Il fallait beaucoup de courage mais aussi d’inconscience pour s’attaquer au mythe incandescent de Lizzy Mercier Descloux, égérie française et fantôme des années 80’s, comète filante qui ne laissa personne indemne sur son passage, artiste touche-à-tout avec toujours une longueur d’avance sur son époque. «Je suis un grand passionné de punk et de no-wave, de toute la scène new-yorkaise de la fin des années 70’s et du début des 80’s, explique l’auteur Simon Clair, la petite trentaine, je fais partie d’une génération qui a découvert cette scène avec les premiers sites de téléchargement comme eMule. Dans mes recherches, le nom de Lizzy Mercier Descloux apparaissait de manière intrigante. Je profitais des gens que j’interviewais et qui avaient été susceptibles de la côtoyer pour leur poser des questions, et à chaque fois, je touchais à quelque chose d’épidermique. Quand j’ai évoqué Lizzy devant Thurston Moore de Sonic Youth, il m’a répondu : “Oh, je ne sais pas si je peux en parler comme ça, et en même temps j’en ai très envie, mais je ne peux pas la raconter comme ça.” À chaque fois, je retombais sur l’impression que cette fille avait laissé des souvenirs très forts sur son passage. Et c’est en parlant avec les gens qui l’avaient croisée que j’ai pu retracer ce parcours diffus.»

1 fU7ZgQUxgxqVe1xfyTlNTwNée à Paris en 1956 d’un père inconnu, Lizzy Mercier – elle n’a pas encore ajouté le nom de son père à la fin – grandit dans la capitale et y suit des cours aux Beaux-Arts. Elle habite et traîne dans les Halles, qui ne sont à l’époque qu’un immense trou d’où surgira Le Forum des Halles, et où artistes, branchés, voyous et rockeurs se retrouvent. On peut y croiser Nico ou les membres des New York Dolls en goguette. Lizzy fait partie de la bande, elle abandonne la passion qu’elle voue à Julien Clerc pour une guitare électrique, se façonne un look plus androgyne à bases de fripes et sillonne Paris sur son vélo. Elle a 18 ans, sa beauté énigmatique ne laisse personne insensible — en tout cas pas Michel Esteban, beau gosse et grande gueule qui a ouvert la boutique de disques Harry Cover. C’est le début d’une histoire d’amour qui va durer une vie. Dans la cave du magasin, Lizzy répète avec la bande de Marie et les Garçons et d’autres musiciens de passage tout en créant avec Michel Rock News, un mag' musical qui veut ringardiser les Best et autres Rock & Folk. Sans succès.

En 1975, fasciné par New-York où tout bouillonne, le jeune couple s’y installe. La mégalopole est plus sale et pauvre que jamais, le duo traîne au CBGB, le repaire de la scène punk de l’époque, et s’incorpore rapidement à la faune branchée où se croisent Patti Smith, Jean-Michel Basquiat, Johnny Thunders, Keith Haring, Lydia Lunch, Richard Kern, Alan Vega Thurston Moore, ce groupe débutant qui se fait appeler les Talking Heads ou cette transgenre sublime qu’est Wayne County. À une période de liberté tous azimuts, où drogues et pilules contraceptives se mélangent d’un même élan, Lizzy, ivre d’aventure et de liberté, n’est pas la femme d’un seul homme ou d’un seul amour. Elle tombe amoureuse du très rimbaldien Richard Hell, chanteur du groupe intello-arty Television, et décide enfin de se lancer à corps perdu dans la chanson. Press Color, le premier album de celle dont tout le monde dit qu’elle a une science irréelle du rythme, mélange rage rock et beats disco, rythmes afro et onomatopées, funk brûlant et new-wave glaciale, et devient l'une des pierres angulaires de la no wave.


Le croisement entre deux mondes qui ne se rencontrent pas — l’univers blanc, nihiliste et punk du CBGB et celui métissé, hédoniste et disco du Studio 54. Deux galaxies dans lesquellse Lizzy s’ébroue avec la même aisance, quitte à devenir une égérie de son époque. Couplés à un magnétisme insolent, son indépendance farouche, sa façon de s’habiller et son androgynie ne laissent personne indifférent. Filles et garçons passent dans son lit, Lizzy n’en fait qu’à sa tête, indépendante avant l’heure comme lorsqu’elle répond à un journaliste un poil misogyne : «J’écris ma musique, je ne me contente pas seulement de l’interpréter sur scène. Je ne suis pas utilisée par des mecs musiciens qui vont m’habiller à leur convenance et m’obliger à danser juste pour avoir l’air sexy sur scène».

