Aloha Cléa, parle-moi de ce mystérieux album.
Cléa Vincent : Nuits sans sommeil est un morceau que j’avais écrit il y a quelques années déjà, mais que je n’avais pas vraiment assumé au point de le sortir parce qu’il représente une période de ma vie assez profonde, une rencontre qui m’a bouleversée… Je crois que quand une chanson est émotionnellement puissante, c’est toujours difficile de la faire écouter. De la pudeur certainement, ou un manque de confiance, je ne sais pas. Pourtant à la première écoute, Raphaël Léger -avec qui je suis associée depuis 2014 - m’a dit «Mais c’est super ça !».  Côté lyrics j’avais seulement : «J’aime qu’il m’entraîne dans des nuits sans sommeil, et je l’aime comme une folle, ma nuit sans sommeil»Avec Raph, on a un peu étoffé le texte et surtout, il l’a pré-produite avant de l'enregistrer en studio avec Clément Roussel. Il y a les idées fortes de ma maquette de départ, notamment le riff de clavier qui était déjà là. C'est ce que j’adore quand on travaille ensemble avec Raph, quand je propose une idée, il arrive à la respecter complètement et à la sublimer. À l’inverse, quand il me montre un bout d’instru, ça m'inspire des mélodies. Comme un ping-pong super fluide ! Il y a une espèce de complémentarité assez extraordinaire dans notre façon de composer. 

Depuis combien de temps vous bossez ensemble ?
Il a commencé à m’accompagner en 2012. En 2014, on a enregistré le premier EP ensemble avec des chansons anciennes, de l’époque Polydor (ndlr : consciente qu’aucun travail n’aboutissait en développement d’artisteS, Cléa a récupéré ses billes et ses chansonsqu’on a remises à la sauce indé. C’est ça qui a fait que ça a mieux marché qu’à l’époque. Quand j’ai sorti ce disque en 2011 - enfin pas sorti, disons plutôt que quand le disque était prêt, c’était pas du tout dans l’air du temps de chanter en français, j’étais peut-être trop d’avant-garde… ça fait un peu prétentieux de dire ça ? (Rires)

Ah non, pas du tout, je confirme. La première fois que je t’ai entendue chanter, j’ai craqué :  avec ton clavier tu m’évoquais les 80’s et quelque chose d’assez futuriste. Et puis tu t’es retrouvée chez Midnight Records en 2012.
Oui, tout à fait, j’ai rencontré très rapidement Victor Peynichou et c’est toujours mon allié. Il a sorti ma première K7 en 2012. Cléa Vincent - Kamila K Stanley 2018 - 3 (1)Quand on découvre ton écriture simple et directe, on ne s’étonne pas de te retrouver auprès de Philippe Katerine. D’ailleurs, il adore Château Perdu, dans Non Mais Oui 2
Oui cet EP est plus nocturne et deep, surtout avec la reprise de 
Seul sous la lune (ndlr : une merveille en duo avec Baptiste W Hamon). La première fois que j’ai entendu cette chanson de Daniel Darc, j’ai pleuré. Non mais oui 1 est plus solaire et léger avec Retiens mon désir. Nuit sans sommeil est dans une ambiance électro, c’est un disque volontairement plus produit et french touch. On avait un peu bricolé sur les EP, ce qui avait son charme, mais en réalité, mon vrai fantasme restait de faire un album qui sonne à ma sauce french touch des années 2000. À l’opposé, on a Tropicléaqui a été enregistré en deux jours dans un style hyper-nature.

Tropicléa qui est super aussi, un petit tiroir secret dans ta boîte à bijoux : avec son côté Brésil, très coloré et voyageur…
Oui et un peu live, et j’adore la musique quand elle est faite comme ça. Pour Nuit sans sommeil je n’étais pas dans l’idée de plaire au plus grand nombre, je voulais juste rapprocher le plus possible musique moderne et son très léger. Et pour ça, j’ai justement trouvé Raphaël Léger ! Et lui qui s’est associé à Clément Roussel (ex-Agua Roja). Je l’ai rencontré un peu par hasard dans un séminaire d’écriture, on était pluggés en atelier. Derrière son ordi, ce mec jeune, cool et gentil arrivait à produire un morceau en cinq minutes et ça sonnait mortel. Donc c’est notre rencontre à tous les trois qui a donné cet album. Le travail de la voix est intéressant, parce il y a une belle direction sur l’interprétation : moins de volume et plus sensuelle.  

