Dire la maladie. Dire les tâtonnements, les hésitations, le temps long, ce temps qui n’en finit plus. Dire la vieillesse, le naufrage ; dire la fin. Angèle et Roméo Elvis ne sont pas les premiers à se lancer à l’assaut de cette montagne. René Char et de Gaulle, Baudelaire, Hugo… C’est en s’inscrivant en héritage de ces glorieux aînés que les deux poètes belges évoquent tout en pudeur leur maladie d’Alzheimer. Un poème troublant de justesse, entre images esquissées façon patchwork impressionniste et diagnostics cliniques toujours plus émouvants. Surtout, Tout oublier constitue un beau message d’espoir pour ceux qui, atteints ou proches de victimes, vivent au quotidien avec la maladie.

N'existe pas sans son contraire qui, lui, semble facile à trouver
Le bonheur n'existe que pour plaire, je le veux.
Enfin, je commence à douter d'en avoir vraiment rêvé
Est-ce une envie ? Parfois, j'me sens obligée

N’existe pas sans son contraire qui, lui, semble facile à trouver.” D’emblée, l’absence. Verbe sans sujet, phrase dépouillée d’objet. Quelle est-elle, cette chose qui n’existe pas sans son contraire ? En choisissant l’ellipse en incipit, Angèle et son frère symbolisent par le vide la perte de mémoire. Tout s’efface ; où ai-je la tête ? Le corps, son contraire, est là, lui, tangible, vieilli, abîmé. Des splendeurs d’antan faisons table rase. Le bonheur était dans le “plaire”, la séduction ; c’est un bonheur enfui. Le lever est une naissance : “Enfin je commence”. Chiasme en forme de pied-de-nez au temps ; si la mémoire s’enfuit, l’instant n’est-il pas éternel recommencement, début et fin tout à la fois ? Là se dessine la maladie. Le “doute” s’installe sur la réalité et la vie devient “rêve”, espace fantasmé, éthéré, mélangé. La mémoire s’échappe du champ de la nécessité (“envie”) pour rejoindre celui de l’obligation. Pour vivre, il faut oublier ou plutôt renoncer au souvenir.

Le spleen n'est plus à la mode, c'est pas compliqué d'être heureux
Le spleen n'est plus à la mode, c'est pas compliqué
Tout, il faudrait tout oublier
Pour y croire, il faudrait tout oublier
On joue, mais là, j'ai trop joué
Ce bonheur, si je le veux, je l'aurai

Décidément, le temps a perdu de sa linéarité. Si “le spleen n’est plus à la mode”, c’est aussi que le XIX° siècle de Baudelaire est terminé depuis longtemps. Mais qu’en sait-elle, Angèle, elle qui a perdu tout souvenir ? Pour se repérer, elle s’appuie sur la mnémotechnique, “un jeu auquel (elle) a trop joué trop” ; tout, tout répéter deux fois pour que les faits s’impriment : “c’est pas compliqué / c’est pas compliqué” pour croire au “bonheur”, “tout, il faudrait tout oublier / Il faudrait tout oublier.” Il faudrait : avec la mémoire, c’est l’autonomie, la force d’agir qui disparaissent. Et peu à peu, avec elles, la volonté de continuer un jeu dont l’issue est inexorable.

N'existe pas sans son contraire, une jeunesse pleine de sentiments
L'ennui est inconditionnel, je peux ressentir le malaise des gens qui dansent
Essaie d'oublier que tu es seul, vieux souvenir comme l'ADSL
Et si tout l'monde t'a délaissé, ça s'est passé après les soldes

Encore une répétition, comme une scansion, de ces choses qui n’existent que dans le reflet que leur amène l’adversité. La vieillesse, Alzheimer : à perdre le fil de sa vie, ce sont ses émotions que l’on abandonne en chemin, cette “jeunesse pleine de sentiments.” Et si l’ennui est “inconditionnel”, c’est qu’il constitue la seule chose réelle, tangible, ressentie de la vie. Si tout le reste - passé, futur - relève au mieux du conditionnel et plus sûrement du subjonctif, l’ennui, lui, se conjugue à l’indicatif. Tout se mélange : après le spleen de Baudelaire, c’est au tour de “l’ADSL” d’être convoqué comme autant de jalons temporels n’ayant plus de frise auquelle se raccrocher : comment fonctionne la mémoire quand elle part en lambeaux ? Elle convoque des événements a priori sans intérêt : l’installation d’une ligne haut débit, les “soldes” d’une certaine année. Et confond les époques, les références - ainsi de l’accolement de Roméo, héros shakespearien, et d’Elvis, de trois siècles son cadet. Entre-temps et sans que l’on s’en rende compte, les enfants sont partis (“tout le monde t’a délaissé”) et, dans cette maison de retraite, le bal dansant réunissant les pensionnaires n’est que malaise pour qui l’observe de l’extérieur.  

Ferme les yeux, oublie que tu es toujours seul
Oublie qu'elle t'a blessé, oublie qu'il t'a trompé
Oublie que t'as perdu tout ce que t'avais
C'est simple, sois juste heureux, si tu l'voulais, tu le s'rais

Quatrain incantatoire, s’il en est. L’expression “fermer les yeux” se comprend dans ses sens propre et figuré. Sur l’écran noir de ses nuits blanches, Angèle aspire au vide, à l’apaisement. Mais c’est aussi en chassant les rares souvenirs de ses déceptions passées qu’elle trouve la force de vivre. L’anaphore des oublis confine au pardon : pardonne à tes enfants qui t’ont abandonné (“toujours seul”), pardonne à ceux qui t’avaient promis de ne jamais te placer en institut spécialisé (“trompé”), pardonne à la maladie qui t’a “blessé”.

En acceptant enfin que le passé ne ressurgira plus, que le continuum de l’existence a laissé place à une myriade d’instants reconstitués, Angèle livre sa propre définition du bonheur. Un bonheur à rapprocher de l’enfance, au mythe du bon sauvage cher à Rousseau : d’ailleurs, le champ lexical des choses simples fleurit tout au long du poème : “bonheur”, “simple”, “heureux”, “ennui”, “jeu”... Un hommage à Philippe Delerm ? Plus justement à Fitzgerald et son Benjamin Button dont l’existence entière se déroule à rebours. L’éthique de la résignation au service du malade. Mais peut-être Angèle devrait-elle tout simplement prendre ses médicaments et aller se reposer.