Le hipster n’a aucune personnalité
Même s’il est persuadé d’être à l’avant-garde, le hipster est le plus grand des suiveurs. Il tatoue sa peau, mange des Buddha bowls, adooooore New-York, appelle ses enfants Marcel et Léopoldine, le tout en buvant son vin naturel confortablement assis dans son canapé vintage en écoutant Metronomy sur son HomePod. Bref, il coche toutes les cases que son statut de hipster lui impose de cocher, sans en oublier aucune, et sans jamais se risquer à mettre ne serait-ce qu’un petit orteil hors des clous. Et ce manque criant de personnalité n’est pas un avantage quand il s’agit de passer à l’horizontale, car les joies de la bagatelle requièrent en effet un minimum de sens de l’aventure et de l’expérimentation, le clitoris étant un appendice un peu plus complexe à utiliser que le bouton photo d’un iPhone X.

Le hipster ne lâche pas prise
Ce qui frappe quand on tombe nez à nez avec un hipster, c’est l’étonnante maîtrise de son apparence physique. Rien n’est laissé au hasard, le moindre poil de barbe est taillé au millimètre, le moindre carreau de chemise est assorti à la plus petite rayure de chaussette, et même quand il joue la carte de la négligence, on sent qu’elle a fait l’objet d’un brainstorming de deux heures devant le miroir. Bref : le hipster, qui nous l’avons déjà dit, a la personnalité d’un caméléon, vit également dans un contrôle permanent de sa personne, qui traduit une inaptitude maladive au lâcher-prise. Or, il est bien connu que le lâcher-prise est aussi indispensable au plaisir sexuel que l’alcool à l’ivresse, la neige au ski ou sa parka rouge à Laurent Wauquiez.

Le hipster ne parle pas de cul
Une vie sexuelle épanouie s’accompagne inévitablement d’une parole sexuelle libérée. Comment les hipsters parlent-ils de cul ? C’est simple : ils n’en parlent pas. Quelques jours avant d’écrire ces lignes, je buvais des coups dans un bar du onzième arrondissement de Paris en compagnie « d’amis d’amis » dotés de la panoplie hipster complète. Alors que nous nous interrogions poliment sur nos activités respectives, j’en suis venu à parler des livres que j’ai écrits, et notamment d’un essai sur le poil, dans lequel je confesse mon goût pour les chattes non épilées. À cet aveu, monsieur Hipster s’est écrié « je vais vomir » et madame Hipster s’est mise à parler de but en blanc des plans-séquences chez Kitano. L’anecdote suffit ou il faut que je développe ?

Le hipster écoute des trucs chiants
Dis-moi ce que tu écoutes, je te dirai comment tu baises. Et les playlists de monsieur et madame Hipster ne sont guère affriolantes. De la folk à bonnet, de l’électro uniquement si elle est parée de son suffixe -pop, un peu de rock mais surtout pas noisy, du hip-hop quand un rappeur fait un featuring chez James Blake, et pour ce qui est de la folie, le maximum est atteint quand Philippe Katerine sort un disque. Bref une playlist qui ne sent ni l’audace, ni la sueur, ni la rage, ni la passion, mais juste l’arôme bois de santal diffusé par la bougie Zadig & Voltaire à 50 euros à la lueur de laquelle ils baisent le samedi soir en revenant du Palais de Tokyo.

Le hipster mange des Buddha bowls
Dis-moi ce que tu manges, je te dirai comment tu baises. Et dans l’assiette du hipster, du healthy, du veggie, du yummy, mais rien de véritablement sexy. La blanquette de veau, le boeuf bourguignon et le cassoulet de grand-mère n’ont certes pas le monopole du bon goût gastronomique, et la nouvelle cuisine est volontiers réjouissante, mais soyons sérieux : quiconque a été doté à la naissance de papilles gustatives en état de marche s’ennuie comme un rat mort en mangeant un bowl betteraves / tofu / graines germées, et quiconque préfère une chips de chou kale sans graisse à une PUTAIN DE CHIPS à la patate, à l’huile et au sel, est mathématiquement inapte au plaisir.

Le hipster vit « sans »
Repas sans viande, fromage sans lait, céréales sans gluten, vin sans sulfites, dessert sans sucre… Et quand on passe au lit, ça se passe comment ? Chatte sans poil, cunni sans mouille, aisselles sans odeur, levrette sans fessée et orgasme sans décibel ? Le sexe, c’est l’excès et la démesure, c’est pour les gens qui vivent « avec ». Le sexe c’est bon quand c’est un peu trop, mais le hipster, qui rappelons-le vit dans le contrôle et l’inaptitude au lâcher prise, a le « trop » en horreur. Le seul excès qu’il s’autorise tient dans la quantité astronomique de photos qu’il poste chaque jour sur Instagram.

Le hipster vit dans un diaporama
Le hipster a un pied dans le monde réel et l’autre dans Instagram, où il met en scène sa vie quotidienne dans une incessante procession de clichés flanqués de hashtags poussifs. On a tous déjà vu, au restaurant, monsieur et madame Hipster mettre des heures à photographier leurs assiettes bowls, multipliant les clichés jusqu’à trouver le meilleur angle et la meilleure lumière avant de les instagrammer. Alors imaginez-les au lit en train d’essayer de se photographier pendant le cunni ou la turlutte : au bout de 25 minutes de pose, fatalement, le désir s’étiole, et leur nuit de baise tourne à la partie de Scrabble. #sexy

Le hipster n’habite pas dans son corps
Conséquence de l’instagrammisation de son esprit, le hipster s’épanouit dans un monde qui n’existe pas. Les filtres Insta lissent nos traits et nous font un beau teint, mais on ne baise pas dans la galerie d’images de son téléphone portable, on baise dans un lit, et quand monsieur et madame Hipster se mettent à poil, ils se découvrent mutuellement des petits comédons, ridules, bourrelets, vergetures et autres imperfections lissées habituellement par les filtres qui leur font oublier que ce qui fait la désirabilité d’un corps, c’est ce qu’il révèle d’unique, et donc d’imparfait. Mais demandez à des hipsters de désirer l’imperfection, et ils vous accueilleront avec le même enthousiasme que si vous les invitez à manger une saucisse-frites dans un Flunch à Montluçon.

++ Cet article est extrait du Brain papier numéro 5, qui est disponible partout ou presque.

Illustration : Caroline Laguerre.