Le printemps était de retour. En traversant Kottbusser Tor, on croisait à plusieurs reprises de jeunes Turcs au volant de leur voiture, vitres grandes ouvertes, qui diffusaient dans la rue Au DD de PNL, comme les dealos parisiens laissent dans les cages d'escalier leurs effluves de 1 Million de Paco Rabanne. Sur mon smartphone, les réseaux sociaux n'arrêtaient pas de me rappeler la mort d'Agnès Varda. Depuis trois jours déjà. Ça ressemblait à un crowdfunding pour ses funérailles, mais sans JR. Même Lecken, cette super soirée lesbienne, lui avait rendu un hommage ému sur son compte Instagram, comme une évidence. On doit tous quelque chose à Agnès, «alors que question queer, elle a plutôt brillé par sa connerie», me textait Philippe, qui était dans un de ses mauvais jours. C'est sûr qu'elle avait un peu mis sous le tapis l'homosexualité et la séropositivité de Jacques Demy.

«Ça manque un peu de gouines tes chroniques», me faisait remarquer très justement Jennifer Cardini, que mon mec, qui n'y connait rien en deejays et ne retient aucun nom, continuait à appeler Samantha Canelloni. C'est pour ça que j'étais contente de retrouver Laura à Trashera pour qu'elle me tienne à jour de tous les dramas lesbiens locaux. «Attends, je vais te présenter la copine de ma meuf, c'est important que tu relates nos modes de vie alternatifs et polyamoureux». Avec plaisir mon amour ! Elle revenait de Grèce avec Lucie. Elles avaient hésité à aller à Lesbos ou Mykonos, il y a même une île qui s'appelle Snifos ou quelque chose dans le genre, mais elles avaient opté pour Poros, qu'elles avaient rebaptisé «l'île aux chattes», rapport à la surpopulation féline. «Elles nous suivaient partout». Ça changeait pas trop de Berlin, du coup.

Pour mon grand retour dans la scène berlinoise, j'étais partie en mode grand reporter, prête à faire mes 35 heures d'affilée (merci Martine Aubry). J'avais revêtu un uniforme de terrain composé entièrement de pièces laissées en after chez moi et qui connut son petit succès. «T'es un peu la Florence Aubenas de la night, d'ailleurs tu vas encore te faire prendre en otage dans les toilettes», notait un confrère journaliste. Justement, aux toilettes (where else ?), les discussions les plus absurdes s'enchaînaient. Josué me racontait qu'il avait confondu un tube de lubrifiant avec de la crème de nuit. Un garçon allemand pointilleux question environnement se demandait si ses ecstas verts étaient éco-friendly. Puis après des discussions de routine sur l'astrologie et la difficulté de retenir les prénoms des gens qu'on croise constamment en club, quelqu'un affirmait d'un présent de vérité générale martial «Ici, toutes les bites sentent bon».

Sur le dancefloor, un garçon me chauffait et me complimentait en me couvrant de baisers. Il était visiblement un peu high mais je préférais refouler cette information par orgueil. Quand je revenais vers lui 10 minutes plus tard après être allée chercher un verre, j'étais vite remise à ma place, le mec ne voyait plus du tout qui j'étais. «C'est toi qui m'a attaché avec des lacets dans les toilettes ?» I wish !

Une semaine plus tard, on allait à l'autre soirée de Geovane, Riot, toujours peuplée par la mafia brésilienne. J'étais immédiatement magnétisée par un Bolivien à la beauté caravagesque venu passer comme tout le monde ses vacances ici. Après quelques échanges polis, il commençait déjà à se rhabiller. «J'aime vraiment la liberté qu'il y a ici, mais je suis plutôt dans le mood à fumer un joint en écoutant du reggae dans un bar», me disait-il alors courtoisement. De toute façon, c'est toujours la même chose : c'est soirée gay, soit reggae.

Le mot d'ordre de la fête, c'était «I'm so brexcited !». Je retrouvais plein d'amis anglais de Paris, comme Themba, qui avaient tous demandé la nationalité française. Mais plus personne ne savait vraiment d'où il venait, et encore moins où il allait. D'ailleurs, l'option de reconnaissance faciale de mon smartphone avait abdiqué. Putain, même mon téléphone ne me reconnaît pas. À qui faire confiance désormais ?