Et puis il y a Benjamin Fogel, qui nous sert La transparence selon Irina. Un vrai bon roman d'anticipation. C'est-à-dire un bouquin que tu crois qu'il te parle de demain, mais qu'en fait, il te parle d'aujourd'hui. Malin. On vous dresse le paysage : on est en 2058 (donc Macron a 81 ans, Drucker est encore à la télé et le PSG vient d'atteindre les demi-finales de la Ligue des Champions), et le monde social est régi par le réseau, une sorte de méga-internet. Que ce réseau gère votre domotique, vos démarches administratives et même votre vie amoureuse, on s'en fout un peu. D'ailleurs, Benjamin Fogel ne s’embarrasse pas de ça. On a ici et là des infos sur les décennies passées, mais l'essentiel n'est pas dans les frontières fermées, la disparition du plastique et les pays submergés par la montée des eaux. Le vrai souci, c'est que le réseau interdit l'anonymat en 2058. Ça vous rappelle quelque chose ? Un débat actuel, peut-être ? La transparence selon Irina nous parle donc d'identité, de la notion d'individu dans le groupe, et surtout du choix de la liberté sur la sécurité (ou son pendant moderne, le confort). 

Et l'auteur écrit du haut de sa vie. Pionnier sur internet, Benjamin a vu une utopie devenir industrie. Ou comme le dit notre copine Titiou Lecoq à la fin de son livre La théorie de la tartine : «Pfff... Internet, c'est juste des codes informatiques qui ont failli améliorer le monde.» Mais le réseau dans ce livre n'est pas une énième résurgence de la matrice des frères (à l'époque) Wachowski. Pas de démiurge technologique qui gouverne l'humanité. Pas de main invisible. Pas de divinité algorithmique. Non, juste une technologie. Comme celles d'aujourd'hui. Et que font les technologies ? Elles ouvrent des chemins. Des chemins que nous empruntons sans réfléchir et que nous finissons par transformer en opinions, en certitudes, en combats, parce qu'ils sont devenus notre mode de vie. Et que bon, soyons honnêtes, c'est quand même plus facile de casser la gueule à celui qui n'est pas d'accord que de remettre en question son mode de vie.

Voilà comment les rienacas qui veulent la transparence absolue (oui, rienacas pour "rien à cacher" et non pas "rien à carrer"), les 'nonymes, les nonistes et les vifistes tentent de cohabiter.

En fait, quand Benjamin Fogel nous parle de 2058, il nous parle de 2020, 2021, 2022... De demain. D'aujourd'hui, même. D'une dérive possible. Après tout, le métadicateur, cette note sociale dans le livre, existe déjà en Chine. Comme tout bon roman d'anticipation, La transparence selon Irina prend les jeunes pousses d'aujourd'hui et les imagine devenues des arbres.

Nous reste-t-il un semblant de liberté quand on vit avec l’œil de l'autre en permanence au-dessus de l'épaule ? Est-on totalement libre quand on vit dans l'anonymat ? La meilleure dictature est-elle celle qu'on accepte au nom de la liberté ? Oui, il y a toutes ces questions dans ce livre. Autant dire que l'air de rien, Benjamin invite Nietzsche et quelques autres vieux copains dans le débat.

Et puis, il y a aussi des histoires d'amour, du sexe, des meurtres... mais aucune trottinette volante.

Fogel ©Alexis Fogel

Le passage
«Je me réveille de bonne heure, me connecte à ma station, la tasse de café préparée par le régulateur de vie. Dans mon flux, on ne parle que de l'attentat de la veille. Le code couleur du Réseau – bleu pour les particuliers, vert pour les médias, rouge pour l'État et orange pour les marques - me permet de me retrouver dans les nombreux articles qui défilent sous mes yeux. Je clique sur le filtre vert pour n'afficher que mes abonnements presse. Le Monde fait sa couverture sur les origines des Obscuranets, sur la création du mouvement, quinze ans plus tôt en France, par Zax, un philosophe d'extrême-gauche dont personne ne connaît la véritable identité (celui-là même dont Jacques Sarreaux remettait en cause l'existence). Libération se focalise sur la radicalisation de la cause. […] Seule La Vie des idées propose un dossier de fond intitulé "Obscuranets : les textes fondateurs". On y retrouve les recherches de Michel Foucault sur l'obéissance induite par le fait d'être observé en permanence, les premiers discours de Zax sur l'incapacité du Réseau à générer de la parole spontanée – et donc de l'humanité -, ainsi qu'un vieil article qui me captive, datant de 1890, écrit par un juge et un avocat américains, Samuel D. Warren et Louis D. Brandeis. Intitulé  "Le droit à la vie privée", il affirme, cent trente-sept ans avant l'avènement du Réseau, que l'exposition publique de la vie intime d'une personne entraîne des blessures morales plus profondes que les violences physiques.»

Incipit
«Je sens mon mobile vibrer dans ma poche.»

Excipit et explicit
«Irina va revivre et n'existera que pour moi.»

Vous avez aimé, vous aimerez...
On y va joyeusement et on se refait les K. Dick et les Kim Stanley Robinson. On ne va même pas vous faire l'affront de parler d'Orwell et de Huxley. Ou même de Kubrick. Bon, on n'hésitera pas non plus à se refaire un coup d'Idiocracy pour le plaisir. On regarde autour de soi, parce que le monde d'Irina est déjà là. On change son pseudo internet de Grozizi75 pour son vrai nom. Ou l'inverse. Ah oui, aussi, quand on nous vend la restriction de nos libertés au nom de notre sécurité, hé ben on dit non.

Crédits photo : Alexis Fogel.

++ La transparence selon Irina,  de Benjamin Fogel, éd. Rivages, 264p., 19 €