Roundabout Named Desire2_Dimitri_Litzinger (1) (1)J’en peux plus, tous les jours ils me font détourner par la petite route, ça fait deux mois et demi que ça dure, mais de quoi ils vivent ? Je leur dirai un jour, je me suis imaginée 50 fois la scène : « Vous aviez 200 000 balles d’économie pour pouvoir vous foutre en arrêt et squatter le rond-point du matin au soir comme ça ? ». Je l’ai jamais fait, ils se contentent de barrer la route et moi de faire demi-tour, de taper un coup d’accélérateur pour montrer mon désaccord et c’est tout. Mais pas aujourd’hui. Ça suffit. Je vais leur dire. 20 km/h, 12, 5, 0, j’ouvre la vitre, heureusement que j’ai pris électrique, j’aurais l’air con avec la manivelle.

Ah ouais, je suis beaucoup plus polie que ce que je pensais en fait, parce que ce qui sort de ma bouche :

« Alors ça va, pas trop froid ? »

Ils sont surpris, moi aussi.

- Vous voulez un café ? Vous avez cinq minutes ?

« … »

Pourquoi j’hésite ? Nan ! Pourquoi je les engueule pas ? Ah, je pense que c’est à cause de l’habitacle. Bah ouais, je vais sortir et je vais leur dire. Nous les honnêtes gens, on se saigne pour aller bosser alors non j’ai pas cinq minutes vu que mon trajet, il me prend double de temps à cause d’eux.

« Ah ma foi, avec plaisir ! »

Quoi ? Je tire le frein à main et laisse ma Xsara en plan. La tête de ma cheffe d’équipe quand je vais arriver en retard… Elle déteste ça, qu’on courre dans les ateliers, mais je sais pas là, j’ai envie de me confronter, et puis je me suis engueulée avec mon mari ce matin pour une histoire de vaisselle donc autant que je passe mes nerfs sur quelqu’un.

« Fait pas chaud quand même, hein. »

Mais pourquoi j’entame la discussion comme en arrivant chez ma belle-mère ? Je vais leur dire, ah bah alors là, ils peuvent me faire confiance, moi je suis quelqu’un de franc et comme je dis toujours, « je dis ce que je pense et je pense ce que je dis ». Je sais juste pas par où commencer.

- Court ou long, le café ? 

Mon mari me fait un café le 8 mars pour la Journée de la Femme et à mon anniversaire, donc ça me fait un petit truc qu’un homme propose. Je fais la remarque, et le bonhomme en face me répond que « c’est dommage, c’est en installant la parité qu’on aura l’unité, et l’unité, c’est la force face au pouvoir en place. » Encore un qui a voté l’autre enragé de Mélenchon. Je rigole en pinçant la bouche, comme pour dire ouais, bah j’aimerais bien parler à ta bonne femme parce que les violons des maris en société, même ceux qui en talent pas une à la maison, je les ai tellement entendus vibrer que c’est comme si j’étais déjà allée à l’Opéra alors que non. Il revient avec un allongé dans un gobelet doublé, « pour pas que vous vous brûliez. J’ai pas mis de sucre. » Il a l’air sympa, je sais pas comment amener ma gueulante.

« Alors, ça se passe comment la manif ? » 

- Ha ha, c’est pas une manif, Madame, c’est une révolution là. On n’est pas prêts à lâcher, on a trop courbé l’échine.

Une collègue nous propose de nous installer au chaud, à l’arrière d’un J9 aménagé. Si elle était pas là, je dirais non parce que j’ai regardé tous les reportages sur Michel Fourniret, on s’inquiétait après l’affaire, nous, les camionnettes on en voit tout le temps et c’est des Monsieur Tout-le-monde, donc je voulais comprendre. Ils ont mis des canaps’ et une petite soufflerie de sdb avec un groupe électro’ dehors pour alimenter, on est mieux là pour que je leur dise leurs quatre vérités.

- Vous alliez bosser, ça va aller, on va pas vous mettre trop en retard ?

Ah, la bonne gueule. Deux mois de petite route et il me dit ça tout miel.

