avec des hélicoptères, hommes avec des animaux sauvages, femmes avec des armes... Et d'autres rassemblent aussi des images d'hommes et de femmes posant devant des graffs pour séduire (sur Instagram @tindergraffitigirls depuis 2015 ou @vlady_art et @jean.lis qui viennent compléter mon propre stock).

Je cherche une manière de rebondir et d'aller plus loin, de passer du constat à l'action. Et, s'il semble évident que cette action devrait passer par le corps, il est désormais clair qu'elle ne passera pas par la rencontre amoureuse, puisque je n'ai eu jusqu'ici aucun match.20180712_MATCHINGWITHFREDLECHEVALIER_PARIS_MATHIEUTREMBLINMatching with Fred Le Chevalier, 12 juillet 2018, Paris (FR). 

En conséquence, j'amorce une action intitulée Matching with Urban Intervention le 13 octobre 2017 alors que je suis de passage à Arles pour préparer une exposition. Je profite du chemin de la gare à la galerie pour «checker mes pièces» réalisées il y a quelques années. J'arrive devant le Tag Clouds rue Jules Ferry et vais pour le prendre en photo avec mon téléphone quand l'évidence me frappe : je collectionne des images de jeunes femmes portraiturées devant des graffitis sur Tinder, mais je n'ai moi-même aucun portrait posant devant mes propres interventions urbaines, alors que la «pose devant la pièce» fait partie des archétypes photographiques du graffiti à l'américaine. J'improvise donc un premier selfie et enrichis mon profil Tinder avec des images d'interventions situées dans les environs et toujours visibles dans la ville. 20180527_MATCHINGWITHURBANINTERVENTION_BELVES_MATHIEUTREMBLIN_01 (1)Menuiserie de façade (avec David Renault). 27 mai 2018,  Belves (FR).

À partir de là, je répète l'opération à chaque nouvelle ville, à chaque nouvelle situation de création. Tinder devient l'écho numérique itinérant de mon activité artistique en temps réel, transformant les utilisatrices de l'application en spectatrices involontaires d'actions furtives dans leur ville de résidence ou de passage.

Seulement, art et séduction ne sont pas vraiment compatibles. Chaque nouveau selfie est un calvaire : difficile de se montrer sous son meilleur jour quand on vient de passer la majeure partie des nuits qui précèdent à travailler sans arrêt. La fatigue accumulée se lit sur le visage, le placement de l'œuvre rend le cadrage littéralement casse-gueule. 20171026_MATCHINGWITHURBANINTERVETION_STRASBOURG_MATHIEUTREMBLIN_01 (1)Mauvaise restauration (après Benjamin Laading, 2017). 26 octobre 2017, Strasbourg (FR).

Entre octobre 2017 et juillet 2018, l'expérimentation se poursuit à Marseille, Strasbourg, Budapest, Paris, Vaison-la-Romaine, Moscou, Dole, Rome, Belves, Besançon et Rennes.  Arrivé au mois d'août, ayant prévu de rester à Strasbourg au calme, je remplis mon profil d'une sélection de selfies qui retracent les interventions urbaines réalisées dans l'année, dans l'éventualité que ce compte puisse finalement servir les objectifs de l'application.

Le mois passe, et alors que je n'ai toujours aucun match, je rencontre quelqu'un dans la «vraie vie», sans passer par l'application de dating. Une nouvelle relation commence. À la mi-septembre 2018, je constate que mon compte Tinder est suspendu pour cause de non respect des conditions d'utilisation. Je suppose qu'il a dû être signalé par une utilisatrice qui avait repéré, via la liaison à mon compte Instagram, la collection à laquelle je me livrais depuis quelques mois.20180929_MATCHINGWITHURBANINTERVENTION_TINDERACCOUNTBLOCKED_MATHIEUTREMBLINJe continue de recevoir des notifications me signalant que quelqu'un dans les environs m'a liké bien que je ne puisse ni accéder à mon compte, ni le supprimer. S'il ne s'agit pas d'un bug, cela signifie que mon profil, passif, soustrait à mon regard et à mes pouces, reste accessible aux utilisatrices à proximité. Et son existence laisse entrevoir la possibilité que Tinder gonfle ses rangs avec des profils situés et inactifs : l'entreprise épinglant, telle une entomologiste de nos désirs de séduction avortés, leur profil fantôme aux smartphones de celle et ceux qui ne les auraient pas détruits consciencieusement en quittant la plateforme.20181219_TINDERNOTIFICATION_SCREENSHOTTinder se constituerait ainsi aux corps défendants de ses utilisateurs comme un espace dystopique qui, à l'instar de l'hypothèse de simulation, serait peuplé de nos ombres numériques, errant à nos côtés comme des âmes en peine, en quête d'un amour impossible.

++ Mathieu Tremblin est aussi sur Twitter et Instagram. Ainsi que sur le World Wide Web : ici, ou encore