De Supermusique, on ne savait pas grand chose mis à part qu’ils aimaient la 3D, Joe Dassin et l’équitation. Électro-pop bien ficelée, visuels kitsch et nom de superhéros, il y avait de quoi nous intriguer. Comme beaucoup de musiciens aujourd’hui, ils préfèrent sortir des clips que de penser à un potentiel album, format qui n’intéresse plus les djeun's. Leur premier clip s’appelle SLP, pour “salope”, et au-delà de rappeler un certain titre de Schlaasss ou le premier tube de Thérapie Taxi, les paroles méritent une explication de texte par Jarco Weiss, moitié du duo : “Quelque chose que tu vois plus dans une petite ville qu’à Paris, ce sont ces jeunes filles sur qui toute la ville passe plus ou moins. Ces meufs-là on les appelle des salopes. Plein de mecs se tapent toutes les meufs de la ville mais ils n’ont pas le droit à ce petit surnom. L’idée, c’était de raconter l’histoire d’un mec qu’on pourrait appeler par romantisme un Don Juan mais qui en fait est une salope.” Avec ce premier titre aguicheur, on s’attendait à un cocktail de vulgarité et de paroles crues, sorte de Sexy Sushi 2.0, mais le reste des morceaux est finalement plus politiquement correct.

Enfin c’est ce qu’on croyait, avant d’apprendre qu’ils avaient eu des emmerdes avec la Stasi Facebook. On a tous bien intégré le fait que le téton féminin est à Facebook ce que l’ail est au vampire mais là, les sbires de Zuckerberg ont fait fort puisqu’ils ont censuré un clip pour cause de nombril à l’air. Quelques semaines avant, c’était sur Instagram qu’ils se faisaient lyncher suite à des photos érotiques vintage jugées sexistes, postées sur leur compte. Fatigués de devoir slalomer entre les interdits et se justifier à tout bout de champ sur leurs intentions, Supermusique ont eu l’idée du siècle dernier. “On a décidé de révolutionner les réseaux sociaux et on est train de créer le fanzine Zéro Social qu’on lancera à notre release party. En quelques pages photocopiées format A6, on y retrouve le condensé de ce que le groupe aurait posté sur les réseaux sociaux : galerie de photos, dates de concert et mini interviews de potes. Finalement, le vrai post-internet, c’est eux. Un monde où les influenceurs se retrouvent à pointer chez Pôle Emploi n’est soudain plus si utopique.

Si quelque chose dans Supermusique ne vous est pas totalement inconnu, c’est peut-être parce que Jarco Weiss faisait autrefois partie du groupe Marie Madeleine, qui avait eux aussi pâti de la censure après un visuel controversé en 2015. “On a fait un morceau qui s’appelait Révolution ?, une adaptation du morceau The revolution will not be televized de Gil Scott-Heron. C’était une critique d’Internet, un super outil de contestation qui était devenu un outil de consommation. Pour la pochette, on a fait un nœud dans un câble jack et on l’a mis sur un chat pour imiter une pendaison. L’idée, c’était le suicide du lolcat qui se rend compte de la tournure qu’a pris Internet. Les associations de défense des animaux étaient super vénères et trouvaient que c’était de l’incitation.” Un avant-goût d’un web nettoyé de tout contenu impur.

Avant Marie Madeleine, Jarco Weiss a été graphiste, DJ et organisateur de soirées un peu partout dans le monde. Il commence à mixer à seize ans sur les platines de son pote et ambiance les soirées de sa fac. Puis il part en Chine à une époque où les Français sont rois et les clubs ne passent que du gros David Guetta qui tâche. “C’était l’époque Institubes, puis les débuts de Justice. Je me souviens que les premières fois où j’ai passé Justice, les dancefloors se vidaient. Justice, c’est le metal de l’électro. C’est comme s’il y avait les Beatles puis que paf, Alice Cooper débarquait.” Après ses tribulations nocturnes en Chine, Jarco rentre finalement au pays mais pas pour très longtemps. On est en 2007, c’est l’époque où MySpace est un tremplin pour plein de DJ's qui y postent leurs mixtapes et peuvent contacter à peu près n’importe qui à travers le monde. C’est comme ça qu’il se retrouve à jouer à Berlin, en Suisse et puis au Canada, où il s’installe quelques années. Puis il retrouve des potes d’enfance en France et crée Marie Madeleine, dont le pic de gloire sera atteint lorsqu’une des chansons du groupe sera utilisée dans un épisode d’Un Dîner Presque Parfait spécial Candeloro. Rien que ça.

Si le groupe a tenu à nous inviter chez eux, c’est aussi pour partager leur mode de vie un peu atypique d’anciens parisiens ayant trouvé refuge au fin fond de la Bourgogne. Ils ont troqué le foisonnement culturel de Paris pour la culture de la tomate. On a le droit à une visite de leur verger, à quelques mètres de chez eux, où poussent tranquillement tous les fruits et légumes qu’ils consommeront. Avec pour voisins des vaches et des gens sympas qui peuvent te dépanner du lait, on est en totale perte de repères. Marion revient sur ce qui a précipité leur départ : “Tous les weekends, on s’arrangeait pour s’échapper de Paris. Mon boulot ne m’intéressait plus. J’avais envie de changer d’air et gagner en qualité de vie. J’adore manger, j’adore les animaux, être dans la nature, faire pousser des trucs. Quand t’aimes tout ça, que c’est ça qui t’accomplit et qui te permet d’être équilibré, habiter à Paris est un non-sens.” S’ils déménagent, c’est pour changer radicalement de vie en essayant de consommer le moins possible de produits de grande distribution et faire vivre une économie locale. Le pain, le miel, le fromage, les yaourts : ils savent exactement qui a fabriqué ce qu’ils mangent. Et franchement, le chèvre valait le détour. Avec ce mode de vie new age qui prône le retour à la terre, dans une mignonne maison chauffée au bois sans aucun réseau téléphonique, on aurait pu attendre de Supermusique qu’ils jouent de la folk traditionnelle ou du rock festif.

