Quand paraît l'article de Libération, le regard du public change, mais celui des autres coureurs aussi ?
Guillaume Martin : Non, parce qu'on est dans une bulle. L'attraction médiatique, on y est relativement indifférents. Mes coéquipiers me connaissaient avant. Le vélo est un milieu avec des gens qui viennent de tous les horizons, donc il y a peu de jugement.

Finalement, le choc se fait plutôt à la fac en tant que sportif de haut niveau, non ?
Oui, dans mon année de classe préparatoire aux grandes écoles, la diversité sociale est bien moindre que dans le vélo. Donc la différence de profil surprend plus. Ou peut-être qu'ils ne comprenaient pas, tout simplement. Sportif, ce n'était pas dans leur grille de lecture.

J'ai toujours placé la dévaluation du corps sur l'esprit au siècle des Lumières, mais c'est plus vieux que ça.
Le début de la séparation, ce sont les Grecs. Même si ce sont eux qui ont eu l'âge d'or du corps – et si c'est peut-être un peu idéalisé – la différence commence à se faire avec Socrate et Platon. Elle s'intensifie avec le christianisme, et puis avec Descartes en France.

Comment expliquer cette dévaluation du corps ?
On peut aller plus loin : à partir du moment où la sexualité est devenue quelque chose de mal. Pour Platon en tout cas, le vrai est intelligible, il nous est extérieur. On ne peut pas se fier au corps, qui est trompeur et changeant. Tout ça naît d'un désir de stabilité et de vérité.

Pourtant, c'est en train de changer. De plus en plus d'intellectuels avouent leur passion du sport.
Oui, il y a un regain d’intérêt. Notamment pour le cyclisme. Mais est-ce que ce n'est pas une vision idéalisée du sport ? Où l'on glorifie la grandeur de l'esprit dans le sport. Il y a sûrement une fascination du sport issue d'une frustration d'un corps un peu enfermé.

Le sport, le mode de vie healthy, est très en vogue aujourd'hui.
Surtout les sports extrêmes, qui sont une réponse à un mode de vie radical. L'employé de bureau dans son open space qui ne fait marcher que son esprit toute la journée, pour occulter, il répond d'une façon extrême.

En revanche, l'intellect est dévalué. On simplifie le langage et la réflexion au nom du populisme.
Comme dans la cour d'école où l'intello est moqué, on pointe du doigt globalement tout ce qui sort de la norme. Il faut élever la moyenne plutôt que de vouloir s'y conformer.

Tu parles de l'intelligence académique des sportifs. Mais il y a aussi une intelligence propre à chaque sport. C'est con de demander à Ribéry de maîtriser le subjonctif alors qu'on ne demande pas à Bernard Pivot de savoir faire des jongles.
C'est un long processus, qui a été lancé il y a très longtemps. Ce n'est pas encore entré dans l'esprit collectif. Selon Howard Gardner, il y a huit sortes d'intelligence. Mais son étude date de 1997, déjà (en réalité d'encore avant, du début des années 80, mais sa célèbre quoique controversée théorie des intelligences multiples ne s'est effectivement fait connaître en France qu'à partir de sa traduction, en 1997, ndlr).

On a quand même l'impression qu'on peut plus facilement être heureux en n'étant qu'un corps plutôt qu'en n'étant qu'un esprit, n'est-ce pas ?
C'était la réflexion de ma pièce de théâtre. Je réfléchissais à l'archétype de l'imbécile heureux. Mais ça a ses limites aussi. Le plus beau bonheur qui soit, c'est l'ouverture d'esprit. Agir comme un imbécile, mais avec les yeux ouverts. Nous sommes corps avant tout. Tout simplement.
MARTIN-CNotre corps nous parle aussi. Il envoie des indices. Est-ce qu'il détient une vérité en soi ?
Quand on dit que notre corps nous parle, déjà, on fait comme s'il était extérieur. Je pense, comme Nietzsche, que le Moi, c'est le corps. Le corps dit tout, est tout.

Est-ce qu'il y a des similitudes entre le sport de haut niveau et la réflexion de haut niveau ?
Deux domaines qui imposent une exigence, du sérieux, et surtout des répétitions inlassables. Comme le corps, l'esprit devient plus agile avec l'entraînement. D'ailleurs, l'apprentissage scolaire, c'est ça. Au début, dans le calcul mental, la raison intervient, et après, ça devient naturel. On ne calcule plus pour dire que 7x7, ça fait 49. Le différence fondamentale, c'est que dans l’entraînement intellectuel, il y a un aspect discursif qu'il n'y a pas dans l’entraînement physique.

Bon, pendant qu'on se tient, j'en profite : les mecs qui secouent des drapeaux à 20 centimètres de vos visages dans un col, c'est vraiment chiant, non ?
À vrai dire, on est tellement dans l'effort et l'instant qu'on ne réalise pas. En fait, on réalise après, quand ils sont derrière les barrières sur le dernier kilomètre de montée. L'an dernier à l'Alpe d'Huez, on arrive au pied, on n'est déjà pas dans un état normal. Pendant les 13 kilomètres de montée, c'est la folie complète. Mais on ne les voit pas. Juste quand ils ne sont plus là, on a l'impression de respirer. En fait, on les entend plus au début de l'étape où il y a moins de monde. On entend des mecs en slip qui nous traitent de fainéants. Plus fainéants que dopés, d'ailleurs ! C'est marrant. Comment un type en slip dans son camping peut voir un coureur en troisième semaine de course et penser «fainéant» ? Mais bon, le Tour, c'est particulier. C'est plus que le public du vélo.

Tu n'en as pas marre d'expliquer que le vélo, c'est plus que simplement appuyer sur une pédale ? Qu'il y a une tactique ?  
Une étude l'an passé a montré qu'au cœur du peloton, on fournit entre 75 et 90 % d'effort en moins qu'en tête de peloton. On se laisse porter. Encore faut-il savoir se placer. C'est pour ça que des équipes créent des blocages pour user les coureurs adverses. Au début de la carrière, c'est dur. Même sur les premières courses de la saison. Après, au cœur du peloton, on discute, on se détend. Même si celui avec qui tu as discuté, tu peux te retrouver à l'insulter à la fin de la course. Et le lendemain, c'est oublié. C'est le côté animal du sport.

C'est un peu l'intérêt du sport, non ? Pouvoir exprimer sa part animale, dans un cadre socialement accepté ?
C'est la définition même du sport.  

++ Socrate à vélo, le Tour de France des philosophes, de Guillaume Martin, éd. Grasset, 192 p., 17 €