Tinder n’est-elle pas la plus grosse arnaque de l'Apple Store, puisque dans son fondement même, le but est de vous rendre accro ?  (swipe droit)
Judith Duportail : C’est une prise de conscience que l’on doit avoir collectivement : les applications de dating prennent de plus en plus de place dans nos vies, et toutes les études de sociologues montrent que l’on va de plus en plus se rencontrer là-dessus, pour ceux qui y arrivent. Il faut se rendre compte que l’on est en train de confier à des acteurs privés la tâche de gérer nos vies sentimentales, et on est en train de confier ça à des gens qui n’ont pas forcément les mêmes intérêts que nous. Il faut avoir ça en tête quand on est sur Tinder et qu’on galère, que ça marche pas, qu’on se fait ghoster, qu’on n’a pas de match, que les gens ne répondent pas. Il ne faut pas perdre de vue que ce sentiment de détresse et d’infériorité que l’on peut ressentir en se servant de ces applications, ça profite à quelqu’un. Tinder appartient à Match.com, Match.com est coté en bourse, le patron de Match.com appartient à un grand groupe qui s’appelle ISC, et le patron de ISC a dit que depuis que Match.com était en bourse, il passait un tiers de l’année sur son yacht et il s’en réjouissait. C’est très concret. Donc quand tu te sens minable sur ces applis, il faut penser à ce mec sur son yacht. Ta misère fait sa fortune.
matchDepuis la sortie de votre livre, avez-vous eu des retours de «Husky» et «Mirage», les deux hommes dont vous êtes tombée amoureuse grâce à l’application ?  
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Je les ai prévenus la veille de la sortie pour leur dire qu’ils étaient des personnages de mon livre. Ils m’ont dit qu’ils allaient l’acheter, mais je n’ai pas eu de retour depuis. En revanche, mon amoureux du collège dont je parle dans le livre m’a vu dans Quotidien, il a acheté le livre et il l’a lu direct en ebook. Husky, je l’ai nommé comme ça parce qu’il avait les yeux d’un bleu… C’est aussi celui qui m’a dit qu’il ne pouvait pas tomber amoureux de moi parce que nous nous étions rencontrés sur Tinder et non dans la vraie vie.
Mirage, lui, est très cash. Il me dit qu’il ne veut pas enlever Tinder parce qu’il est toujours tenté d’aller voir s’il n’y a pas mieux en rayon. Mon premier réflexe, c’est de gueuler, mais je me contiens, c’est une séquence triste. Quand il me dit ça, mon réflexe, c’est de me comparer, je me dis qu’il a raison, il y a plein d’autres filles sur Tinder. J’imagine tous les profils de meufs, trop belles, trop minces, la peau douce, de filles qui ne crient jamais, qui ne sont jamais lourdes, jamais jalouses… J’imagine tous mes défauts. Je me soumets quelque part, je rigole et je ne réponds pas à sa provocation. C’est fou dans le dating, la pression mise sur les femmes. Tu arrives en date en te disant «j’ai encore de la chance qu’il daigne me dater alors qu’il pourrait aller voir mieux ailleurs». Et à côté de ça, la société nous dit qu’il ne faut surtout pas mettre la pression sur les mecs au risque de les faire fuir. Je ne sais pas comment on ne devient pas toutes cinglées. Cette double pression me rend dingue. C’était important pour moi à travers ce livre de faire un «coming-out» de galérienne.

Avez-vous finalement réussi à mettre la main sur votre «note de désirabilité» (le fameux score Elo qui, dans ce cas précis, vous note selon le nombre et le type de matchs effectués)  ? (swipe droit)
Pour mon enquête, j’ai été aidé par un activiste avec qui nous avons fait des estimations. À partir de là, nous arrivons à trouver mon taux de succès. Je suis swipée à droite environ une fois sur deux. En ce qui concerne mon score Elo, je ne réussis pas à mettre la main dessus. Quelques jours avant la sortie du livre, Tinder a sorti un billet de blog en disant avoir abandonné le concept de score Elo et de «note de désirabilité». Donc, peut-être que cette note n’existe plus, mais je demande à voir...
superlikeLes algorithmes de Tinder démontrent que tout est truqué, un peu comme «le livre dont vous êtes le héros» : la marge de manoeuvre est là, mais relativement faible. Pouvez-vous nous en dire plus ? (swipe droit)
Au cours de mon enquête, je mets la main sur le brevet Tinder. Qui est donc un document qu’une entreprise dépose auprès d’une autorité pour qu’une invention devienne sa propriété intellectuelle. On peut y voir l’acte de naissance du swipe… Et dans ce brevet est détaillé un système de notation sophistiqué. Il faut cependant faire gaffe parce qu’un brevet ne correspond pas forcément exactement à ce qui se passe une fois le concept réalisé et mis sur le marché, mais ce document est plutôt un indicateur de ce qu’ils peuvent faire. On apprend qu’on peut être évalué sur son attractivité physique ou sur son intelligence. Tinder se réserve la possibilité d’évaluer ton Q.I. à partir de tes messages grâce au nombre de mots compliqués que tu emploies, et au nombre de mots par phrase. De faire passer tes messages par un test développé par l’armée américaine pour deviner ton niveau d’études. Dans ce brevet, ils donnent l’exemple de deux utilisateurs fictifs qui s’appellent Harry et Sally, et l'on apprend aussi que les hommes et les femmes peuvent être évalués différemment. Un homme qui a fait des bonnes études et qui gagne beaucoup d’argent va avoir des points bonus, et une femme qui aura le même profil aura des points malus. Dans ce système, la prime est toujours donnée aux paires où l’homme domine la femme, soit en termes financiers, en niveau d’études ou en âge.

