Salut Voyou, si je me fie à ton nom de scène, tu vas partir sans régler l'addition...
Thibaud Vanhooland (Voyou) : C’est possible. Mais attends tu crois que les voyous n’ont pas d’argent ? Au contraire. Ils font des sales coups, et après, ils rincent les copains…

Pourquoi avoir choisi ce nom d’ailleurs, tu es un bad boy sous tes airs d’enfant sage ?
Ben pour pouvoir partir sans payer, et sans que tu m’en veuilles !

Dans toutes les interviews, on te demande de parler de ta plus grosse bêtise. Alors pour changer un peu, c’est quoi la chose la plus raisonnable que tu aies faite ?
La chose la plus raisonnable que j’ai jamais faite ? Une fois, j’ai fait mon lit juste après m’être levé. Sinon un soir, j’avais les lacets défaits sur scène et j’ai pris le temps de les refaire.

Je trouve ça hyper-apaisant de faire son lit le matin, pourtant….
Le bordel, c’est un truc qui est constant chez moi. Et j’ai l’impression de réussir à sortir des trucs de tout ce foutoir. Quand c’est trop clean, trop rangé, j’ai le sentiment que ça ne vit pas assez.

Donc t’es en train de dire que le bordel t’aide à créer, en fait ? C’est un argument foireux pour laisser traîner tes chaussettes sales, ça.
(Rires) En tout cas, plus j’avance dans la création d’un morceau, plus ça va être le bordel autour de moi ; et une fois qu’il sera fini, je pourrai tout ranger et me sentir satisfait. Bon, après, je trouve aussi toujours quelque chose de plus intéressant à faire que de ranger.

Tes musiques sont toutes plutôt joyeuses, ça ne t’intéresse pas trop le mélo’ on dirait ?
Il y en a un parfois, dilué dans mes chansons. Mais tout le monde parle tout le temps de ses petits malheurs personnels alors qu’il y a aussi des trucs super chouettes dans l’existence. En plus, quand tu fais des concerts, que t’écris des chansons, tu dois quand même les jouer 100 fois, 200 fois, devant des gens. Et moi je suis quelqu’un d’assez heureux, donc j’ai envie de le rester. Si je commence à chanter des chansons déprimantes, je vais finir déprimé. L’idée, c’est aussi que s'il y a des choses un peu dures à dire, il vaut parfois mieux passer par l’autodérision pour essayer de leur ôter un peu de leur gravité.  

Donc tu pratiques la “positive attitude” au quotidien. Mais est-ce qu’il y a quand même des choses qui te mettent en rogne parfois ? Ou tu es un vrai maître zen ?
Les gens qui téléphonent dans le train. Avant, je demandais tout le temps gentiment à ces personnes d’aller passer leur appel en dehors du wagon, mais un jour, je suis tombé sur une ado qui devait avoir quatorze ans et qui parlait de ses échanges Snapchat. Je lui ai fait la remarque et lui ai demandé de sortir, elle m’a regardé et m’a juste dit “Bah non.” (Rires). Et j’ai réalisé que je n’avais aucun pouvoir là-dessus parce que je ne pouvais pas me mettre à l’engueuler comme si j’étais sa daronne. Du coup, je n’ose plus maintenant. 

T’aurais pu faire un truc vraiment connard et aller voir le contrôleur…
Non mais c’est vraiment un truc de collabo, ça ! Je préfère bouillonner à l’intérieur plutôt que d’aller la balancer. Puis elle a quatorze ans… Et de manière générale, je me dis que les gens qui font de la peine aux autres sont souvent des gens qui ressentent cette peine fois dix au fond d’eux. Je compatis, et je n’ai plus envie de leur en vouloir après.