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Mais Lizzy a la bougeotte, New-York s’éteint et l’ennuie. Déçue de ne pas y recevoir le succès qu’elle mérite quand des Blondie ou des Basquiat commencent à toucher le sommet de la gloire, elle s’envole avec Esteban pour les studios Compass Point créé par le mogul Chris Blackwell, à Nassau aux Bahamas, là où les Talking Heads viennent d’enregistrer Remain In Light (leur meilleur album). Dans les studios, entourés de lodges luxueux et au milieu de la jungle, Lizzy croise Grace Jones ou Eric Clapton venus y travailler. C’est là qu’elle enregistre Mambo Nassau, son second et certainement son meilleur album à ce jour. Un grand mix avant l’heure où l’afrobeat côtoie la pulsation du disco, où le post-rock new-yorkais flirte avec les mélodies caribéennes, comme si la musique occidentale moderne s’ouvrait enfin aux autres musiques du monde. Sans le savoir, Lizzy Mercier Descloux invente le concept de world music, qui nourrira les années 80 et que Jean-François Bizot, fondateur du mensuel Actuel et de Radio Nova, et grand derviche mixeur devant l’éternel, rebaptisera «sono mondiale».


La suite est une histoire triste, celle d’une musicienne que tout le monde s’accorde à considérer comme surdouée mais qui ne rencontra jamais le succès qu’elle mérite. Après avoir exploré les Bahamas avec le disque Mambo Nassau, c’est à Soweto, en plein cœur d’une d’une Afrique du Sud totalement sous le joug de l’apartheid que Lizzy enregistre Zulu Rock. Une fois de plus, un grand mélange d’influences disparates dont Lizzy a le secret, les accordéons se frottant aux rythmes bruts de Soweto, les synthés sont en roue libre et la pop occidentale y apporte ses arrangements sophistiqués. L’album contient surtout le seul et unique tube de Lizzy, Mais où sont passées les gazelles ?, une version française du hit Ku Hluvukile Eka “Zete“ du groupe Obed Ngobeni and the Kurhula Sisters, qui va se hisser dans les charts de l’époque.


Or le succès a son revers : accusée de s’être emparée du morceau sans créditer ses auteurs, Lizzy se fait allumer par la presse branchée,
Actuel en première ligne qui, après l’avoir célébrée, la descend en flèche pour «appropriation  culturelle» avant l’heure. Elle désespère de son mauvais karma, boit trop, se montre de plus en plus énigmatique, disparaît de longues semaines avant de réussir à filer au Brésil, la nouvelle terre promise de l’époque, pour y enregistrer One For The Soul, un troisième album sans grande inspiration, entre jazz et bossa, ou même Rio n’arrive pas à exciter Lizzy, même si l'on y entend sur cinq titres la trompette fatiguée de Chet Baker quelque temps avant sa mort par défenestration. L’excitation des années 80 où tout semblait permis s’est évanouie, le sida est passé par là, la house montre le bout de son nez et le concept de world music s’embourbe.


Sur son dernier album, Suspense en 1988, Lizzy essaie de se calmer dans une pop anglaise sophistiquée où toute sa folie se perd dans des presets de synthés peu calibrés pour elle. C’est le début de l’oubli — un peu paumée, beaucoup fauchée, pas mal désabusée, elle se réfugie aux débuts des nineties en pleine campagne, dans une maison perdue au bout du monde qu’elle repeint de couleurs vives et qu’elle agrémente de tous les objets qu’elle a ramenés de ses tours du monde. Elle envoie des cartes postales à ses amis, se prend de passion pour la peinture et jardine comme jamais.

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En 2003, apprenant qu’elle souffre d’un cancer colorectal, elle refuse la chimiothérapie et se tourne vers les alternatives naturelles. Ses amis de toujours l’entourent et lui permettent de quitter l’hôpital où elle a été hospitalisée pour se rendre en Corse ; elle y décèdera le 20 avril 2004, à 47 ans. Conformément à son souhait, ses cendres sont dispersées dans la Méditerranée. Ne reste de Lizzy, dans ce livre qui le lui rend bien, que le passage d’une étoile filante, tour à tour farouchement indépendante, féministe sans le savoir, bisexuelle sans complexes, une fille libre avec tout ce que ça comporte de renonciations et d’audaces. Une héroïne oubliée qui résonne parfaitement avec toutes les interrogations minoritaires de notre époque. Et à qui LCD Soundsystem, Diplo, Mia ou Vampire Weekend ne diront jamais assez merci.

++ Lizzy Mercier Descloux, une éclipse un livre de Simon Clair aux éditions Playlist Society , 168 p. – 14 euros.