« Bah si, mais tant que ça soit la révolution, autant que je sache si je veux en être ou pas, non ? »

- Merci Madame. Ça fait chaud au cœur, les gens comme vous.

La bonne femme avec son café acquiesce derrière, avant d’ajouter : « On est désolés pour le dérangement. D’autant qu’on travaille dans la même usine, je suis au contrôle qualité. 30 ans de poste, j’ai posé un congé sans solde ». Celle là, je l’avais pas vue venir. J’allais rétorquer, mais la porte s’ouvre sur un gazier qui demande : « C’est qui la Xsara, c’est chez nous ? ». Je réalise que je me suis parquée comme un goret en travers du rond-point. Il me rassure et me demande juste les clés pour la bouger, si je suis d’accord, « Restez, je vais m’en charger,  j’ai mon permis » qu’il me fait en tapotant sa poche de manteau. Je tends les clés, la bonne femme demande si c’est bon de nous laisser cinq minutes, elle a un coup de fil à répondre, une journaliste de France Bleu . Moi ça va, maintenant je sais que c’est pas un Fourniret l’autre type, donc je dis oui de la tête. Elle referme la porte en même temps qu’elle répond.Roundabout Named Desire1_Dimitri_Litzinger (1) (1)Voilà, c’est là que je vais lui en mettre une derrière les étiquettes, au type. Il a un petit sursaut, tend sa main vers moi : « Denis, pardon, je me suis pas présenté ». Quand je serre, y’a un éclair qui me traverse. Comme un frisson, sauf qu’il fait pas froid. Il a dû le voir parce qu’il reste en l’air après notre poignée de main, mi-levé, mi-en train de se rasseoir, c’est marrant, y’a dix minutes, j’étais prête à lui apporter mes frais d’essence. Mais je vais lui dire hein, qu’ils nous font chier à…

- À quoi vous pensez ? Vous dites rien…

La honte je suis toute rouge ça faisait 20 secondes que je le fixais sans moufter.

« Je voulais vous dire que j’étais contre le mouvement, mais… »

Merde. Je me renverse du café sur le jean’s, sur le canap’, quelle empotée, ça, ma mère elle me le disait. Denis est déjà en train de se faire un bandage autour de la main pour venir m’éponger le jean’s. Accroupi, concentré, il appuie sur ma cuisse pour que ça imbibe, il serre autour, mais pourquoi ça me refait le frisson ? Je regarde sa nuque, pourquoi il a une belle nuque, c’est moche une nuque, les hommes, ils sont négligés de la nuque, c’est jamais bien coupé derrière, mais lui ça lui va bien, il est rasé, ça lui donne une virilité, on dirait que… On dirait que son sexe commence à sa nuque, mais bon sang j’ai mes hormones ou quoi ? Ça m’avait pas fait ça depuis la grossesse quand j’ai eu la grande. Je voyais tout de travers, le moindre souffle, le moindre légume, ça me donnait des pensées. Il s’arrête d’éponger parce qu’il se rend compte que je me laisse faire, que je lui fais plus la conversation et que je tends ma cuisse, même si y’avait plus de café depuis deux heures dessus, je voudrais qu’il continue à la presser. Faut que je parte en plus, je suis à la bourre, l’autre, elle va péter une durite si je suis pas là à 18h pile, les 3/8 à l’usine, on dirait pas mais c’est à la virgule près.

Je me lève d’un coup et lui aussi. Il a un air, je vous jure, on dirait qu’il a fait la plus grosse connerie de sa vie, j’ai envie de le mettre sous cadre, son regard, pour pouvoir le vérifier tout le temps. En plus, il a une carrure on dirait les hommes d’avant. Il se recule de deux pas, et là, le frisson devient douloureux, non, je veux pas que tu recules Denis, je veux tout ça contre moi ou mieux je veux m’installer sur ton épaule. Il doit le sentir ou je sais pas si je l’ai dit à voix haute mais son regard (celui que je veux mettre sous cadre), il change, et ce cadre-là, je garde dans mon portefeuille parce qu’il est interdit aux moins de 18.