Pensez-vous qu’au départ, l’appli' Tinder n’est rien d’autre que la réalisation du fantasme personnel de Sean Rad (le fondateur et PDG de Tinder) ? Pécho facilement des meufs sans avoir peur du potentiel râteau et pouvoir enchaîner les rencontres sans avoir la contrainte du message de rupture, parce que sur une appli', finalement, même les relation réelles sont perçues comme «virtuelles» ? (swipe droit)
C’est sûr ! Sean Rad a eu l’idée de créer Tinder grâce à sa propre expérience. Il raconte qu’il était dans un café et qu’il avait peur d’aller voir une jeune femme avec qui il échangeait un sourire. Il voulait trouver un outil qui supprime la peur du râteau. Sean Rad, c’était un timide, et Tinder est une application rassurante. C’est là où ça pose une question presque philosophique. S’il n’y a pas de risque, il n’y a également pas d’enjeu, et c’est pour ça que parfois, les rencontres Tinder sont si creuses. En médecine, on parle de la balance bénéfice/risque, et je pense que si tu n’as pas peur, tu n’investis pas quelque chose. C’est pour ça qu’un sourire d’un mec dans la rue aura beaucoup plus d’impact sur toi qu’un match Tinder. La promesse de pouvoir commander quelqu’un comme tu commanderais des sushis… Cette promesse, pour moi, est impossible.

Vous dites qu’aujourd’hui, vous êtes encore sur appli', mais uniquement à des fins journalistiques ? (swipe droit)
Oui, je veux voir si Tinder change quelque chose dans leur design… Je veux voir comment le programme évolue. C’est important pour ma crédibilité. Mais je ne peux plus faire de date. Ce qui est drôle, c’est que depuis la sortie du livre, certains mecs me reconnaissent sur Tinder, et à partir de là, on se retrouve à parler de mon livre.  

swLa Judith, héroïne de L’amour sous algorithme, est complexée — ou du moins atteinte par cette pression sociale, des injonctions faites aux femmes : ne pas être trop romantique, faire du 36, être toujours heureuse et dynamique. La Judith de la vraie vie est-elle comme ça aussi, ou vous avez forcé le trait ?  (swipe droit)
Tout est vrai, surtout en ce qui concerne les complexes physiques. C’était le plus difficile à écrire mais, il le fallait. J’ai parfois eu l’impression de devoir revêtir une sorte de corset de la meuf cool, c’est difficile à tenir. Je pense que c’est une forme de sexisme moderne pour museler les femmes et leurs besoins affectifs. Si je dois définir «la fille cool», je dirais que c’est une nana qui est «baisable», qui rigole de tout, même des humiliations. Avec la ligue du LOL, on a percé au grand jour cette tyrannie du «cool». Moi, j
e suis complexée par mon corps, mon poids. Je me rends compte que si je veux aller chercher cette note de désirabilité, c’est qu’elle fait écho à des souvenirs très anciens de courbes de poids dans mon carnet de santé, d’humiliation avec des médecins. De traumatismes de gamines que je ne suis certainement pas seule à avoir eus. À l’école, on insultait ma mère, on me regardait mal parce que j’étais boulotte. Ça a créé des failles affectives que j’essaie de combler aujourd’hui. C’est aussi ça qui me rend accro à Tinder. Tous les matchs ont cet effet pansement sur moi — du moins c’est ce que je crois sur l’instant, mais au final, ils ne font qu’aggraver les choses.

Avez-vous testé d’autres sites comme Abricot, Happn, Badoo, Meetic… ? (swipe droit)
Happn, Adopte un mec, OK Cupid… Je les ai un peu tous testés, mais je n’ai pas enquêté dessus. Il ne faut pas perdre de vue que la plupart de ces applications sont détenues par Match.com. Toutes ces applications s’échangent les données entre elles. Ce sont juste des différences de marketing, mais dans le fond, c’est la même chose.

Quelle a été la réaction de Tinder et des représentants en France suite à la sortie de votre livre et de la médiatisation autour ? (swipe droit)
Ils étaient au courant de la sortie du livre et ils étaient très hostiles. Ils m’ont bien fait comprendre qu’à la moindre connerie, ils n’hésiteraient pas à me poursuivre en justice.


Vous êtes de retour à Paris après avoir mené la majeure partie de votre enquête à Berlin. Alors, plutôt Strudel ou chausson aux pommes ? 
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À 100 % chausson au pomme : j’ai quitté Berlin, et je suis de retour à Paris !

 ++ L'amour sous algorithme,  de Judith Duportail, éd. Goutte d'Or, 234p., 17 €