Franchement, avant d'avoir vu The Social Network, j'étais persuadé que Mark Zuckerberg avait eu l'idée de Facebook alors qu'il avait la taupe au guichet dans les toilettes d'Harvard. Je me souviens des gogues de ma fac et tout était déjà là sous mes yeux, écrit au feutre : les punchlines pétées, les slogans gauchos, les mecs en chien, les débats sans fin sur le conflit israëlo-palestinien, les types qui tiennent absolument à corriger toutes les fautes d'orthographe, le slut-shaming, les vannes homophobes et, toujours, dans un coin, un petit point Godwin ou un "Soral a raison". Le tout "publié" sur des murs, littéralement. Pendant des décennies, dans ces isoloirs crottés, les citoyens ont relâché les sphincters des conventions sociales et expulsé en tout anonymat leurs pensées les plus sales. En 2019, grâce à maman 4G, c'est comme si on était tous H24 le Posca à la main et le froc à nos chevilles, le tout en Mondovision. Pas surprenant quand on sait que, sur la planète Terre, plus d'une personne sur deux emmène son smartphone aux toilettes.

Capture d’écran 2019-03-11 à 14.35.02Si comme lâcher une pêche, écrire tout ce qu'on pense à un instant T procure une intense satisfaction immédiate, mettez-vous bien en tête que ça élève autant l'humanité que les satyres qui ouvrent leurs impers devant les écoles communales. Une petite anecdote, pour éclairer le phénomène. C'était en 2008, seuls quelques happy few se pokaient sur FB, les stars du Lycée sur le déclin se retrouvaient sur Copains d'avant, Lycos allait pas tarder à se faire piquer chez le véto, mes potes étaient persuadés que Badoo était l'avenir du 5 à 7 et j'étudiais encore la socio. Alors soucieux de mieux comprendre mes contemporains, j'avais placardé des feuilles à l'intérieur des cabinets du bâtiment Sciences Humaines avec une question simple : "Bordel, mais pourquoi vous écrivez aux chiottes ?"  J'avais poireauté non loin des lieux d'aisance, attendant que la première vague d'étudiants subisse les effets du café-clope matinal et répondent à mon étude. Après une vingtaine de minutes, je vis mon premier "client",  que j'avais déjà croisé dans les couloirs et à quelques teufs : Jacques, joyeux littéraire, toujours affublé d'une salopette et de Kickers malgré ses 24 ans. Le bon gars, toujours à prêter un filtre à des inconnus, tenir la porte ou filer ses notes de cours. Un élément positif de la communauté, quoi. Et bien figurez-vous que Jacques, qui me gratifiait tous les matins d'un "Bien le bonjour" avait laissé pour seule réponse un laconique "Parce que ça me détend, connard", signé d'une magistrale virgule de merde. Un Swoosh Nike vengeur et grumeleux, lui, l'âme pure du campus. Tout ça pour dire que le troll a toujours été là, bien caché dans l'intestin des "honnêtes gens", prêt à sortir dès que la pression sociale se suspend. 
Capture d’écran 2019-03-11 à 15.47.25Ce qui pose problème, c'est que pour beaucoup de gens, les réseaux sont le mètre-étalon de leur foi en leur prochain. Pire, la fabrique de l'opinion s'en sert de boussole morale. Les équipes des politiques lisent vos statuts, commentaires et vos tweets comme s'ils représentaient vos pensées pures, parfaites et définitives. Idem pour les médias. En deux-deux, votre petit caca nerveux du jour va devenir l'incarnation du peuple, on vous remercie bien. Pour les sites internet, c'est  l'aubaine pour faire des articles à peu de frais. Ils ont leurs envoyés spéciaux des latrines, qui viennent soit pour s'indigner, pince à linge sur le nez, soit pour humer l'air vicié comme si c'était du Chanel n°5. Pour l'Etat, c'est une bonne raison de tout laver à la javel et de niquer notre liberté d'expression. Alors inspirons-nous de ce qu'avait dit le vieux grec qui a inventé les pranks, Platon. Tous ces gribouillages écrits à la va-vite ne sont que des ombres projetées dans la caverne. Ils sont le reflets de ce qu'il y a pire en nous, pas l'état mental du monde. On a tous moult pensées à la con qui nous inondent à chaque nanoseconde (j'ai moi-même pensé à  gifler un bébé et louer une trottinette électrique "juste pour voir" ce matin) mais on peut à peu près tous être raisonnés quand on a des interactions sociales. Et puis les opinions, ça se construit patiemment. Alors, pour le salut de notre civilisation, la prochaine fois que vous avez envie de dire de la merde, lâchez votre putain de téléphone et allez plutôt tout déballer dans les toilettes les plus proches. (D'ailleurs, si vous souhaitez commenter cet article et que je lise ce que vous avez à dire, veuillez laisser vos messages dans les sanisettes du 109 avenue Daumesnil dans le 12ème arrondissement de Paris, merci bien.)

++ Pour découvrir les grandes heures des ancêtres de Facebook et Twitter, on vous conseille le bouquin Graffitis de chiottes : les murs de la liberté de Sophie Danger.