Le dénominateur commun de tous tes morceaux, c’est un peu l’idée du réconfort. Tu fais de la musique pour consoler les gens, en fait ?
Je fais déjà probablement de la musique pour me consoler moi-même. Et puis on vit dans une époque tellement cynique, on voit le mal partout. On n'essaye jamais de se mettre à la place des autres. C'est un peu dommage. Je me dis que le type qui va écouter ça va peut-être se dire ensuite que pour que les autres soient moins cons, il faut qu’il commence à l’être moins aussi… Je suis en train de traiter tout le monde de cons, ça ne va pas du tout ! (Rires)voy2 (1)D’ailleurs, en parlant de ça, je repensais il n’y a pas longtemps au film Down by Law de Jarmusch. En gros, c'est Benigni qui se retrouve en prison avec Tom Waits, un mec méga-bourru qui lui parle super mal tandis que lui est tout le temps hyper-joyeux. Alors Tom Waits lui dit d'aller se faire mettre. Mais ce type en face, qui ne comprend pas trop l'anglais, lui répond "Merci, va te faire mettre toi aussi", comme si c'était un compliment. Ça lui fait complètement tomber toutes ses barrières de mec méchant et renfermé. Juste parce que le gars en face de lui est profondément gentil. Là, tu te rends compte que la gentillesse, ça se répand… (Il marque une pause) C’est vachement bisounours ce que je dis depuis tout à l’heure, je me rends compte ! (Rires)

Il paraît que tes chansons calment les crises d’angoisse, d’ailleurs. J’ai lu ça dans les commentaires YouTube sous l'une de tes musiques.
Oui, j’ai vu ! D'un côté, ça me fait super plaisir et d'un autre, je me sens un peu invité dans la vie de quelqu'un que je connais pas. Ce que les gens font de ma musique, c'est quelque chose qui leur appartient. Mais c'est délicat de rentrer dans l'intimité des gens juste parce que j'écris des morceaux. Même si j'adore, en revanche, que mes morceaux rentrent dans l'intimité des personnes qui les écoutent.

Est-ce que tu aurais quand même des trucs à conseiller aux gens pour les apaiser ?
Écouter des albums en entier. Se poser et ne faire qu'écouter de la musique. Décrocher de son téléphone, de son ordi, de sa tablette, d'Internet, de tout ça. Juste écouter un disque du début jusqu'à la fin. Et danser aussi. Même seul chez soi.

Étrangement, après avoir écouté l’un de tes morceaux sur YouTube, la chanson Une souris verte, s’est lancée automatiquement. Tu aimerais écrire des chansons pour enfants ?
Oui, parce qu'il y a un truc qui marche avec eux sur certains morceaux, sans que je sache vraiment pourquoi. C'est-à-dire qu'ils n'ont pas tous les niveaux de lecture, mais ils ne sont pas si cons que ça non plus. L'histoire de base va leur plaire et ils vont parvenir à faire des parallèles entre les trucs que tu racontes et la vraie vie. Et même s'ils ne s'en rendent pas forcément compte sur l’instant, ça les confronte déjà à certaines choses un peu dures de l'existence. C’est quelque chose que je m’efforce de faire avec les adultes, donc pourquoi pas écrire aussi pour les enfants. En plus, je pense que les chanteurs qui plaisent aux petits sont des chanteurs qui racontent des histoires. Aldebert fait vachement ça, par exemple. Aujourd’hui, la norme, c’est quand même de parler un peu toujours de soi au point d’en oublier parfois de raconter ce qui se passe autour. C’est bien de décentrer le propos de temps en temps…

Pour un multi-instrumentiste comme toi, ce n’est pas trop compliqué de travailler les textes sans pour autant négliger les mélodies ? De réussir à faire des musiques entraînantes avec des paroles qui ont du sens ?
Je fais des mélodies qui sont un peu alambiquées de base, et je commence toujours par les composer avant de faire le texte. J'ai la mélodie et je case les mots ensuite. Je suis incapable d'écrire un texte sans avoir déjà un rythme ou un mouvement qui est créé, des endroits sur lesquels les syllabes sautent, sur lesquels elles traînent ou elles s'arrêtent. Après, j'ai juste à essayer de trouver les mots les plus cohérents possibles avec l'histoire que je raconte. Donc pour résumer, je pense que j'ai d'abord une idée, un sentiment, un décor planté qui me souffle une rythmique et une instru. Puis une mélodie qui en découle. Puis le texte qui vient par la musicalité des mots que j'arrive à placer dedans. C'est un processus assez naturel en fait.voy3

