EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN
Fer de lance de la musique industrielle allemande et toujours en activité malgré une composition à géométrie variable, ce groupe expérimental culte formé dans les années 80 est l'une des références que cite Kompromat, aux côtés des Américains Crash Course In Science.

Julia Lanoë : C’est un groupe qui m’a vraiment beaucoup marquée et que j’ai énormément écouté. J’avoue avoir été très inspirée par ce qu’ils chantent pour écrire les différents morceaux de l’album de Kompromat. Essentiellement dans la diction - et c’était intéressant de chanter en allemand à cause de ça -, pour cette manière dont le chanteur de Einstürzende Neubauten détache les mots avec beaucoup de soin, même si j’aime aussi énormément les mélodies et les thèmes que le groupe aborde. Je suis très sensible à ce groupe.
Pascal Arbez-Nicolas : Moi, je n’aime pas trop. Ça ne me parle pas, ça ne me touche pas.
Julia : Parce que c’est un groupe qu’il faut écouter sur la longueur et avec patience. Moi, par exemple, je peux écouter Einstürzende Neubauten toute une nuit, je me fais quatre albums à la suite.
Pascal : Je vois le genre : sur un bateau à Ibiza, je me mets un petit Neubauten avec un petit livre, genre un Nietzsche de 700 pages, pour faire passer le tout en douceur... Ce n’est pas que je trouve ça trop hard ou bruitiste, c’est simplement le type d’écriture qui ne me parle pas. Par exemple, j’ai adoré les premiers Björk quand elle faisait encore de l’électro, et puis à un moment, elle est partie dans des délires de notes, c’était «la la la» par-là, «la la la» par-ci, j’en pouvais plus. Mais surtout, je me demandais comment elle faisait pour retenir toutes ces notes.

NINA HAGEN
Qu’elle se présente sous l’étiquette punk, adepte de Jéhovah, breakdanseuse, reggae-girl ou chanteuse de pop teutonne surannée, la plus punk des punks aura imposé sa patte (et ses looks déments) sur toute la galaxie musicale. En plus d’un certain franc-parler.


Julia : Je l’ai beaucoup, mais vraiment beaucoup écoutée. J’adore son côté assez punk et jusqu’auboutiste.

Tu lui as piqué des trucs ?
Julia : Non, pas vraiment, enfin, je ne pense pas de manière aussi directe. Je trouve ça assez compliqué comme principe d’interview — quand je chantais en français, on ne me soumettait pas tous les noms des chanteurs français ! (Rires) Alors Cabrel ? Ben Cabrel, La Corrida quoi ! Je suis aussi influencée par des chanteurs anglais ou français, tu sais, mais comme je chante en allemand…

On ne parlera que d’artistes allemands. Ce sera la punition !
Pascal : Nina Hagen, oui, moi je vois bien qui c’est, mais je ne peux pas dire que je l’ai écoutée en boucle... Quelques trucs par-ci par-là, mais j’ai pas passé ma vie sur ses disques.

D.A.F (DEUTSCH-AMERIKANISCHE FREUNDSCHAFT)
Duo blond-brun issu de la scène punk de Düsseldorf, dans les années 80, D.A.F s’est fait le chantre de l’EBM (pour Electronic Body Music), une musique martiale, brute, synthétique et scandée. L’équivalent du punk avec des synthés, pour faire simple.

C’est le groupe qui vous lie le plus, du moins dans le projet Kompromat, il me semble ?
Pascal : Oui vraiment, c’est notre référence commune, le duo qui nous rapproche. Je les ai énormément écoutés et ils ont beaucoup inspiré la musique que je fais, et ce, quels que soient mes différents projets.
Julia : Idem pour moi. Ils ont inventé et inspiré tout le mouvement EBM. Ce sont les papas en quelque sorte, j’ai beaucoup usé leurs disques mais aussi ceux de tous leurs héritiers, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs.

Des groupes comme Nitzer Ebb, par exemple ?
Julia : Oui mais Nitzer Ebb un peu moins, en fait. Ce que j’aime dans D.A. F, c’est que derrière leur côté martial et en colère se dissimule une facette très mélodique. Et puis Nitzer Ebb, et leur imagerie qui mélange uniformes militaires et références nazies, c’est un peu trop compliqué pour moi.
Pascal : Pourtant, The Horrorist a un peu cette image-là désormais.
Julia : Clairement, il joue avec les codes militaires, mais il n’y a pas de référence aux aigles, etc. Alors que chez Nitzer Ebb, ces sigles étaient quand même très louches. De toute manière, je n’ai jamais vraiment compris ce délire avec les croix gammées.
Pascal : En fait, je pense que tu n’es pas très ouverte comme fille. (RiresOpen your mind, j’ai envie de dire, quoi...
Julia : C’est ça, je ne suis pas très ouverte aux nazis !