Elle est peut-être un petit peu plus détachée. Le son me paraît avoir été mixé «à l’anglaise», la voix un peu moins mise en avant, parce que considérée comme un instrument parmi les autres. Le clip est situé à la montagne… Tu avais besoin de t’associer à ces images de nature ?
Oui c’est vrai pour le  mixage à anglaise : on a un texte suggéré, on n'est pas dans la chanson à texte. Évidemment, on avait envie de tourner un clip dans une ambiance de chorégraphies club, mais justement, je ne voulais pas rentrer dans ces codes-là, faire un truc hyper-léché avec plein de couleurs parce que je trouvais ça ton sur ton. On a été tourné un clip plutôt hyper-nature, avec pas de maquillage ou très peu, et juste un T-shirt gris très simple, avec un visage de femme qui n’est pas forcément le mien, car le réalisateur Thomas Salvador m’a beaucoup dirigée. Il m’a fait rentrer dans un personnage de femme assez mystérieuse, qui est dans la contemplation et la profondeur. C’est moi qui ai donné le ton de ce personnage à contrepied de cette chanson à 120 BPM avec un kick sur tous les temps.


Il y a un aspect chamanique aussi là-dedans, peut-être ?
Oui le regard, justement - tu peux pas savoir comme il m’a fait bosser sur le regard !

Oui, ton regard est très profond, j’ai revu ce clip cinq ou six fois pour le savourer, le son et les images, et j’y ai vu quelque chose qui se détache du conditionnement de la ville, mais aussi de la féminité. Tu veux prolonger cette imagerie sur tout l’album ou juste sur ce titre ?
En effet, concernant le déconditionnement de la ville, on est allés à l’encontre du titre qui change d’image toutes les trois secondes ; quitte à ce que les gens zappent, on voulait quelque chose de lent. On s’est dit «C’est la rentrée, les gens sont stressés, on va leur donner un moment de calme». À l’inverse, le prochain titre qu’on a préparé avec Vicky (des Pirouettes) à la réalisation part dans l’excès inverse avec tout ce qu’on peut imaginer d’artificiel et un peu triste : on est dans une ambiance diva de Las Vegas. On a vraiment été loin dans ce que c’est que la nuit et toute ses émotions, ainsi que tout l’aspect artificiel de notre métier, qui a lieu le soir et ce qu’il a de fantasmatique. La mélancolie aussi : la nuit révèle les angoisses et la solitude. Les enfants sont toujours inquiets le soir.

Et donc ce prochain clip avec Vicky est plutôt crépusculaire ou carrément nocturne?
C’est totalement artificiel avec les lumières, on sera enfermés en studio. Vicky a fait les Arts Décos et part dans des délires hyper-arty en assumant des plans abstraits, et elle n’hésite pas à les inclure dans le clip avec des effets de lumière et de couleur.

À l’instar de ce clip de Flavien Berger avec des pulls…
Oui et cette pochette complètement mystérieuse, je sais même pas comment ça a été possible de fabriquer un machin comme ça.

On se croirait chez les aborigènes d’Australie… Tu vas au yoga, là ? 
Oui… La mentalité yogi est très intéressante dans l’idée où, émotionnellement, il ne faut dépendre de personne. C’est dur mais quand on est heureux seul, on est heureux avec les autres aussi. Je pense, pour revenir au côté chamanique dans ce qu’il a de plus profond, qu'il vient du fait que c’est difficile de survivre quand on travaille dans la musique. Ceux qui restent adoptent une philosophie de la simplicité, il y a quelque chose de religieux, comme un sacerdoce. Il y  a moins de fantasmes aussi autour de la musique, plus de simplicité : les gens veulent savoir d’où elle vient. C’est un peu comme acheter bio, équitable ; maintenant, quand les gens écoutent une musique, ils veulent connaître son origine.Cléa Vincent - Kamila K Stanley 2018 - 9 (1)Et comment vont se passer les concerts ? On sait pour le 9 avril à la Cigale, où tu as déjà joué. Pas de concerts avant la release ?
Si, au Confort Moderne à Poitiers, qui nous accueille pour la résidence, donc ils en auront l’exclusivité. On va ensuite tourner via WART avec la même team, les mêmes musiciens, le même ingé-son. Ce qui est intéressant c’est qu’on a passé un petit cap en termes de types de salles, on va jouer dans des lieux plus grands. C’est super chouette parce qu’on se dit qu’on a bien travaillé. Tout ça est très progressif, d’une année à l’autre on a plus de dates, dans des salles plus spacieuses. Là, on va réaliser une belle créa' lumière et une scénographie. Après, j’ai un côté un peu «plug and play», donc on veut que la scénographie soit légère pour ne pas se fatiguer à l’installer pendant trois heures, afin de garder l’énergie pour les concerts. On a ce thème des nuits sans sommeil, avec lequel il y a plein de choses à faire…. un cycle à imaginer.