Un de mes collègues de travail (Félix, pour ne pas le citer) m’a dit que ta chanson Les trois loubards lui faisait un peu penser à du Gotainer. Cette référence te parle ?
Je te raconte une petite anecdote avec Gotainer. Je fais l'émission Foule sentimentale sur France Inter et il était invité. Sauf que mes parents n'ont jamais écouté Gotainer de leur vie, donc ça ne faisait pas trop partie de mes références en grandissant. Bref, il vient me voir et me serre la main dans le studio. Et dans ces émissions, il y a toujours des gens qui viennent pour saluer les artistes ou prendre des photos avec eux, même quand ils ne savent pas qui c'est, au cas où ils deviennent vraiment connus un jour. Donc ce type vient me voir et je me dis que c'est un de ces gars-là. Sauf qu'il est resté comme ça, planté, et j'ai senti qu'il attendait que je dise quelque chose. Et là, heureusement, la programmatrice de l'émission s'est ramenée pour nous présenter. En plus, comme je connaissais vraiment mal ses chansons et que ça ne fait pas du tout partie de ma culture - même si j'ai écouté ensuite en rentrant chez moi et que j'ai trouvé ça super - je suis resté figé, et le seul truc que j'ai trouvé à lui dire, c'est que je connaissais son fils. C'était gênant. Très gênant.

Tu t’impliques aussi beaucoup dans l’esthétique de tes clips. Tu en as illustré quelques-uns. Tu fais aussi tes propres pochettes et les animations projetées lors de tes concerts. Tu as du mal à déléguer ?
J'ai du mal à faire les choses sans que ça vienne de moi, oui. J'ai des images très précises dans la tête de ce que je veux faire, de ce qui entoure chaque chanson, donc j'ai besoin de connaître très bien les gens avec qui je travaille, sur les pochettes ou sur les clips quand ce n'est pas moi qui m'en charge. Pour les vidéos par exemple, je travaille beaucoup avec Vincent Castant, qui est un très bon ami à moi et quelqu'un avec qui je suis très fusionnel. Il va comprendre exactement là où je veux en venir à chaque fois.

Certaines de tes compos ont des sonorités brésiliennes. C’est le fait d’être né à Lille et d’avoir passé une partie de ta vie sous la pluie nantaise qui t’as donné envie de mettre du soleil dans ta musique ?
(Rires) Putain, mais tellement ! C'est quand même deux villes où le temps est pourri. Lille, le ciel est plus bas que terre tout le temps, même quand il fait beau et qu'il fait bleu, le ciel est vraiment sur ta gueule. Mais j'aime bien les couleurs du Nord, je trouve ça magnifique. Et à Nantes, c'est le contraire : le ciel est très ouvert mais il pleut tout le temps. Tu sors, il fait méga-beau, et une demi-heure après, il va te pleuvoir dessus. Du coup, quand tu vas dans des endroits où le climat est un peu plus tropical on va dire, il y a un côté ultra-kiffant. Mais en plus de ça, les morceaux qui sont plus chaleureux dont tu parles, c'est des trucs qui sont de l'ordre du fantasme, parce que j'ai écouté de la musique brésilienne, regardé des films qui se passent là-bas, etc. Donc je m'imagine les couleurs, je m'imagine les odeurs et la chaleur.

Et pour finir, quelles sont tes références en termes de voyous ? 
Dans la musique actuelle pour moi, c'est Fischbach le vrai voyou. Sinon, en termes d'acteurs, je dirais Depardieu. Des voyous qui ont l'air de faire tout un tas de conneries en permanence, mais qui, pour autant, son gentils. Béatrice Dalle et Jean-Pierre Marielle aussi. Des gens qui ont roulé leur bosse. C'est des références d'outre-tombe un peu... (Rires).

++ L'album de Voyou, Les bruits de la ville, est chez tous les bons disquaires. 
++ Voyou termine ses légumes en couverture du Brain papier n°5 disponible partout ou presque