Certains pensaient que j'étais morte. Mais non, dommage, j'étais juste en vacances. C'est pas tout, mais j'avais bien besoin de repos après toutes ces semaines harassantes à chroniquer des fêtes pour lesquelles Brain me paye une fortune. Je m'étais donc dit que, pour me mettre au vert, j'irais à Rio en plein carnaval. Oui je sais, je suis une vraie workaholic. En plus, j'arrivais juste quand Bolsonaro prenait ses fonctions. Attention, l'AFP n'a qu'à bien se tenir.

«Le carnaval est très politique cette année», n'arrêtait-on pas de nous répéter. C'est vrai que toutes ces plumes dans le cul, ça fait réfléchir à deux fois avant de voter pour l'extrême-droite. Au Sambadromo dessiné par Niemayer (bon, c'est pas ce qu'il a fait de mieux : en gros, une rue entourée de gradins), les écoles de samba défilent pendant presque 7 heures. Soit la durée d'une pièce de Franck Castorf ou d'un film de Bela Tarr. À chaque pays sa longueur culturelle. Très politique donc, avec des messages cryptiques hyper-subversifs mais à chacun desquels les locaux se faisaient un coup de coude entendu, comme un prêtre volant sur un drone, un aigle crachant du feu ou une centaine de danseurs déguisés en allégorie de la corruption. C'est bien simple, on aurait cru que tout avait été chorégraphié par Mediapart. Dans ce stade de 80 000 personnes, on me tape sur l'épaule et, quand je me retourne, un groupe de filles me demande : «T'étais pas à un festival près de Berlin, l'été dernier ? Le Whole Festival ?». À 18 000 km de chez moi, au milieu d'une foule brésilienne, des gouines dyke cariocas trop cool viennent de me dire qu'elles m'ont déjà vue. Embrassades, pleurs, retrouvailles déchirantes, telenovela...

Le monde est si grand et si petit que quelques jours plus tard, à São Paulo, on va prendre l'apéro chez la voisine de Fernando (oui Fernando ! j'y reviens dans une phrase) et j'apprends au détour de la conversation qu'elle est en train de traduire Vernon Subutex en portugais. Vraiment, le monde est composé de 100 personnes et les autres ne font que le commenter sur jeuxvideo.com.

Fernando, le meilleur hôte du monde, voire même peut-être la meilleure personne du monde, connu sur tous les continents, de Paris à Recife et de Tokyo à Berlin, assurance d'une soirée réussie, nous accueillait dans son appart de Repùblica, le Kreuzberg-Hackney-Brooklyn de São Paulo. «Ma chérie (il faut imaginer un ourson noir trop cute avec le phrasé de Cristina Cordula), j'ai pas baisé de la semaine, je suis chaud comme une baraque à batatas fritas, on va aller au bloco de Mamba Negra.»

Mamba Negra, soit le meilleur collectif nocturne pauliste, offrait une merveilleuse façon de finir le carnaval, qui d'ailleurs ne finit jamais au Brésil. «Entre Noël et le carnaval, le pays est au ralenti», nous avait informé à Rio Karim, dont la mère est carioca et le père algérien (on se demande ce qu'il fait encore à Paris avec des origines si berlinoises). En même temps, passé le carnaval, on n'est pas non plus sur les cadences de Hambourg ou Munich.

Comme le monde de la nuit et des cramés est un monde encore plus petit que celui des petites-bourgeoises cosmopolites que nous sommes, on retrouvait les mêmes personnes qu'on avait rencontrées la dernière fois qu'on était au Brésil. Il y avait même Baltazar, rencontré avec Josué un an plus tôt et qui est poète de la Reine au Danemark ou un truc dans le genre. Il manquait juste Mauro, qui était parti mixer à Buenos Aires – enfin, c'est ce qu'il disait.

Gibran, vieille connaissance berlinoise revenu à São Paulo terminer sa thèse de socio sur les nightclubbeurs, nous accordait une pause dans son travail pour nous offrir une trace de l'incomparable kéta du Brésil. Comme on y avait pris goût, la soirée ressemblait à Recherche Gibran désespérément. «Y en a qui ont Monique de la compta, nous on a Gibran de la kéta», me soufflait Thomas.

Alors que Humberto m'avait offert une dose de GHB, un peu lascive, je tombais dans les bras de Pedro. On était toujours en période de carnaval et Pedro avait opté pour un look gilet jaune. «Il est très francophile», me précisait l'un de ses amis. L'esprit plus clair, je lui préférais Vagner, jeune Pauliste francophone après avoir passé deux ans à Marseille. Vagner avait beau ne pas s'écrire avec un W, il m'a immédiatement fait chevaucher la Walkyrie. Ce petit Mozart du sexe m'a rejoué la finale de la Coupe du Monde de 98. Evidemment, au moment de rentrer, j'avais une pensée pour lui, et pour tous les autres que la décence ne me permet pas de citer. Mais je ravalais mes pleurs car je savais que l'année prochaine, je reviendrai passer quelque jours à São Paulo. Car, comme me le disait un fin connaisseur de l'Amérique latine : «Le Brésil, une fois que tu as mis le doigt dedans...».