Tes inspirations sur ce nouvel album ?
La house en général, de celle qu’on peut retrouver chez Paradis, mais aussi the Beloved, Kim Giani avec sa pop très singulière mais très directe… Tout ce côté naïf de la pop, mais associé à la house et la french touch puisque Sébastien Tellier, Daft Punk et Air restent ma constellation. Et puis l’air de rien, la musique américaine moderne avec des gens comme Drake nous a influencés avec des sons minimalistes. D’ailleurs, on a adapté tout ça en version live et ça va être méga-dansant, c’était notre volonté principale : faire des morceaux qui inspirent des mouvements. Pour moi, un bon concert, c’est un concert où je ne me pose même pas la question de savoir si j’aime ou pas, où l'on se marre et qui ne soit pas trop intellectuel. Je n’ai pas envie d’avoir toute l’attention pour qu’on m’écoute. J’aime bien quand les gens se lâchent. Paradis a sorti Garde-le pour toi et d’autres titres très mélancoliques et très house à la fois. Je ne dirai pas qu’ils nous ont directement influencés puisqu’avant la sortie de leur album, on était déjà en train de faire une musique similaire à celle-là. Mais en tout cas, ils ont réussi à faire quelque chose d’assez puissant dans le mélange. 

D’après toi, est-ce que la pop glisse vers le hip-hop ?
Oui, carrément. Autrefois la pop était presque acoustique (basse, batterie, clavier…) mais depuis l’arrivée de la TR808, qui est vachement utilisée dans la pop, on est en train de récupérer plein de codes de hip-hop. Mais aujourd’hui, on fait de moins en moins d’albums en studio. Nous, on a composé dans 8 mètres carrés. On fait tout avec des plugs-in et des synthés, les prises de voix aussi. C’est Clément Roussel qui m’a dirigée. Il m’a fait vraiment sortir de nouvelle choses comme d’un instrument de musique, je n’étais pas allée dans certains recoins de mes résonances et j’ai appris plein de choses sur ma voix. 
Cléa Vincent - Kamila K Stanley 2018 - 4 (1)C’est agréable de se faire conseiller ?
Oui, très ! On m’a un peu tendu la main pour devenir une femme dans la musique et sortir de cet âge un peu enfantin. Un peu comme France Gall, quand elle est sortie de cet âge un peu naïf et qu’elle est devenue cette meuf qui groove à mort.

Et il y a des titres un peu plus slow ?
Oui, il y en a un qui s’appelle Ici et Maintenant : une vraie méditation.

Et des featurings ?
Oui, il y aura Voyou sur l’album, pour un duo. Ça a été une rencontre assez forte avec lui, j’ai d’abord écouté sa musique et j’ai été très impressionnée par ses chansons. J’ai eu la chance de le rencontrer parce que je l’ai invité pour une de mes soirées aux Trois Baudets. C’est un garçon hyper-simple, charmant, qui ne se prend pas la tête, contrairement à certains. Et j’ai découvert qu’il joue super bien de la trompette.

Donc vivement le 9 avril à la Cigale. Et l’after ? Au Pardon, le bar éphémère de Brain ?
Oh oui pourquoi pas ! Carrément même ! 

Crédits photos : Kamila K Stanley

++ Le nouvel album de Cléa Vincent, Nuits sans sommeil, sera bien disponible chez Midnight Special Records. Elle  sera aussi en concert le 9 avril à la Cigale
++ Et sinon le 14 mars, Cléa Vincent viendra passer des disques au (Pardon), pour l'apéro de lancement de la nouvelle formule du podcast Sérieusement ?!