JACQUES pose des questions à SUPERPOZE

superpoze (1)Tu penses quoi des interviews et des articles sur toi ? Tu trouves pas ça gênant à chaque fois ? Moi quand je lis un truc sur moi j'ai toujours le sentiment d'avoir été incompris. Quel est ton rapport à la presse musicale d'aujourd'hui et de la loi du «un post toute les deux heures» ? 
Superpoze : Dans la plupart des cas, je trouve les articles concernant ma musique plutôt justes, ou du moins, que je sois d’accord ou non, je les comprends sans me dire que ça passe à côté du propos. Mais j’ai la chance qu’ils concernent pleinement ma musique, et pas, comme tu dois le vivre, ma coupe de cheveux ou mon mode de vie. J’ai moins de chance d’être incompris dans la mesure où la majorité des clés de compréhension de ce que je suis se trouvent dans la musique elle-même.

Je suis assidûment l’actualité musicale parce que j’aime m’imaginer que faire des disques, c'est une immense conversation entre musiciens qui ne se connaissent pas, alors pour répondre quelque chose de pertinent et apporter ma pierre à l’édifice j’essaye de bien écouter ce que les autres disent. J’écoute la radio, je lis les blogs, la presse, et je trouve ça de qualité, même si je peux regretter de lire souvent les mêmes mots pour décrire la musique. J'ai le sentiment qu'on manque de vocabulaire sur ce terrain-là. Mais peut-être est-ce la faute des artistes qui font des disques pas assez inspirants pour ceux qui écrivent dessus. C’est un cercle vicieux parce qu’un musicien qui lit la presse musicale et qui tombe sur une analyse de disque pas inspirée, ça ne va pas l’inspirer.
superpoze

J'ai remarqué que dans la musique il y a plein de types de succès différents, entre les gens qui sont connus pour un morceau mais qui n'ont pas de vrais fans, et d'autres qui sont jamais passés à la radio mais qui remplissent des salles. C'est quoi le succès dans la musique selon toi ? T'as des exemples d'artistes qui ont mené une carrière qui incarne ta vision de la réussite ? 
À mes yeux, le succès est avant tout celui de la musique plus que celui de l’artiste. La réussite c’est faire un morceau qui fait pleurer, qui lève le voile sur une zone d’ombre intime, et qui rend la vie douce ou simplement intelligible. C’est dire à la place des autres ce qu’ils n’arrivent pas à se formuler. Mais c’est indissociable de l’époque. Si c’était juste ça, on n'aurait plus besoin de composer de la musique depuis longtemps, on a tout ce qu'il faut en stock. Donc le succès d’un artiste, c’est comprendre son époque et lui rendre service en musique.

Peux-tu nous parler de quelque chose de non-musical qui influence ta musique  ? N'importe quoi qui n'est pas une musique.
L’eau. Si je suis proche d’une source d’eau, la musique que je fais change. Je la trouve meilleure et je trouve qu’elle ressemble au monde. Sinon, je trouve qu’elle ressemble juste à de la musique.

Des scientifiques, économistes, sociologues et autres philosophes du monde entier s'accordent à dire que notre civilisation court si vite à son auto-destruction que même notre génération en sera témoin. Comment te places-tu par rapport à cette info ?
J’ai fait un album autour de cette question il y a deux ans, For We the Living. Tout ce qui relève de l’auto-destruction est fascinant puisque profondément humain, et en tant que musicien et donc chambre d'écho de l’humanité, j’ai hâte de vivre ça ! Ça va sûrement générer des sons très intéressants qu’on pourra utiliser pour raconter ça. Il y aura des samples «cri de banquier en fuite» ou «explosion des bâtiments qui abritent les serveurs Google», et ce sera le moment de refaire un morceau ensemble.sii

On est donc là, sur l'infime surface vivable d'une boule d'eau géante qui tourne autour d'une boule de feu géante, le tout dans un univers qui grandit à l'infini, tu trouves pas ça completement random ?  Tu y penses souvent ? Tu crois en Dieu ? Sinon en quoi ?
J’y pense très souvent et ça m’apaise beaucoup, ça permet d’évacuer les petites contrariétés d'échelle humaine. Je ne crois pas en Dieu, non, et c’est pour ça que je prends la musique avec beaucoup de sérieux. C’est là que j’ai décidé de placer tout ce qui relève du sacré.

