«C’est pour internet ? De toute façon, je ne le lirai pas.» Les légendes, elles visent la carotide. Pas beaucoup de mecs en France cumulent un Oscar, un Grand Prix cannois et une flopée de Césars. Tout ce bordel jalonné d’une série de films cultes qui ont marqué des générations et des générations de spectateurs, récitant les répliques de Gérard Depardieu ou Patrick Dewaere comme des cantiques. Enfant bâtard de la Nouvelle Vague et du cinéma de papa, Bertrand Blier est une force de la nature qui s’en bat les couilles de ce que tu penses et veut juste écouter son Schubert pépère avec du tabac. Sans lui, on serait encore coincés entre le cinéma intimiste chiant de festoche et la comédie crasse qui pue des aisselles. Du coup, quand l’auteur de Tenue de Soirée, Calmos et Les Valseuses a ouvert les portes de son antre à Brain, autant vous dire que votre humble serviteur avait les commissions dans le filet. Presque 20 films sous le capot, sur presque 80 ans qu’il sabrera le 14 mars prochain. Un jour pile après la sortie de sa dernière folie, Convoi Exceptionnel, œuvre absurde où deux paumés se trouvent en possession du scénario meurtrier de leur vie. L’occasion de revenir autour d’un kaoua avec le taulier sur ses acteurs, Christian Clavier, les Gilets Jaunes, #metoo, ses héritiers et son «amour» pour Lars Von Trier.

buffet

Extrait de Buffet Froid, 1979.

Depuis Buffet Froid, on peut voir que vous devenez de plus en plus méta : les regards cam' à la fin de Tenue de soirée et Trop belle pour toi, Les acteurs etc. Dans Convoi Exceptionnel, les personnages savent carrément qu’ils sont dans un scénario qu’ils ne contrôlent pas. Ce ne serait pas le film de la déprime ?
Bertrand Blier : Ils n'ont pas des scénarios ; ils ont des bouts de scénarios. C’est pas un film rigoureux. Il n’y pas de théorie du scénario mais des morceaux avec des gens qui donnent des pages, une bonne femme qui est showrunneuse... Voilà. Bon, ça veut pas dire qu’on suit forcément une histoire méta, mais il y a de ça. Le plus intéressant, c’est quand il faut «aller tuer ce mec parce que c’est écrit dans le scénario».

C’est vrai qu’il n’y a jamais eu autant de morts dans votre cinéma depuis Buffet Froid.
Ah, mais y'en a beaucoup plus dans Buffet Froid ! Là, y'en a, quoi ? 3, 4, maximum.

Mais même lorsqu’ils meurent, ils parlent encore : vous ne respectez même plus la mort, maintenant.
C’est un film ! Il faut pas en tirer des conclusions du genre «Je ne crois plus en la mort».

Vous êtes un grand collectionneur d’acteurs et vous ajoutez deux nouvelles têtes à votre palmarès : Christian Clavier et Guy Marchand. 

Guy Marchand, je l’avais demandé pour des projets déjà, mais il n’était pas libre. Je l’aime beaucoup, c’est un acteur formidable. Donc là, je lui ai demandé, il était libre et il est venu. Clavier, c’est un mec que je suis depuis très longtemps, comme tout le monde. Je l’ai toujours trouvé très bon depuis le début, dans
Les Bronzés. J’ai toujours pensé que j’allais tourner avec lui mais l'occasion ne s’est présentée que très récemment. Jusqu’à présent, j’avais tourné avec toute la troupe du Splendid sauf lui. Maintenant, je me suis fait toute l’équipe.

(Rires) Vous avez tout le tableau de chasse !
Tout le tableau ! Faudrait que je mette leurs têtes au-dessus de la cheminée. Ce serait bien ça, ce serait marrant.