Je sais pas pourquoi, je m’approche, j’empoigne sa nuque et je la serre comme si c’était une nécessité de l’avoir dans mes mains, et y’a plus rien d’autre que sa nuque et ma main et son regard sous cadre (celui de mon portefeuille). Les gilets jaunes, l’usine, la patronne, l’engueulade avec mon mari, la journaliste de France Bleu, ça n’a jamais existé, la réalité, elle commence là avec ma main sur sa nuque.

Alors, là je le dis mais je le répéterai plus jamais, donc faut que ça reste entre nous, Denis, il me demande s’il peut en posant sa main au dessus de mon jean’s au niveau des parties, et je lui réponds même pas, j’ouvre les quatre boutons d’une main et je mets sa main parce que de toute façon, y’a rien d’autre qui existe là. Bon sang, quand même, je l’ai toujours pas engueulé alors que je venais pour ça… Il me bascule sur le canapé, la main dans mon jean’s et moi j’écarte pour qu’il ait accès à tout, je sais pas pourquoi je suis là, mais je veux être nulle part d’autre. Il rapproche sa nuque qui me fait toujours penser au début de son sexe contre ma joue, et il me dit à l’oreille, en murmurant - et c’est vrai que moi mon mari il me le fait pas, et j’ai arrêté de demander mais les gens qui me murmurent, ça m’a toujours fait monter :

- Désolé pour la petite route.

Oh mais alors là, moi je suis pas nette, c’est pas du tout sexuel comme phrase, mais je suis les grandes eaux dans le tiroir à malices, ça doit lui aller parce qu’il gémit en enfonçant d’un coup deux doigts à travers mon slip, je peux pas, c’est pas assez, faut qu’il le pousse sur le côté pour aller au fond, moi j’ai pas mon compte là.

Je me tortille, donc il doit le comprendre parce qu’il s’énerve sur mon slip qui veut pas rester où on lui a dit, il l’arrache à moitié et il me remet les deux doigts au fond et alors là, ça dure quoi, je sais pas, 20 secondes, et je sens que ça me monte, après aussi à ma décharge ça fait longtemps que j’ai rien fait, je suis toujours crevée. Je veux être au bout de ses deux doigts tout le reste de ma vie.

« Mets-en plus. »

C’est tout ce que j’ai trouvé à lui dire. Il serre les dents menaçant mais je vois que je crains rien, il refait une manœuvre pour avoir de la place malgré mon gros slip et quand je sens ses 4 doigts dans le fond de ma chatte, avec le pouce au dessus qui fait des ronds, bah il doit carrément – je le dis parce que j’ai pas honte, je suis une femme, j’ai le droit de jouir, mais là oui c’est particulier les conditions -, il doit mettre son autre main sur ma bouche parce que je jouis, mais je vous jure, j’ai tout le corps qui tremble, des larmes qui montent et tout, et je le supplie que ça s’arrête pas.

Ouais, le gars qui m’a serré la main y’a dix minutes de ça, allez, quinze max.

Mais c’est son regard, j’ai jamais été aussi bien regardée de toute ma vie, et puis il est poli parce que contrairement aux bonhommes, il demande rien en retour. Il attend que j’aie fini de jouir toute la jouissance de mon corps entier, et il me regarde comme s’il avait jamais vu ça alors que si, à moinsse qu’il se soit fait greffer une main, il se connaît, et bon, il a déjà fait ça au moins à sa femme, je pense.

Y’a une horloge ronde de Gifi dans le J9, elle indique 17h40, et c’est n’importe quoi là, je vais arriver à 18h05, donc je me refroque comme il faut, je lui dis… je lui dis rien parce que je sais pas quoi dire, j’ose même pas le regarder : j’ai jamais joui comme ça, moi.

Il attend debout comme si j’allais lui dire le résultat des présidentielles, et quand je suis tout bien rhabillée, il me prend par les épaules, il me serre, bon oui, ça me refait les frissons mais là, faut vraiment que je trace :

- Reviens demain.

Et c’est comme ça que je suis devenue une gilet jaune alors qu’à la base, ça me rallongeait le trajet.


++ Cet article est extrait du Brain papier numéro 5, qui est disponible partout ou presque

Illustrations : Dimitri Litzinger.