SUPERPOZE pose des questions à JACQUESjac

Je sais qu’un de tes livres favoris parle du «pouvoir du moment présent» et que tous tes lives étaient improvisés pour suivre cette idée de l’instant. Tu n’aimes pas la musique enregistrée ? Pourquoi faire des albums, et est-ce que ça t’importe de «laisser une oeuvre» ?
Jacques : J'aime bien la musique enregistrée j'en écoute beaucoup et c'est vraiment super pratique de pas avoir besoin de se ramener à un concert pour écouter de la musique. Maintenant, j'avoue que n'ayant pas encore réussi à synthétiser mes idées musicales en un album,  j'ai été libre de jouer ce que je voulais sur scène. Et j'ai pu profiter de la relative confidentialité de mes interventions pour me faire kiffer et continuer de progresser en jouant uniquement des impros. Mais voilà, maintenant que j'ai fait ça pendant 4 ans, j'ai senti le besoin de changer de challenge et j'aimerais bien produire un disque studio qui mettrait habilement en scène une dizaine de mes trouvailles musicales. Et puis si des gens continuent de les écouter après ma mort, j'en serais pas moins mort, par contre si la musique est bonne, alors les gens qui l'écoutent passeront du bon temps de vie, et ça c'est ce que je souhaite.

Les sites qui mettent en avant les «articles les plus partagés», les plateformes de streaming qui imposent une liste de morceaux les plus streamés sur les pages des musiciens, le débat sur l’attribution d’un «César du public»… ça t’évoque quoi ?
Le vortex. Plus un morceau est écouté, plus il est mis en avant, plus il sera écouté. C'est un mouvement de foule. Les gens vont écouter des playlists des morceaux les plus écoutés en se disant que si plein de gens ont aimé, alors il y a des chances qu'ils aiment aussi, et souvent c'est le cas. Et les gens qui font les playlists mettent en avant les morceaux les plus appréciés en se disant que la playlist va plaire, et ils ont raison aussi. On dirait que ça crée un circuit fermé, et pourtant, il y a constamment des nouveaux titres et des nouveaux noms qui y apparaissent. Donc il doit bien y avoir un interstice quelque part. jacquoQuelle serait la musique d’un groupe, aujourd’hui, qui s’appellerait Rage Against the Machine ? Où se situe la rage, et comment être against the machine en musique ?
Difficile pour moi de répondre à cette question car j'ai une bien piètre pratique de la rage, je suis plutôt du genre désobéissance pacifique. Disons que si Gandhi avait fait un album, je l'aurais sans doute bien poncé. Mais je peux quand même faire un freestyle de schtroumpf penseur : je pense que même les groupes de metal les plus violents produisent finalement un son, qui, malgré les apparences, est libérateur pour les personnes qui savent l'apprécier. C'est un peu comme les films d'horreurs ou la boxe, en ce sens que même si ça paraît violent, je n'y trouve pas de vraie haine, ni dans la démarche, ni dans ses effets. Évidemment, c'est une généralité à laquelle on attachera volontiers une série de contre-exemples, mais ça ne m'empêchera pas de penser que la musique s'écoute et se pratique en très grande majorité pour ses vertus salvatrices, qui vont rarement de pair avec l'esprit de la rage.

Maintenant, ce qui me vient à l'esprit lorsque je lis Rage Against The Machine en 2019, c'est la réaction actuelle du public quant à sa récente prise de conscience concernant l'intelligence artificielle, le transhumanisme, et le pouvoir des entreprises du GAFA. Le matériel de musique électronique n'ayant que très peu de responsabilités dans ces nouveaux problèmes de société, je peux donc très bien imaginer un groupe de musique électronique se poser en détracteur de la trajectoire technologique actuelle. Ce serait d'ailleurs sans doute utile car même si je n'ai pas du tout la rage contre les personnes qui dirigent Google, Amazon et Facebook, je ne suis pas certain que leurs comportements soient basés sur une vue profonde de ce qu'est l'humain.jacquiLe matériel électronique cher et gourmand en énergie, les tournées en bus et en avion… Est-ce que tu songes à utiliser uniquement des objets recyclés pour faire ta musique ?
Je me posais ces questions il y a quelques années maintenant, et aujourd'hui, je n'hésite plus à utiliser les outils qui sont à ma disposition, aussi polluants soient-ils, pour réaliser mes objectifs. Même si c'est encore très tôt pour le dire, je sais que l'état d'esprit que j'incarne et plus largement le monde que je participe à créer est vertueux et donc durable. Seulement, les pollutions qui résultent du mode d'existence que j'ai choisi ne sont pas toutes indispensables à la réalisation de mon idéal, et je viens tout juste de prendre conscience de mon implication par négligence dans la pollution plastique. Alors d'un coté, j'essaye de ne polluer que consciemment et donc le moins possible, et de l'autre, j'ose penser que c'est le prix de la situation à laquelle j'aspire, et que pour éteindre une maison en feu, il faut bien rentrer dedans.

Pourquoi continuer à faire de la musique ?
Pour continuer de ne pas se poser cette question.

++ Endless Cultural Turnover est sorti et disponible ici