Niveau acteur, on ne peut pas éviter Gérard Depardieu. Vous partagez l'une des relations les plus prolifiques de l’histoire du cinéma, style Marcello Mastroianni / Federico Fellini, voire Robert De Niro / Martin Scorsese. Comment définiriez-vous votre relation acteur / réalisateur aujourd’hui ?
Ça ne se définit pas, c’est des rencontres. C’est des trucs qui arrivent. Ça se produit. Dans ces cas-là, il faut rester fidèle. Même si on se fritte pas mal parfois — mais en même temps, on est faits pour travailler ensemble, quoi. C’est tout juste si l'on se parle ! J’dis «Moteur ! Vas-y, dis ça !», et puis je continue à parler avec un autre mec. Ensuite, j’dis «Tiens, va un peu par là !», mais y'a rien de plus. Je pense que Scorsese avec De Niro, ça doit être pareil. Mastroianni, il m’a raconté que c’était plus compliqué avec Fellini parce qu’il ne faisait pas de son, donc tu pouvais dire tout ce que tu voulais, de toute façon, t’étais doublé. Fellini s’amusait ensuite à lui faire dire au doublage l’opposé de ce qu’il disait dans le plan. Enfin, voilà des gens qui sont accrochés les uns aux autres, et moi, je suis un peu accroché avec Gérard. Et j’ai pas intérêt à m’en détacher : c’est le meilleur.

Le fait que vous fassiez jouer un grand et quelqu’un de plus petit m’a rappelé votre amour des opposés depuis Les Valseuses...
Patrick (Dewaere, ndlr) n'était pas si petit que ça. Moi, pour Les Valseuses, je voulais un petit, mais Patrick était plutôt costaud. Il s’est démerdé à l’époque pour être petit en se tassant.

On sait que certains de vos films sont inspirés de votre vie ou de celle de vos proches : Mon homme, La femme de mon pote, etc. D’où vient l’idée de départ de Convoi Exceptionnel ?
L’idée de départ, c’est de faire un film Clavier-Depardieu. Surtout avec Clavier. J’avais envie de Clavier et je me suis dit qu’en le mettant avec Gérard, ce serait peut-être pas mal. J’avais pensé à d’autres, mais Clavier avait énormément envie de tourner avec Depardieu. Je me suis dit «prenons Gérard, qui est quand même le meilleur», et ça a créé un tandem amusant.

Ça faisait depuis Astérix & Obélix : Mission Cléopâtre d’Alain Chabat qu’ils n’avaient plus été ensemble. Il y avait une bonne synergie entre eux sur le tournage ?
J’ai rien remarqué : je devais dormir. (Rires) Ils se sont bien entendus. Les grands acteurs comme ça, ils s’entendent toujours bien. Ils s’amusent. C’est merveilleux de les voir jouer ensemble.

Le dialogue final entre Depardieu et Clavier sur la bouffe est hilarant. Vous avez l’habitude de faire réciter votre texte à la ligne près mais on dirait que ce passage est improvisé...
Ça, c’est eux qui l’ont improvisé. Normalement, je l’écris toujours mais là, je les ai laissés. On avait besoin d’une scène parce qu’on était un peu court. Il nous manquait cinq minutes, donc on a rajouté ça. J’ai dit aux acteurs «Vous faites ce que vous voulez, vous parlez de ce que vous aimez». Et Gérard, dès qu’on le branche sur la bouffe, il est intarissable, donc il part et raconte n’importe quoi. Là, c’est du bordel. C’est la seule fois que je l’ai fait de tous mes films. En général, tout est écrit mais ici, fallait pas écrire et les laisser. Surtout que tous les deux, ils sont bruyants et se répondent très facilement. On a vaguement donné les directions mais rien d’autre. J’ai déjà tourné des scènes très casse-gueule mais très réussies ; il y en a d’autres que j’ai ratées, comme tout le monde. Mais il n’y avait pas ce plaisir. Aujourd’hui, il y a un plaisir que d’autres metteurs en scène devaient avoir. Que Truffaut devait avoir. Ce bonheur-là, je l’imagine, je ne l’ai pas connu. Je ne l’ai jamais vu tourner. J’imagine qu’il avait cette joie. Ça se sent dans ses films. Les Italiens aussi. Fellini, il avait le bonheur de faire des films. Il avait la chance de faire des films. Moi aussi. Mais lui, il en a plus profité que moi. Il a eu plus de succès et il en a fait beaucoup plus. Il avait beaucoup plus de talent que moi, aussi.

