Quand on lit votre livre, on se demande si Macron croit réellement à sa politique et la théorie du ruissellement, ou s'il fait tout ça consciemment pour la caste des ultra-riches ?
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot :
Sans l'ombre d'un doute, c'est en toute connaissance de cause que ses choix sont faits. Ils sont assumés tout en faisant l'objet de nombreuses manipulations pour que l'opinion publique, donc les membres des classes moyennes et populaires, ne comprennent pas la violence de cette politique de classes. Nous pouvons l’affirmer grâce à nos recherches auprès de cette oligarchie, qui s'accapare tous les pouvoirs et toutes les richesses, et fait fi de l'intérêt général. C'est pourquoi Macron a été porté à l'Élysée par cette caste. Cette classe est mobilisée à tous les niveaux pour la défense de ses intérêts. Des intérêts antagoniques avec la classe populaire. Le capitalisme a permis le servage, l’esclavage, le salariat, et aujourd'hui le précariat et l'ubérisation, ces nouvelles formes de déshumanisation.

Les ultra-riches s'en foutent ? Sont-ils fondamentalement égoïstes ?
Non, c’est simplement l’entre-soi qui construit les sentiments de supériorité et d’impunité des dominants. Ils vivent tout le temps entre eux. Emmanuel Macron a été scolarisé derrière les grilles du lycée jésuite La Providence à Amiens, au lycée Henri IV à Paris, à l'ÉNA, dans les grandes banques... Il a toujours évolué et continue à évoluer dans un entre-soi qui renvoie un miroir narcissique, leur faisant croire en leur excellence et en leur mérite. Ils sont ainsi  persuadés de leur bon droit. Au point d'utiliser des armes létales contre le peuple.

Comme quand Emmanuel Macron répète qu'il doit faire plus de pédagogie, ce qui est une façon de prendre le peuple pour un con ?
Oui. Il est porté par les grands de ce monde. Et il est très méprisant à l’égard des travailleurs, osant traiter des ouvrières en colère «d’illettrées». Pour Michel et moi, mener toutes ces enquêtes dans la grande bourgeoisie a été une renaissance. Michel est issu de la classe populaire, moi de la petite bourgeoisie provinciale. On n'avait pas accès à cette oligarchie. Aujourd'hui, ça a bouleversé notre regard sur la société. Pour eux, nous n'existons pas. Nous ne sommes plus que des charges et des coûts.
Le Président des ultra riches

La nouveauté, c'est peut-être le cynisme assumé de Macron.
Assumé, oui. C'est le niveau supérieur de la violence des riches. C'est la fin des conflits d'intérêts. Emmanuel Macron ne défend pas l’intérêt général mais les seuls intérêts privés de l'oligarchie. Avec lui, on est passé au stade supérieur de la lutte des classes.

Le stade ultime ?
Non. La descente aux enfers peut être encore beaucoup, beaucoup plus grave. Notre sociologie est désenchanteuse, mais aussi optimiste. Pour être vaillant, il faut connaître parfaitement les déterminismes de notre société. Comme en psychanalyse, il faut connaître ses propres déterminismes pour sortir de ses démons.

La gauche au pouvoir a aussi aidé les riches. Pourquoi le pouvoir soutient-il toujours cette classe dominante ?
Ils ont tous les pouvoirs, y compris sous les gouvernements de la gauche libérale. Depuis 1983, avec le livre La gauche bouge (de "Jean-François Trans", pseudonyme étonnant du jeune... François Hollande !, ndlr), le PS a clairement revendiqué un revirement vers le néolibéralisme. Les années Mitterrand furent celles du  fric, où les ministres offraient sur un plateau d'or des entreprises à Bernard Arnault ou à Bernard Tapie.

Les ultra-riches sont hyper organisés. Est-ce qu'on ne sent pas monter quelque chose en bas aussi ?
Vous avez raison, les 1% sont extrêmement solidaires. Autour de champagnes raffinés, les dominants se retrouvent dans les soirées mondaines des beaux quartiers. Ils ont beaucoup d'argent et de pouvoir, donc ils peuvent être en permanence dans le don et le contre-don. Alors que  pour les 99%, nous sommes beaucoup trop nombreux, et nous n'avons pas grand-chose à échanger. De surcroît, les milliardaires, propriétaires des médias, nous divisent. Seul un rassemblement dans le respect de nos diversités peut renverser les rapports de force.DSC_0820 v02_Mention obligatoire  © Cyrille Choupas (1)Ce système se nourrit des pauvres, au moins en tant que consommateurs. En appauvrissant sa propre base, le système ne s'avère-t-il pas autodestructeur ?
Ce serait juste pour les Trente Glorieuses. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Avec la robotisation et l'informatisation, la main d’œuvre n'est plus aussi nécessaire. Par ailleurs, le dérèglement climatique n’est pas freiné pour des raisons diverses de profits à court terme, mais aussi comme arme d’élimination de la partie la plus pauvre de l'humanité. Il y a eu les camps d'extermination des nazis. Là, en aggravant le réchauffement climatique, l’oligarchie mondialisée a trouvé un autre moyen, qui sera attribué à la nature.

Le réchauffement climatique est volontaire ?
Notre sociologie est souvent stigmatisée comme une théorie du complot. Mais en réalité c'est une classe, au sens marxiste du terme, qui défend des intérêts gravement prédateurs dans le cadre d’une guerre de classes que les riches mènent  contre les pauvres. C'est d’ailleurs une déclaration en 2005 du milliardaire américain Warren Buffet. Le dérèglement climatique est le bouquet final du capitalisme. Est-ce que nous serons à la hauteur de la survie  de la planète et de l’humanité ? En tout cas, il faut soutenir les jeunes qui sont dans la rue pour lutter contre le dérèglement climatique dont les seuls responsables sont les capitalistes.

++ Le président des ultra-riches, de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éd. Zones, 165 p., 14 €

Crédit photos : Cyrille Choupas.