KRAFTWERK
Les grands-pères de l'électro, ou l'un des plus grands quatuors au monde tout court. Et aussi le groupe le plus détesté de ces électropunks de D.A.F.

Pascal : Perso, j’aime D.A.F et Kraftwerk ! C’est une énorme source d’inspiration pour la musique que je fais. Radioactivity, c’est quand même un morceau très fort et dansant réalisé avec pas grand-chose, c’est beau et profond. Après, je n’aime pas tout dans leur discographie ; il y a certaines tracks que je trouve à la limite de la blagounette. En fait, de cette même époque, je préfère Crash Course In Science, mais ils étaient américains, ça ne marche pas pour l’interview.
Julia : J’ai l’impression que l’imagerie de Kraftwerk a beaucoup influencé Théo (l’artiste contemporain français qui a réalisé la pochette et les visuels de Kompromat, nda), même si on est juste photographiés devant un fond de stores à lamelles avec de grosses lunettes. Mais D.A.F, ils disaient quoi de méchant sur Kraftwerk ?

Oh, c’était surtout Gabi Delgado qui est une vraie langue de pute. Il racontait juste que lorsqu’ils jouaient sur scène au Ratinger Hof, la salle de concert punk de l’époque, et se ramassaient des cadavres de lapins sur la gueule, les Kraftwerk, tous de costards vêtus, buvaient du thé au lait dans un salon chic de l’époque à Düsseldorf. Et il ajoutait qu’il avait toujours eu envie de leur mettre son poing dans leur gueule.
Pascal : Le principe de Kompromat, c’est de porter des costards et de se prendre quand même des carcasses de lapins sur la gueule en live.

RAMMSTEIN
Depuis les années 90, ce groupe entre metal et indus' s’est fait une spécialité des corps sculptés dans l’acier et des shows pyrotechniques à rendre fou un pyromane, se forgeant au passage une réputation mondiale auprès de millions de fans.

Julia : Alors leur musique ne me parle absolument pas, mais il y a quelque chose chez eux qui m’interpelle.
Pascal : Ah, exactement pareil ! La musique, c’est pas possible, mais pour les avoir vus en live plein de fois parce que j’ai fait des tournées avec eux en Australie sur ces gros festivals itinérants où tu joues chaque jour dans une ville différente, j’ai assisté à leurs shows plusieurs fois, et c’est vraiment complètement dingue. L’esthétique est démente. Après, il est certain que chez moi, dans mon petit cabriolet à Saint-Tropez, je ne vais pas mettre Rammstein à fond. Ce n’est pas un truc pour se faire des amis.
Julia : Je les ai vus au Canada et qu’est-ce que j’ai aimé ! Il y avait plus de 100 000 personnes, c’était vraiment un show monstrueux, avec de la pyrotechnie partout, des trucs enflammés qui passent au dessus du public.
Pascal : Ah c’est très simple, ils se mettent mutuellement le feu entre eux, le mec va à la pompe à essence, fait le plein, asperge tout le monde ensuite puis craque une allumette. C’est un peu la version fin du monde du Puy du Fou.
Julia : Ouais, mais il y a aussi beaucoup d’ironie dans leurs shows, ça n’est pas sérieux une minute, c’est très drôle, alors que le Puy du Fou, pas une seule seconde.

BONEY M
Immense groupe de disco commerciale monté de pied en cap par le producteur Frank Farian, Boney M, c’est un peu les Village People sans la moustache.

Et alors-là, shame on me, j’ai découvert qu’ils étaient allemands.
Pascal : Mais fallait me le demander, je le savais. Tu es au courant qu’au départ, le mec qui faisait toutes les voix, c’était le producteur lui-même, et qu’ensuite, il a monté un groupe de toutes pièces pour faire des shows et des lives ?
Julia : C’est un peu le côté musique de mariage allemand, non ?
Pascal : Arrête, tu mets Rivers Of Babylon quand t’es fracass' et tout le monde danse sans se poser de questions... Quand j’écoute la production, les reverbs avec les effets sur les charleys, je me dis que ce n’est pas envisageable que les Daft Punk ne les aient pas beaucoup écoutés.

LIAISONS DANGEREUSES
Trio pionnier de l’EBM allemande avec les D.A.F, les Liaisons Dangereuses n’ont laissé qu’un album et un single culte : Los Niños Del Parque, qui marquera des années plus tard un public se réclamant autant de la techno que de la house.