Maintenant, vous êtes maître de votre environnement. Lorsque vous arrivez sur un plateau, vous savez ce que vous faites.
En général, je sais, ouais. Pas toujours ! Quand je ne sais pas, je fais semblant de savoir. Quand on me demande «Où est-ce qu'on met la caméra ?» et que je ne sais pas, je réponds «Mais tu sais bien où on la met, j’ai pas besoin de te le dire» ! (Rires) J’ai tourné un film qui était merveilleux et qui s’appelait Merci la vie. Le scénario était si compliqué que les gens de mon équipe venaient me voir. J’avais un pupitre et je fumais ma pipe. Je m’étais fabriqué un pupitre qui s’ouvrait et se refermait avec une lumière à l’intérieur et tout le bordel. Les gens croyaient que j’y mettais le scénario ou le découpage mais j’y avais juste mon journal et du tabac. L’équipe venait me voir en disant «Bertrand, on peut te poser une question ?» ; j'répondais «Vas-y mon gars, qu’est-ce que tu veux savoir ?» ; on me demandait «On est à quelle époque dans cette scène ?», et ma réponse, c’était toujours «Ben, t’as qu’à lire le scénario, mon pauvre ! Je me suis fait chier à l’écrire pendant six mois ! Tu le lis, t’as la réponse». Le gars rétorquait «Ouais mais on comprend rien !» — «Moi non plus !», j’disais ! (Rires) Merci la vie était complexe mais je crois que j’ai commencé à me marrer à partir de celui-là. C’était sympa à tourner. C’est le premier film où je me suis vraiment amusé. Mais je ne suis pas un obsédé du cinéma. Je peux rester deux mois sans aller au cinéma et ça ne me posera pas un gros problème. Si en même temps je lis un James Ellroy, ça va.lesvalseuses

Les Valseuses, 1974. 

Une petite pipe à fumer et tout va bien, peinard.
Oui. (Silence) Mais j’ai découvert grâce à mon dernier film que j’aimais bien tourner les films. Avant, c’était plutôt une souffrance. Il y a toujours des difficultés pour faire des films. Mais le dernier, c’était vraiment tranquille. Une balade sur la Marne ! Facile, un plaisir de tourner que je n’avais pas connu par le passé. Avant, j’avais connu des souffrances, des angoisses, le trac et des difficultés techniques. Là, non, pas du tout. Je ne sais pas à quoi ça tient. Je crois peut-être que ça émane de l’expérience. À un moment, lorsqu’on a fait 20 films, on sait où mettre la caméra. Y'a plus de problème. Tourner, monter, il y a une jouissance que je ne m’explique pas bien. Comme ça, tout à coup, sur le tard, ça devient merveilleux alors que ça ne l’était pas avant. On sait parler aux acteurs. On sait leur communiquer des indications. Le plus important, c’est de parler aux acteurs avant le tournage pour leur expliquer leurs personnages. Pas répéter. Faire des répétitions, c’est des conneries. En revanche, on peut parler. Souvent, ce qui est bien, c’est de voir ce qu’il ne faut pas faire. «— Voilà comment untel le jouerait ! — Ah ouais, il serait mauvais comme une vache. — Ouais, il faut surtout pas faire ça !» (Rires) On s’amuse à créer des trucs dans ce style.

L’année dernière, il y a eu beaucoup de films de cinéastes qui se revendiquent de vous.
Ah bon ?

Ouais, Quentin Dupieux avec Au Poste !, par exemple.
Dupieux, c’est le seul qui le revendique vraiment.

Exact mais sinon, c’est souvent inspiré en sous-main. Par exemple, En liberté de Pierre Salvadori, il y a vraiment beaucoup de Blier à l’intérieur. Ou encore Gustave Kervern et Benoît Delépine avec I feel good qui, pour moi, vous ont beaucoup «pris». Qu’est-ce que vous pensez de ces héritiers, certains revendiqués, d’autres plus discrets ?
Rien. Je ne pense rien. C’est bien. Ils ont raison. Il faut pomper. Moi, j’ai pompé aussi.

Les meilleurs pompent toujours ?
Il faut pomper. Non mais moi, j’ai pompé parfois des trucs invisibles, comme une position de caméra. Combien de fois ça m’est arrivé de me dire «qu’est-ce qu’il ferait, Lynch ? Ce con de Lynch, qu’est-ce qu’il ferait ?» ; ben il mettrait sa caméra là-haut dans une position pas possible ! Après on le fait et c’est génial ! Ben oui ! (Rires) Il y a des metteurs en scène qu’on peut imiter et d’autres pas. On ne peut pas imiter Fellini parce que ça nous échappe, mais on peut imiter Lynch ou des choses comme ça.

