C’est notamment le cas de Lois Weber qui fut un temps la réalisatrice la mieux payée d’Hollywood, au point d’être la seule femme admise au début du XXème siècle dans la très prestigieuse Motion Pictures Directors Association et de rivaliser avec D. W. Griffith et Cecil B. DeMille, deux des pionniers américains du genre, en termes de notoriété et de budget alloué à la production de ses oeuvres. Mais si ces derniers sont régulièrement mis à l’honneur dans les programmes universitaires lorsqu’il s’agit d’étudier les prémices du cinéma, le nom de Weber ne vous dit sûrement pas grand chose. Et pour cause, d’après l’historien du cinéma Richard Koszarski, elle aurait fait l’objet d’une véritable cabale pour que son patronyme disparaisse dans les limbes de l’audiovisuel. D'ailleurs sur les 153 films qu'elle a écrits et réalisés entre 1913 et 1934, seize seulement n'ont pas été réduits en poussière ou disparus. Une « stratégie de l’oubli volontaire » mise en place par la culture dominante afin d’éclipser les femmes de l'épopée du divertissement sur grand écran.

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Lois Weber sur un plateau de tournage en 1916.

Et pourtant, les femmes, réputées plus « intuitives » et « sensibles » (pour la déconstruction des stéréotypes de genre, on repassera) ont prospéré dans les premiers temps du 7ème art, à tel point qu’on estime que la moitié de tous les films muets n’ont pas été écrits par des hommes.

Argument un chouïa fallacieux avancé par les studios pour embaucher pléthore de femmes à l'époque : la supposée dextérité « féminine », bien utile pour le travail de coloriage, de collage, de polissage et de montage. Second prétexte : la soi-disant respectabilité des personnes pourvues d'un utérus (à plus forte raison lorsqu'elles sont blanches, chrétiennes et épouses modèles) qui aurait permis de donner à l'industrie cinématographique, réputée corrompue, une moralité de façade et une aura de sortie de messe.  alice

Alice Guy-Blaché en 1896.

La deuxième cinéaste (française, cette fois) qui s'est illustrée en transposant à l'image la première histoire inventée est Alice Guy-Blaché. Ennuyée par le réalisme du cinéma des frères Lumière (qui partagent avec les frères Dardenne le même amour pour l'étude de la condition ouvrière et les nuanciers de gris), elle réalise en 1896 un court digne d’un calendrier Anne Geddes : La Fée aux Choux. Elle est aussi la première femme créatrice d’une société de production : la Solax Film Co et la première réalisatrice de péplum (La  Naissance, la vie et la mort du Christ). Au total, elle aurait tourné plus de 370 films en dix ans. Rep à ça la phallocratie !

À propos des parcours respectifs de Lois Weber ou d'Alice Guy-Blaché, on pourrait ajouter que le cinéma était en premier lieu un moyen de subsistance, avant de devenir un espace de création artistique et que les deux femmes, qui venaient de milieux aisés, ont connu des revers de fortune qui les ont contraintes à se lancer dans le 7ème art afin de soutenir financièrement leurs familles. On pourrait aussi retenir le choix des sujets traités puisque chacune d'entre elles s'est efforcée, au cours de sa carrière, de traduire à l'écran les inégalités liées au genre, qu'il s'agisse d'imaginer dans Les résultats du féminisme un monde dans lequel les hommes s'occuperaient des tâches ménagères (même si la démarche reste encore timide puisque tout revient « à la normale » à la fin du film) ou de dénoncer la précarité économique des jeunes femmes dans l'Amérique du début des années 1920 qui poussait nombre d'entre elles à se prostituer plutôt que de trimer pour un salaire de misère (voir le film Shoes dans lequel l'employée d'une boutique se résout à vendre son corps pour survivre).  

 
S'il est regrettable que ces deux figures du cinéma muet soient aujourd'hui quasiment inconnues du grand public (Alice Guy-Blaché est morte ruinée après son divorce et les dettes laissées par son ex-mari qui avait récupéré la gestion de sa société de production, tandis que Lois Weber est avant tout restée dans les mémoires comme une dénicheuse de talents, plutôt que comme une réalisatrice prolixe), on retiendra tout de même ces paroles rapportées par une camarade scénariste de Weber, qui s'est échinée tout au long de sa carrière à permettre aux femmes de gravir les échelons à Hollywood : “I have a broad wing, would you like to come under its protection?” (« J'ai une aile très large, voudriez-vous être sous sa protection ? »). Ou quand la sororité tient le haut de l'affiche. 

Photo de couverture représentant Alice Guy-Blaché : DR

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