Fondé en 1980 en ex-Yougoslavie sur les cendres du régime communiste, la formation slovène s’est fait connaître en flirtant avec l'imagerie fasciste de manière parodique (rock martial, uniformes militaires, ce genre de choses). Le groupe avait déjà enregistré une version satirique de la chanson folklorique nord-coréenne We Will Go to Mount Paektu. De son côté, le public nord-coréen semble être passé délibérément à côté de l’ironie de la démarche. Cela semble étrange ? Ca l’est.

Mais il faut préciser que l’événement a été organisé par le réalisateur norvégien Morten Traavik, qui avait déjà voyagé dans une quinzaine de fois dans le pays jusqu’à cultiver des liens avec le Comité des Relations Culturelles Internationales de la République Populaire Démocratique de Corée. C’est ce vieux fan du groupe qui a réussi à convaincre les autorités qu’il s’agissait d’une bonne idée après de longues négociations - à l'origine, le gouvernement avait rejeté le projet, jugeant Laibach “inacceptable”. Un véritable tour de force diplomatique, documenté dans un film de Traavik sorti en 2017 (Liberation Day).

Cerise sur le YOLO, leur spectacle à Pyongyang se présentait sous la forme d’un improbable remake des chansons de la célébrissime comédie musicale La mélodie du bonheur de Robert Wise, transposées en mode mineur dans le style caractéristique de Laibach. La première vision que les Nord-Coréens ont eu de la musique populaire occidentale, c'est donc des gros types barbus qui chantent leur amour pour les edelweiss et les schnitzels d'une voix gutturale.

Comment dit-on La mélodie du bonheur en Coréen ?
Au premier abord, l'idée de rejouer la musique de La mélodie du bonheur en Corée du Nord pourrait passer pour une pure provocation - rappelons qu'il s'agit de l'histoire d'une famille autrichienne, les Von Trapp, fuyant le régime totalitaire nazi. Mais il s'agit en réalité d'un film très populaire là-bas, car l'intrigue évoque aux Coréens leur propre occupation et résistance face à l'impérialisme japonais. "C'est sans doute la seule oeuvre pop américaine qui n’est pas seulement autorisée, mais aussi activement promue, par les autorités, nous apprend Laibach. Le film fait notamment partie de leur programme scolaire depuis des années." Son esthétique pastorale un poil kitsch et son thème - des personnages dévoués à leur patrie - évoquent aussi les productions cinématographiques de propagande coréenne.

Laibach en déduit qu'il s'agit d'un film plus ambigu qu'on ne le pense. Bien sûr, il représente l’apothéose des standards et des clichés de l’industrie hollywoodienne du divertissement, mais il contient aussi de nombreux sous-entendus pervers et des connotations sexuelles et psychanalytiques. Le philosophe Slavoj Žižek fait une remarque intéressante dessus. Il note qu'il s’agit en principe d’une oeuvre sur la résistance autrichienne à Hitler et aux Nazis, mais que si l'on y regarde de plus près, on remarque que les Nazis sont présentés comme une puissance occupante abstraite et cosmopolite, et les Autrichiens sont les bons petits fascistes. Le message implicite est presque à l’opposé du message explicite’." 

De la famille Von Trapp au clan Trump
Quand on demande aux membres de Laibach s'ils voient un parallèle entre la situation nord-coréenne et leur histoire personnelle en Yougoslavie, ils bottent en touche : “Pas tellement. Il s'agit de deux régimes communistes très différents, même si Tito et Kim II Sung étaient amis et se sont rendus visite plusieurs fois entre les années 60 et 70. L'ironie corrosive est interdite en Corée du Nord alors qu'elle était très populaire en Yougoslavie. Cet humour noir a contribué à faire chuter le régime communiste. Nous le savons bien, car nous y avons contribué.” Pourtant, les Slovènes ne sont pas venus dans le pays pour se payer la tête du Guide Suprême : “cela aurait été assez idiot et pas très poli de notre part“. 

Pourquoi alors ? Peut-être s’agissait-il moins de porter un regard sur la société nord-coréenne (de toute manière impénétrable pour un étranger de passage) que de tendre un miroir déformant et ricaneur à nos sociétés occidentales moins à l'abri qu'elles n'y paraîssent de reflux autoritaires.

D'ailleurs, si les reprises des chansons du film culte ont été initialement conçues pour la situation particulière de ce show à Pyongyang, Laibach a décidé de les enregistrer en studio une fois de retour en Slovénie afin de les diffuser de notre côté du monde : “La mélodie du bonheur ne raconte pas seulement l’histoire de la famille Von Trapp. C’est une oeuvre sur la structure totalitaire de la famille, de la société et de l’État. Beaucoup de familles peuvent se reconnaître dedans : le clan Trump, les Goebbels, les Jackson Five…” 

++ L'album The Sound of Music (La mélodie du bonheur en VF) de Laibach est disponible depuis novembre 2018 chez Mute.
++ Laibach sera en concert ce lundi 25 mars au Trabendo.