Donc vous êtes bienveillant avec cette nouvelle génération. Parce que pendant très longtemps, vous étiez un peu un roi sans prince dans le cinéma français : personne n’osait reprendre votre style. Dans Au Poste !, on en vient presque à se demander combien de fois Dupieux a vu Merci la vie...
Je l’ai pas encore vu. Faut que je le regarde : je l’ai chez moi. Dupieux, je l’ai rencontré et il est très sympa. C’est lui qui a fait «Le pneu» ?

C’est lui qui a fait Rubber en effet.
Ça, c’est une idée de film très conne et c’est très marrant. Moi, pour un film, il me faut des yeux et un visage. Un pneu... bof.

Ou alors, il faut qu’il soit doublé par Gérard !
C’est trop gros à ce moment-là, le pneu !

Faudrait une roue de tracteur !
Un truc énorme !

Dans toutes les interviews qu’on fait de vous, il y a toujours une question chiante et je ne sais pas comment l’aborder : c’est votre regard sur l’actualité. Vous avez toujours été quelqu’un qui a pris le pouls de la société française ; qu’est-ce que vous pensez du climat actuel qui règne sur le pays ?
Je ne me suis pas tellement intéressé à la politique ou aux aspects de la société dans mes films.

Dans Convoi Exceptionnel, Depardieu joue quelqu’un qui vit en foyer.
Il dit beaucoup ça mais bon, on dit beaucoup de choses. Il pourrait être un gros Gilet Jaune, lui.

Un gros Gilet Jaune ? (Rires) Qui bloque un rond-point à lui tout seul ?
Un très gros Gilet Jaune ! (Rires) Qui bloque toute la ville sans bouger !Tenue_de_soireeQuel regard vous avez sur le mouvement social des Gilets Jaunes ?
J’ai le même regard que tout le monde : c’est un bordel extraordinaire. C’est un truc que j’ai jamais connu. J’ai jamais vu ça, même en mai 68. À l’époque, c’était structuré : il y avait des étudiants, des communistes, des grévistes, des gauchistes, des équipes, des familles. Là, y'a rien. Tout le monde chie sur la tête de tout le monde. Je pense que le plus important, c’est ce qu’il va en résulter. À un moment, ça va s’arrêter. Espérons. Qu’est-ce qui va rester ? Rien. Le grand débat, c’est une rigolade.

Peut-être que le duo des Valseuses s’est glissé dans quelques cortèges.
Ils ne sont pas de cette époque-là. Ils sont morts, de toute façon. (Silence) Il n’y a aucune ressemblance. Quand j’ai fait Les Valseuses, il n'y avait pas du tout de points communs avec la société d'aujourd'hui. Mai 68 avait été digéré très vite et s’était arrêté brutalement pour cette raison. Ça n’a pas duré éternellement, pendant des mois. Il y a eu la grande manif des Champs-Elysées, et après c’était fini. Les élections ont eu lieu, et il y a eu un raz-de-marée de droite.

Ça vous inspire, ce qu’il se passe aujourd’hui ?
Ça m’intéresse, mais ça ne m’inspire pas. Ceci dit, je suis l’actualité, comme tout le monde.

Vous vous servez de la musique ou des oeuvres d’art pour l’inspiration ?
Non, non, j’ai pas besoin de m’inspirer. Je lis le journal et je regarde la télévision, où l'on voit des choses parfois formidables. Tenez, le gars qu’a boxé les flics, c’était extraordinaire ! Ce plan où il les matraque dans les boucliers. J’ai vu tout ça. Le jour où les Gilets Jaunes ont attaqué l’Arc de Triomphe et que les flics se sont barrés parce qu’ils avaient peur. Là, c’est fantastique. Là, on a eu très chaud au cul.