Alors ce qui est génial, c’est que comme leur plus gros tube est chanté en espagnol, beaucoup pensent que c’était un groupe ibérique.
Julia : Mais ils chantaient aussi en français et en allemand. Leur titre Être assis ou danser en est bien la preuve. En fait, ils chantaient dans toutes les langues et c’est, à mon avis, l'une de leur principales forces, en plus, évidemment, de leur musique. C’est effectivement l'un des groupes à citer parmi ceux qui ont inspiré Kompromat.
Pascal : C’est vrai qu’au tout début de notre collaboration, on a évoqué Liaisons Dangereuses — et quand j’y repense, dans les premières démos que je t’ai envoyées, il y avait un peu leur signature, ce type de basse avec des mélodies très mécaniques. Mais au final, on ne les a pas vraiment gardées. On a zappé ces trucs EBM à la Liaisons Dangereuses et on s’en est un peu éloignés.
Julia : Mais c’est revenu quand même par le mélange des paroles entre allemand et français comme une forme de clin d’œil. Et c’était justifié d’ailleurs, parce que je les aime tellement que je n’ose même pas les jouer dans mes DJ-sets.

OFF
Fondé en 1985 par Sven Väth (qui n’est pas encore le DJ superstar qu’il va devenir) et les futurs membres de Snap!, OFF, avec Electrica Salsa, va s’imposer comme l'une des pierres angulaires de la new beat qui cartonne en Belgique.

Pascal : Ah ça, on ne peut pas faire plus allemand — et c’est Sven Väth à ses débuts qui se cache derrière.
Julia : Je n’ai jamais écouté, même Sven Väth. J’avoue être passée toutes ces années à côté.
Pascal : J’étais fan. Electrica Salsa, je l’ai beaucoup écouté à l’époque de la new beat, dont c’est d'ailleurs un classique. Après, le côté transe de Sven Väth en solo me parle moins. Pour la petite histoire, un jour que je jouais à Ibiza pour la résidence de Sven au Pacha où il m’avait invité, j’ai décidé de lui faire une surprise et de faire une cover de Electrica Salsa. Tu me connais, je m’y suis pris la veille de prendre mon vol pour Ibiza, en me disant que j’allais plier cette reprise en quelques heures. Sauf que le morceau est hyper-complexe malgré les apparences, avec des cycles de six et huit mesures. La construction est dingue et j’ai dû me coucher à pas d’heure pour en venir à bout et faire ma surprise.

GIORGIO MORODER
OK, on dérive un peu : Giorgio n’est pas allemand mais italien, or comme ses meilleurs tubes ont été produits dans son studio de Munich et qu’il est responsable du fameux Munich Sound qui a profondément influencé la synth-disco, on lui a accordé la nationalité allemande.

Pascal : Dieu existe et il s’appelle Giorgio !
Julia : Je ne l’aime pas beaucoup, même si je le trouve génial ; mais il est certain qu’il n’a absolument eu aucune influence sur ma musique.
Pascal : Il correspond complètement à une époque révolue, il a une patine qui est intéressante, plus ce côté cosmique dans sa musique qui est revenu en force ces dernières années. Mais ses dernières productions, franchement je ne peux pas. Cette volonté pathétique de faire jeune et moderne... Si j’étais lui, j’aurais fait un album à l’ancienne avec des magnétos, des vieux synthés et des compresseurs. Ce qu’on a envie de revivre avec Moroder, ce n’est pas ce qu’il fait aujourd’hui avec Britney Spears, mais ce qu’il a produit avec Donna Summer.

NENA

Julia : Euh, à part 99 quelque chose, elle a fait autre chose ?
Pascal : C’est un peu la Desireless allemande, non ?

Oui, sauf qu’elle a fait ce titre magnifique avec Westbam qui s’appelle Oldschool Baby.
Pascal : Ah mais oui, c’est vrai, ce morceau est génial ! En fait, j’en étais tellement fan que j’en ai fait un remix juste pour quand on était dans le bus qui nous transporte pendant les tournées de date en date. Je ne sais même pas s’il est sorti officiellement, mais on doit le trouver sans problème sur YouTube.

Est-ce que j’en ai oublié ?
Pascal : Oui, tu as oublié Alphaville et leur Big In Japan. Et c’est mal !
Julia : Schwefelgelb, c’est de l’EBM d’aujourd’hui, ça va te plaire, forcément.

++ Traum Und Existenz de Kompromat, est sorti chez Clivage Music