L'an passé, la Toile a été chamboulée par les selfies de Sahar Tabar. Cette fan iranienne d’Angelina Jolie prétendait avoir enchaîné les séances de chirurgie esthétique afin de ressembler à son idole. Le résultat - catastrophique - penchait plutôt du côté de The Walking Dead. Elle cherchait la gloire, elle s’est transformée en zombie : on n’est pas loin de La mort vous va si bien et de ses divas sens dessus dessous. Par-delà sa morale de conte de fées, ce fake divers nous rappelle une chose : le selfie trash est fashion.

“Un selfie avec des morts”
Alors qu’à l'Université d'Alabama, une lycéenne de passage au département de biologie s’offre un “cheeese !” aux côtés d’un corps prêt pour la dissection, quelques Chiliennes se flashent OKLM, adossées sur le cadavre d’une baleine échouée sur la plage de Punta Arenas. En Russie, l’on se lance carrément via certains groupes privés le défi “un selfie avec des morts” : un cadavre, une photo, un sourire... et une coquette somme d’argent pour récompenser le meilleur cliché. Puis il y a eu l’affaire Maxwell Morton : un ado de Pennsylvanie abat son camarade Ryan Mangan d’une balle dans la tête. Et se trahit en prenant un selfie à deux pas du cadavre. Snapchat se retrouve alors au coeur d’une investigation criminelle.selfiedeadDes selfies morbides à en crever, Elsa Godart pourrait en déplier des portfolios entiers, des clichés pris par des étudiants en médecine auprès de leurs patients à l’agonie (au Mexique) à ce citoyen italien qui, plus dépourvu de scrupules que de batterie, s’est shooté aux côtés d’une femme hurlant à la mort, la jambe écrasée par un train. Cerise sur le gâteau, le mec fait le V de la victoire. “On a complètement perdu le sens de l'éthique”, a déploré le journaliste Giorgio Lambri, qui a pris la scène en flag’.

Mais comment en est-on arrivé là ? “Je pense que les gens sont happés dans le mouvement de la Toile et l’excitation de la représentation. Dans cette instantanéité qu’implique la virtualité, ils n’ont pas le recul nécessaire pour penser le lieu dans lequel ils sont. Ils perdent toute prise de conscience”, décortique Elsa Godart, auteur du captivant Je selfie donc je suis (Editions Albin Michel). Le selfie serait donc la combinaison “pathétique et pathologique” entre l’adrénaline, la course au buzz et la jouissance narcissique. Et sa trashitude s’étend jusqu’à l’immontrable : c’est ce que suggèrent les “Shoah selfies”. Des touristes se prennent en photo au Mémorial de la Shoah, poses d’influenceurs et coolitude à l’avenant. Aux yeux de Marion Zilio (Faceworld. Le visage au XXIe siècle, PUF), ces gens-là considèrent l’Histoire avec détachement, comme un Walt Disney”. L’artiste israélien Shahak Shapira a fustigé ces bribes de self-branding glauque en les rassemblant au sein d’un site web fort justement intitulé : Yolocaust.

Le selfisme est un existentialisme
Alors quoi ? Le selfie serait-il le langage d’une génération malade ? Pas vraiment. Le selfie est trash parce qu’il investit un domaine qui l’est dès ses origines : le portrait. Un art qui porte en lui “la mémoire de nos morts”, nous rappelle Marion Zilio. Les premiers portraits de l’histoire de l’art nous ramènent à l’Égypte ancienne, et ils sont funéraires. On ne les expose pas sur Instagram, non : on les enferme avec les momies. Cette tradition des masques mortuaires appliqués sur les défunts perdure jusqu’au dix-neuvième siècle. Puis, l’invention de la photographie nous embarque dans un autre standing du morbide avec l’apparition des “portraits après décès” : des embaumements photographiques où l’on fait poser les défunts. “L’on essaie de les rendre ensommeillés et beaux”, dixit la critique d’art. La mort est enfin photogénique. Le premier autoportrait photographique, celui d'Hippolyte Bayard (1840), s’intitulera sans grande surprise L’Autoportrait en noyé. Je vous laisse deviner dans quelle fâcheuse posture ce cher Hippolyte “s’immortalise”. Jadis, seules les classes les plus aisées commandaient les effigies de leurs proches décédés - pour mieux les ensevelir. Depuis, le selfie a démocratisé l’art du portrait au point de l’étendre au monde entier. Ce faisant, il universalise plus que de raison la représentation de la mort. Et la rend “pop”.