Vous avez peut-être des proches qui vous en ont parlé. Vous en avez discuté autour de vous ?
Non, je ne discute pas moi. (Rires) J’ferme ma gueule. Tout le monde en parle. Faudrait être sur le terrain. Parce que tant qu’on n’est pas sur le rond-point en train de bouffer des saucisses avec les mecs, on n’y est pas. De loin, dans un divan, bien installé, en regardant la télé, en fumant un bon tabac, tout va bien. Ce qui est important, c’est d’être sur le rond-point avec les mecs. Ça, j’aurais bien aimé le faire, mais c’est pas mon job. Or là, il s’est passé des choses fantastiques. (Silence) Ce qui est beau dans ce mouvement, c’est la nécessité de se retrouver. Il y a des gens qui ne se connaissent pas et qui se retrouvent sur des ronds-points parce qu’il n’y a plus de villages, plus de restaurants et plus de cafés. Y'a plus qu’un rond-point. Donc on fait un feu, on fait chauffer des merguez et on ouvre les mousses. C’est bizarre, c’est la première fois que ça arrive.

Convoi Exceptionnel, c’est un peu une réponse involontaire à tout ça : au final, y'a rien. Qu’on soit riche ou pauvre, ça sert à rien.
Oh, ça sert pas à rien, ça remplit une vie — mais la vie est courte.

Du coup, vaut mieux en avoir plusieurs, comme le montre la fin du film où les rôles de riches et pauvres s’inversent.
Oui, ça, j’y crois pas beaucoup. Ça, c’est le merveilleux du cinéma. (Silence) Ce qui est génial avec le cinéma, c’est qu’on peut tuer les gens et les ressusciter. Un pouvoir extraordinaire ! Tutoyer la Mort comme ça et lui dire «viens, viens, t’es bien qu’une pute, viens, viens, viens te faire niquer, viens que j’te nique toi, viens-là, t’es qu’une salope». Ça c’est le cinéma, on peut pas faire ça dans la vie.

Vous pouvez même faire revenir des gens qui sont morts. Quand on allume la télé et qu’un vieux film passe, on peut revoir des gens qui sont morts.
C’est épouvantable ! C’est là où le cinéma est atroce, parce que c’est un art de fantômes : on voit des gens qui ne sont plus là, et il y en a beaucoup. Et plus on avance, plus il y en a. Moi, j’ai des films comme Buffet Froid où je n’ai plus personne. Sauf Gérard, mais mon père (Bernard Blier, ndlr) est mort, Jean Carmet est mort et les seconds rôles sont morts aussi. À chaque fois que je vois un film de Patrick Dewaere, je change de chaîne. C’est pas possible. On était très proches, je l’aimais beaucoup et c’était un acteur gigantesque. Comme Gérard, ce sont deux acteurs essentiels. La disparition de Patrick a été un drame absolu, humainement et artistiquement.

Vous ne revoyez pas Beau-père de temps en temps ?
Je le vois jamais Beau-père. Je ne revois pas mes films. Parfois, je zappe. Parce que je suis un zappeur, alors je zappe. Je vois des merdes, des merdes et tout à coup, je vois un beau plan formidable. Je me dis «Tiens, ça c’est pas mal. Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Y'a un mec qu’a fait ce plan au tout début ? Ah d’accord, c’est moi» ! (Rires)

Vous vous surprenez vous-même !
Oui, je vois un truc bien cadré, bien éclairé et avec de bons acteurs. Je me surprends, maintenant.

Ça change de Lars Von Trier, avec sa caméra à l’épaule qui tremble.
Lars Von Trier, me parlez pas de ce mec-là ! Je ne le connais pas ce mec, mais j’ai vraiment envie de lui mettre ma tête dans la gueule. En plus, il est facho je crois ?

Il avait fait des déclarations sur Hitler en conférence de presse.
Connard. Un connard. Il vient avec sa caravane au festival de Cannes. Tu vois, il vient avec son mobil-home, il va se garer dans le parking d’un grand palace et dort dans son mobil-home. Faut vraiment être un enculé. On m’a raconté ça, je crois que c’est vrai. Il est con, quoi.

On ne peut rien faire, donc...
(Rires) Faut l’buter ! (Sérieux) Et puis ce que je n’aime pas du tout, c’est ce qu’il a fait à Charlotte Gainsbourg quand il la torturait dans un film (Antichrist, ndlr). Je me souviens d’un film de Lars Von Trier que j’étais allé voir en salle pour des raisons techniques. Pour voir comment il filmait avec ses caméras pourries, là. Je suis resté 20 minutes. Au bout de 20 minutes, j’ai dû sortir parce que c’était pas possible. C’est rare que je sorte, parce que j’ai pourtant les yeux très entraînés.

