Ex-directeur artistique du Festival Souterrain qui questionnait les limites du corps, Otomo de Manuel a fait depuis des années son terrain de jeu de toutes ces thématiques – aujourd’hui très tendances, queer étant le new cool. Nous avons longuement parlé dans les loges du Cirque Électrique, et le moins que l’on puisse dire, c’est que son propos est loin des chapelles et des champs de bataille qu’on peut voir actuellement sur nos réseaux. Une parole décalée dans la bouche d’un acteur 100 % impliqué.
cabaret decadent 1074nA(1)En résilles ou dentelle, chez Antoine Redon, tout est bon.

Le Cabaret décadent, c’est un spectacle queer ?
Otomo de Manuel :
Il y a effectivement du queer perceptible, mais on ne peut pas dire que c’était une intention première. En fait, c’est d’abord un spectacle de bons circassiens, queer ou pas. On a entendu des critiques déplorer que certains artistes affichent un signal cisgenre. Pour tout te dire, cette dictature de la pensée inversée me casse les couilles…

De la pensée inversée ?
Quelque chose est en train de se passer sur le terrain des prises de parole autour des sexualités, un truc dans lequel je ne me reconnais pas. Il y a aujourd’hui un tribunal de la pensée qui surveille ton langage, qui verrouille et segmente. Plus généralement les communautés, les minorités visibles, ont tendance à se crisper dans une dynamique de rancœur alors qu’au départ, l’idée était de faire en sorte que la société nous intègre tel qu’on est. Là, c’est la blessure qui prend le pas. ' a un rapport victimaire qui se ferme à l’autre.
cabaret decadent 4593nA(1)Otomo balade Monsieur Poudre.

Pourtant l’idée est au contraire d’être dans la reconnaissance de l’autre et de ses différences…
Le problème n’est pas tant le fond que la forme. Je te prends un exemple sur un terrain pas si éloigné. Je suis en festival, y'a un Blanc qui porte une perruque afro. Perso – et je te dis ça avec mon identité d’afrodescendant, je m’en fous. Un type lui tombe dessus, il lui met un taquet, lui fait la morale. Qu’est-ce qu’il pense, le gars avec sa perruque quand il rentre chez lui ? Il se dit : «Qu’est-ce que c’était que ces connards ?». Résultat, il a rien compris et rien n’a changé.

Qu’est-ce qu’il faut faire, alors ?
Ça pourrait être pas mal d’arrêter de tirer à vue à la moindre erreur. En ce moment, on a l’impression que toute faille dans ton langage t’expose à la critique. On ne te dit pas : «Ce mot-là me gêne.» On te trashe, zéro bienveillance. Pour finir, on crée une blessure narcissique chez l’autre qui va chercher à rendre la pareille. Il y a un besoin d’enchantement. Le queer, c’est ça à l’origine : la fête, la couleur, la possibilité pour chacun d’être au plus près de sa sensibilité. Que tu sois hétéro ou gay, que tu te sapes avec des talons ou ce que tu veux, on s’en fout. L’idée, c’est de montrer les marges de la norme avec bienveillance. Avec ce genre de démarche, tu es à peu près sûr de marquer des points. Je le sais d’expérience. C'est ce que fait Erosphère, le festival des créativités érotiques. Y'a un truc qu’il faut pas perdre de vue : le queer, c’est dans la tête, pas dans le slip : une question de changement de perspective – un truc ultra-politique. Et c’est le combo «parole bienveillante + proposition artistique» qui peut faire bouger les lignes.
Photo_Hervé_PHOTOGRAFF_190213232546-2(1)Si ça s'embrase, c'est pas forcément à cause des torches.

Tu dis que tu ne veux pas soutenir un mouvement sectaire mais tu es toujours très concerné par ces questions, non ?
Je ne me reconnais pas dans l’agressivité qui entoure les sujets de genres et de sexualités. Je ne dis pas qu’il ne faut pas militer. Il est évident qu’on a encore des culs à botter - surtout quand on voit les réactions autour de la thématique du mariage pour tous. Et je continue à penser qu’on devrait pouvoir coucher avec qui on veut sans que ça ait une incidence sur notre vie en société.