Comme j'étais partie de Berlin pendant 3 semaines, les amis trépignaient à mon retour de me raconter l'actualité locale, à savoir leurs plans cul. Ils avaient tous peu à peu commencé à me prendre pour leur historiographe et m'exposaient régulièrement par le menu leurs aventures sexuelles. À ce niveau de confidence, c'était plus de la maïeutique, c'était carrément un service d'obstétrique. Il y avait donc déjà la queue à mon retour, l'appartement ressemblait à un cabinet de psychanalyste et les consultations s'enchaînaient à un rythme de séances lacaniennes. Comme Erik est psy, on parlait justement du Séminaire VIII de Lacan où celui-ci analyse Le Banquet de Platon. «Bon, ici on a un peu réinterpété le dialogue socratique, c'est plutôt à 3 sur la banquette que seul sur le banquet». Onur, qui avait décidé de faire de Berlin son terrain d'expérimentation et de faire de son existence la traduction turque des œuvres complètes de Guillaume Dustan, me racontait les points saillants de sa vie sentimentale, qui incluait un plan fétiche sneakers à Lichtenberg avec un natif Berlinois pas trop en mode sensualité. «Il m'a demandé de lui lécher ses baskets. J'avais jamais trop envisagé la chose auparavant mais comme ça le faisait kiffer, j'ai pas rechigné à le faire». Tu sais Onur ce que disait Lacan : «L'amour, c'est offrir quelque chose que l'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas».

Arrivait le tour de Josué qui, heureusement pour mon agenda, se limitait uniquement à un résumé de son dernier after. «On est allé chez ce mec qui est hétéro et menuisier, le fantasme parfait du gay for pay. Il me racontait sa vie, qu'il venait de divorcer, qu'il avait une fille trans. Ça a fini en plan à 3 pendant plusieurs heures. À un moment, je suis allé au Späti racheter des capotes. Je demande au gars de l'épicerie, un Syrien hyper-sexy, s'il a des “extra larges”. Il me dit qu'il n'a qu'une taille mais il me propose d'en essayer une. Du coup, je me mets à enfiler la capote aux toilettes. Je lui dis que c'est trop petit, et là, il me dit qu'il va m'aider à la mettre et ferme la boutique. Il a joui en deux minutes dans ma bouche. Je crois que je peux repartir au Chili comme un homme accompli après ça». Puis, il finissait son anecdote par une remarque de sommelier de la bite qui me laissait songeuse mais admirative par tant de savoir : «Elle sentait comme celle des chauffeurs de taxi».

Une fois recueillies toutes ces informations essentielles à mon retour dans la vie sociale, on décidait d'aller un peu par désœuvrement, et parce que c'était jeudi, à Chantals House of Shame. Depuis qu'elle a déménagé à Suicide Circus, la soirée s'essouffle un peu. Chantal est de plus en plus en roue libre, du choix des deejays à celui des shows de drags, et le lieu est infesté de touristes type école de commerce en bamboche, la plupart hétéros (en tout cas jusqu'à 2h du matin). Alors que la politique des clubs est souvent de casser les groupes (essayer de rentrer dans un club à 6 est une opération kamikaze), ici, tout le monde arrive et traîne par groupe linguistique ou zone géographique. Kenan est venu avec son collectif d'artistes syriens qui expose en ce moment à n.b.k. «Je te lis chaque semaine, ça m'aide à améliorer mon français», me lance-t-il, alors que j'étais persuadée qu'il utilisait Google Trad, comme tout le monde. «Nan mais tu as fait plus pour la promotion de la langue française que l'Institut Français. Maintenant, tout le monde veut lire tes conneries en V.O.», me disait une personne bien informée de l'ambassade.

Je veux bien croire et assumer que j'ai plus fait pour le rapprochement franco-allemand que Michel Barnier ou Nathalie Loiseau réunis, mais bon, c'était pas difficile. En attendant, je suis remerciée en étant évacuée du club manu militari avec tout mon groupe formé dans les toilettes parce qu'on n'avait pas compris que la personne qui frappait comme un dératé à la porte n'était pas la reloue d'after bourrée qu'on entendait de l'autre côté, mais le physio qui nous demandait de sortir. «Calm down you bitch !», avait lancé l'un d'entre nous, ce qui ne lui avait pas du tout plu. Résultat : foutus dehors au petit matin d'une soirée qu'on croyait pourrie mais qu'on regrette déjà. Des fois, il faut pas insister et rentrer chez soi. «Le réel, c'est quand on se cogne», dixit Lacan.