D’ailleurs, lors du mouvement MeToo fin 2017, Björk avait dénoncé le comportement de Lars Von Trier sur Dancer in the Dark. Qu’est-ce que vous pensez de ce mouvement féministe qui a démarré avec l’affaire Weinstein dans le milieu du cinéma, votre corps de métier ?
C’est un truc incroyable ! C’est comme les Gilets Jaunes : c’est un nouveau truc qui arrive et qui ne s’est jamais produit auparavant. Alors que ça a toujours été comme ça : les producteurs ont toujours sauté les actrices. Sinon, on n'est pas producteur. Faut faire un autre métier. Être producteur, y'a deux raisons : gagner beaucoup d’argent et baiser beaucoup de filles. Ou l’un ou l’autre. Si l'on n’a ni l’un ni l’autre, faut pas être producteur. Ça sert à rien. C’est con ! Mieux vaut ouvrir un garage ! (Rires) Non mais ça ne m’intéresse pas du tout, ces histoires-là. Je suis content que des femmes prennent la parole. On peut toujours s’en féliciter, mais le reste, tous les trucs sur Harvey (Weinstein, ndlr)... Moi, je le connais bien, Harvey. Tous ces gens-là, ils se sont fait gauler parce qu’ils ont fait des conneries. Gauler sur des trucs idiots.

Il n'y a pas eu trop de vagues dans le milieu du cinéma français, comparé à l’impact américain.
C’est plus américain, parce qu’il y a la violence américaine et le retentissement américain. Harvey Weinstein est un très grand producteur, beaucoup plus important que n’importe quel producteur français. Mais en France, je connais des histoires identiques. Il y a 30 ans, je connaissais déjà des histoires de producteurs qui arrêtaient la voiture et qui disaient à la fille «Bon, ben on va dans le fourré, là». Des gens très célèbres du cinéma français ! Mais la presse n’y a pas eu accès.

Vous avez assisté à des comportements similaires ?
Pas tout le temps. (Silence) Mais beaucoup, oui.

C’était choquant d’apprendre que c’était autant répandu.
Les actrices étant complices, c’était courant. Parce que c’est un jeu qui se joue à deux bandes : il y a le violeur et il y a la fille qui veut faire carrière. Ça marche ensemble. (Silence) Ce ne sont pas forcément de pauvres victimes. Il y en a beaucoup qui sont des victimes parce qu’elles croient que ça va marcher d’une façon agréable. Enfin, bref, on connaît ça par cœur. C’est pas intéressant. Ce qui est con, c’est qu'il y a des histoires comme ça dans tous les métiers. Une caissière chez Carrefour, il y a le vigile qui lui met une petite main au cul tranquillement en passant et tout le monde s’en fout. Alors que c’est pas marrant pour elle non plus.

coluche (1)Extrait de La Femme de mon pote, 1983.

Est-ce pour ces raisons-là que vous considérez le cinéma comme un art moins légitime que la littérature ?
Ah ben oui, bien sûr. Très inférieur. Et par rapport à la musique aussi. Le cinéma n’est pas un art mineur, mais ce n’est pas un art majeur non plus. Quand c’est Kubrick ou Fellini, c’est majeur, mais sinon...

Quand c’est Lars Von Trier...
Quand c’est Lars Von Trier, y'a de quoi tirer la chasse.

Vous avez souvent dit que vous auriez pu tourner 50 films mais que vous n’en n’avez fait qu’une vingtaine. Vous avez encore d’autres projets après Convoi Exceptionnel ?
Ouais, j’en ai — mais je n’arriverai jamais à 50. Y'a tous les Dupieux qui attendent pour prendre ma place, pour couper le sapin. Ils le diront, ces enfoirés, quand je serai plus là : «Blier nous avait dit des trucs secrets à nous parce qu’il nous aimait bien, mais on ne va pas vous les dire» !

On les verra défiler à la télé, «C’était un très grand metteur en scène, un immense réalisateur».
«Un peu enculé sur les bords, mais un très bon.»

++ Convoi Exceptionnel de Bertrand Blier sort en salle ce mercredi 13 mars.

Crédit photos : Andy Arpage.