supermusiqueMais pas de guimbarde ou de vielle à roue à l’horizon, plutôt quelques synthés et ce bon vieux Ableton. Voix cristalline débitant des paroles mi-fleur bleue mi-trash sur des prods électro : le duo Jarco Weiss et Marion n’est pas sans rappeler le couple Yelle et Grand Marnier, qui habitent eux aussi dans un petit village, mais en Bretagne cette fois-ci. Mais en vrai, ils écoutent quoi ? Qu’est-ce qui a construit leur identité ? “Mon truc quand j’étais ado, c’était le jazz. C’est pour ça que je me suis mis à écouter du hip-hop. Je retrouvais l’esprit des prémices du jazz, ce côté début d’une musique issue du ghetto. Après, c’était l’époque du néo-metal donc Korn, Deftones, Sepultura, System of a Down…” Marion, elle, assume son goût pour la variétoche : “J’écoutais Joe Dassin dans la voiture en allant à la fac. J’aime la variété, la pop FM, c’est ma culture. Je connais toutes les paroles de plein de chansons françaises obscures.” Elle est aussi une grande fan de Johnny Hallyday et dispose d’une collection de T-shirts à son effigie. On peut même en apercevoir un dans le clip de SLP. Mais à la différence des meufs branchées qui boivent du thé dans des mugs Céline Dion au second degré, Marion est tout à fait sérieuse. “J’ai eu une interview dans Rock & Folk pour parler de ma passion pour Johnny. La journaliste cherchait des collectionneurs. J’aime l’esthétique chien-loup, aigle, Harley Davidson, mais Johnny c’est du sérieux ! Quand il est mort, j’ai chialé ma race.” Nul doute que la “variété” comme on l’entendait dans les années 80 a le vent en poupe aujourd’hui avec des artistes comme Myth Syzer ou Clara Luciani, qui arrivent à nous convaincre que tout ce qui passe sur RFM n’est pas à jeter.

“Par rapport à Marie Madeleine qui était très codifié, très hype avec une esthétique léchée, Supermusique, c’est le résultat d’un état d’esprit : On s’en bat les couilles. On fait un morceau, on le clippe et on le sort à l’arrache.“ C’est sûr qu’entre un clip filmé devant l’autoroute A6 en polos et mini-shorts un lendemain de cuite et un autre fait de bouts d’un film porno des années 80 se déroulant dans une salle de sport, on est sur un budget plutôt léger. Mais c’est ça Supermusique, la débrouille, le fait-maison et l’inattendu. Tellement inattendu que pour leur premier concert, ils partagent l’affiche avec Liza Monet, le groupe Avale et treize drag queens à Metz au Château 404, “lieu hybride et débridé”. Et du coup, Liza Monet, elle est comment en vrai ? “En arrivant à la gare, pas maquillée avec son sac à dos, elle avait l’air d’une meuf qui bosse à la Brioche Dorée. Dix minutes après, tu la retrouves en monokini en cuir et collants résille, les nichons à l’air. Les gens étaient déchaînés pendant son set.”

Supermusique ne sont qu’au début de leur carrière avec quelques morceaux à leur actif alors on s’est demandé ce qu’ils s’imaginaient pour la suite. “Mon but ça serait de faire du R’n’B de blancs en français de qualité. Même si ce qu’on fait est très pop, avec des tonalités plutôt électro, ma famille c’est le hip-hop. Ça me ferait kiffer d’être une espèce d’ovni sur un label de rap, à côté de Riff Raff.” Signer sur un label, ils en plaisantent, en rêvent un peu, mais sont surtout assez lucide sur le marché de la musique actuel. Qu’ils rejoignent un label existant ou qu’ils en créent un, les règles du jeu ont changé. “Le disque ne se vend plus. Tu peux continuer à faire du vinyle et du CD, c’est rigolo, mais pourquoi pas proposer un autre contenu. J’aime beaucoup la photo, l’illustration et le design. J’imagine un fonctionnement où quand tu achèterais un album, tu recevrais un code de téléchargement accompagné d’un objet d’art ou un livre réalisé en collaboration. Tu présenterais un photographe à un artiste pour qu’ils produisent quelque chose ensemble.”

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Extrait du clip Les Dauphins.

Que ça plaise ou non, les Supermusique réfléchissent à la musique de demain, sans nostalgie et sans velléité de réanimer une certaine idée romantique d’une industrie musicale révolue. Leur musique est simple, sans message subliminal, avec pour seul but de faire danser la France dans une chorégraphie décomplexée. Ils sont la preuve qu’embrasser le kitsch, le ringard, le démodé n’est qu’une passerelle pour transcender tout ce qui a été établi jusqu’à présent. Supermusique, comme les superfoods, ont des bienfaits supérieurs aux autres musiciens et leurs réflexions sur l’humanité se consomment sans modération. “On est un organisme vivant dans un écosystème. On se croit tellement au-dessus qu’on a oublié de vivre selon les règles de la nature. On n’écoute plus nos corps et nos besoins. Monde de merde, comme dirait George Abitbol.”

++ Les comptes Facebook et Instagram de Supermusique, parce que bon, faut pas non plus exagérer.