selfieauswhitzLes selfies traduisent tout du réel, y compris les choses dramatiques” nous explique à ce titre Elsa Godart. C’est cette globalité qui confère son sens à la facette trash du selfie : elle la rend existentielle. L’on pense aux selfies décochés dans les cimetières (cemetary selfies) ou aux enterrements (les "selfies at funerals"). Mais aussi aux côtés de proches qui expirent sur leur lit d’hôpital. Le selfie devient alors un rite mortuaire, une manière de “faire communauté” auprès de ceux qui ont perdu quelqu’un”, explique Marion Zilio. L'auteur de Faceworld associe ces clichés au “royaume des morts” que constitue Facebook. Puisque trois utilisateurs décèdent chaque minute, le réseau social s’érige peu à peu en “mausolée géant” dont chaque page serait “un mémorial”. Un jour viendra où “Facebook abritera plus de morts que de vivants”, note la spécialiste. Même pensée pour Instagram. Puisque l’espace numérique permet aux jeunes générations de conserver des traces des défunts, les selfies deviennent des “supports de mémoire” d’où émane “un rapport neuf aux disparus”. Non content d’occuper l’espace de stockage de notre iPhone, ils viennent combler un vide. Au sein d’une société qui minimise le deuil, fait de la mort un tabou et l’enfouit six pieds sous terre, le selfie n’est autre qu’une procession funéraire ultraconnectée. shark-selfie_1“L’anti-Kim Kardashian”
D’une news zarbie à l’autre, il ne cesse de nous rappeler que la mort existe. Et à force de la côtoyer, il finit par la provoquer, façon Destination Finale. Ainsi depuis des années, les “killfies” - ou “morts par selfies” - se succèdent : décès par noyades, chutes (d’un escalier, d’un immeuble, d’une falaise, ou dans un ravin façon Bip Bip & Coyote), accident de la route ou encore… électrocution (la faute à une rencontre entre la foudre et une perche à selfie).  “L’on dit que le selfie cause plus de morts à travers le monde que les requins !”, assène Elsa Godart. Ces Darwin Awards ont même incité l’Inde à instaurer des “no-selfie zones”. Scandaleux ou non, le selfie d’un anonyme contient en quelques mégaoctets la conscience de sa finitude. Shahak Shapira résumait tout avec son “YOLOcaust” : tu ne vis qu’une fois. Un “YOLO” très philosophique, aux antipodes de l’inconscience du YouTubeur jackass Logan Paul qui, après s’être filmé auprès d’un suicidé dans la forêt Aokigahara (bad buzz ultime), s’est pris en photo avec quelques fans.

Cette portée existentielle du selfie, certains en rient. C’est le cas de l'artiste contemporaine Stephanie Leigh Rose, qui met en scène son agonie à travers sa série satirique des "stefdies". Elle appelle ces performances dérangeantes ses "anti-selfies". Nous la voyons simplement en arrière-plan, écroulée au sol, comme morte d’avoir trop “selfisé”. Curieuse appellation, alors que ces fantasmagories pleines d’inquiétante étrangeté sont justement de super-selfies - ils suintent le trépas par tous les pores. “C’est comme si elle se présentait en anti-Kim Kardashian : en détournant les selfies, elle fait perdurer ce discours selon lequel l’être s’opposerait au paraître, et le réel au virtuel. C’est très binaire, finalement”, constate Marion Zilio. Or, le but du selfie est précisément de briser ces frontières.

antiselfie

Extrait de la série photos Stefdies de Stephanie Leigh Rose. 

Dans un monde où une adolescente s’ôte la vie “en live” sur Periscope, un selfie peut tout aussi bien prendre la forme d’un appel à l’aide : c’est le cas de cet homme qui, au lieu d’une lettre de suicide ou d’un SMS alarmant, a décoché un selfie une fois la corde au cou. Lorsqu’aux confins du trash le plus outrancier, il se fait “l’expression d’une authentique souffrance humaine”, note Elsa Godart, le selfie peut aussi s’en faire l’exutoire. Dédramatiser les choses sans les déréaliser. C’est le principe des “hospital selfies” : des patient(e)s partagent leur état physique et mental à des milliers d’individus afin de désacraliser leur maladie et ses conséquences. Sans filtre ni mélo. À la fois problème et solution, le selfie nous suggère, aussi morbide soit-il, que “notre besoin d’exister par l’image naît avant tout de notre nécessité de s’assurer que l’on existe : c’est à dire, de lutter contre l’angoisse de mort”, disserte l'auteur de Je selfie donc je suis. Pas de doute à l’entendre : “le selfie nous assure d’une permanence dans le temps”. Ad selfiam aeternam.