Commençons par les critiques. D'abord, le style, un peu ampoulé. Mais l'homme qui fêtera ses trente ans cet été n'a pas pour vocation de devenir le nouveau Proust. Et puis, il faut bien le reconnaître, Crépuscule ne prouve rien. Pas de courrier secret en annexe. Pas de numéro de compte offshore. Mais une litanie de faits plus qu'étranges. Et c'est là la force du livre. Il dit ce qu'aucun journaliste ne peut dire. Parce que les journalistes sont «inféodés», comme le dit l'auteur. Peut-être. Sûrement même. Mais aussi parce qu'il s'agit d'un réseau de faits qui drainent plus qu'une suspicion. Autant dire une évidence. Des faits qui traversent aussi la sphère intime, que la presse française a toujours dressée en no man's land (coucou Mazarine), et nécessite des extrapolations pour en comprendre toute les conséquences.

Regardons d'abord d'où nous parle Juan Branco. Parce que ce milieu, il le connaît bien. École Alsacienne, Science Po Paris, ENS, Sorbonne... Le parcours de la parfaite élite. Il participe à la campagne de François Hollande dans le cabinet d'Aurélie Filippetti. Bref, il connaît ces sphères. Et il n'a de cesse de dénoncer et démonter ce système de reproduction des élites. Un entre-soi qui atteint son paroxysme avec Emmanuel Macron. À lire Juan Branco, un homme de paille, placé au pouvoir par les milliardaires français, avec en tête le duo Xavier Niel et beau-papa Bernard Arnault. Soutenu par les organes de presse que possèdent les deux hommes et leurs amis (dix milliardaires possèdent 90% de la presse française, rappelons-le). Sorti de nulle part et atteignant les sommets. Emmanuel Macron est soit le plus beau représentant du conte de fée de la méritocratie, soit le personnage central d'une manipulation financière et élitiste jamais vue. Parce que le livre de Juan Branco ferait passer l'inceste pour une douce caresse, tant le pouvoir se révèle être une immense partouze d'État. Certaines pages de Crépuscule rendent Les feux de l'amour obsolète. L'emploi fictif de Pénélope Fillon ? Une paille. Multipliez ça par mille et vous aurez une vague idée de ce qui se trame en coulisses.

Surtout, lire l’ascension de Macron sous ce nouveau prisme permet de mieux comprendre la politique élyséenne actuelle. Cette privatisation de la République en version accélérée. Ce que le mouvement des Gilets jaunes dénonce sans pouvoir mettre les mots dessus. Mais comment mettre des mots sur tout un système ? Comment résumer en un slogan ce que les 312 pages de Branco ne font qu'effleurer ? Comment tenter de raisonner un monde ubuesque ? Parce qu'il faut s'appeler K. Dick pour voir les ultra-riches s'enrichir et les pauvres s'appauvrir, et continuer à assurer qu'enrichir les élites finira par ruisseler sur la plèbe.29315199_556256098079714_273428324889627513_nQuand on referme ce livre, on pense aux travaux des Pinçon-Charlot, et l'on se dit que, oui, les ultra-riches sont vraiment bien organisés. Qu'ils sont les champions du capitalisme. Eux, ce qu'ils savent, c'est gagner. Et s'il y a un gagnant, c'est qu'il y a des perdants. Les perdants, c'est nous. Et on n'a même pas lutté. On ne s'est même pas placé sur la ligne de départ. Tout était joué d'avance. Plus truqué qu'une saison du Calcio.

Crépuscule a des défauts. Mais il a une qualité immense ; celle d'offrir un nouveau point de vue, d'ouvrir les yeux sur l'obscur. Ici, un pur scandale d'État. Mais une fois de plus, ce n'est qu'un livre.

Incipit
Le pays entre en des convulsions diverses où la haine et la violence ont pris pied.

Excipit et explicit
Il était temps de le révéler. Et face à un pouvoir nous menaçant d'effondrement, de se lever.

Le passage à retenir
Il aurait enfin fallu dire comment ces petits soldats de la Macronie, dont je vous ai détaillé l'ascension, se comportent avec une arrogance et une assurance de soi sans nom, cherchant à exploiter jusqu'à l’essouffler et la dévaster, en prétendant l’incarner, une République qu'ils avaient pillée. Ce serait rejouer une bataille perdue par la démocratie. Ces êtres ne sont pas corrompus. Ils sont la corruption. Les mécanismes de reproduction des élites et de l'entre-soi parisien, l'artistocratisation d'une bourgeoisie sans mérite, ont fondu notre pays jusqu'à en faire un repère à mièvres et arrogants, médiocres et malfaisants. En eux qui ont fait du respect de la légalité un paravent pour s'autoriser tous les excès, ne réside plus la moindre recherche d'un engagement ou d'un don. Interrogeons-nous : pensait-on que ces gens serviraient des idées, eux, qui se sont constitués au service d'intérêts particuliers ? Pensait-on que ces individus nous grandiraient, eux qui se sont contentés, tout au long de leur vie, de nourrir une ambition que rien ne viendrait sustenter ?

Vous avez aimé, vous aimerez...
Ce pays que tu ne connais pas, de François Ruffin, enfiler des liquettes jaunes tous les samedis, Histoire de ta bêtise de François Bégaudeau, Médiapart et Voici, Les liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, rappeler à vos potes complotistes que les grandes manigances existent mais que les méchants n'ont pas une peau recouverte d'écailles, relire Marx, lancer des mouvements révolutionnaires après deux pintes et les arrêter après la cinquième...

++ Crépuscule, de Juan Branco, éd. Au Diable Vauvert, 312 p., 19 €