Ce nouvel album est beaucoup plus ambitieux et pop. Venant de votre part, on ne s'y attendait pas...
Saul Adamczewski : On écoute de la pop, on ne passe pas notre temps dans l’obscurité à écouter de la musique brutale, tu sais. Nos aventures à côté, et notamment l'album de Insecure Men, ont beaucoup contribué à cette mue. 
Nathan Saoudi : Ça nous a fait réaliser qu’on pouvait s’ouvrir et faire n’importe quelle musique qu’on voulait.

Il y a une rumeur qui prétend que tout cela serait dû à la kétamine et à George Michael. C'est vrai ?
Nathan Saoudi : C’est surtout cette chanson appelée Blue, qui n’est sur aucun album. On ne pouvait pas s’arrêter de l’écouter.
Saul Adamczewski :  On a trippé sur cette face B de Club Tropicana. Mais on écoute d'autres choses de George aussi, l’âme de ce qu’il fait, c’est…
Nathan Saoudi : George Micheal, c’est le real deal.

Vous dites ça pour que les critiques rock s'étouffent avec leur perfecto ?
Saul Adamczewski : Même pas. Le côté homoérotique aussi nous a influencé. Oui, parfois, c’est trop cheesy, mais son esprit était définitivement avec nous. 

Ce feeling eighties, notamment sur le single Feet, c'était une direction assumée ?
Nathan Saoudi : Pas vraiment. On n'est pas des musiciens entraînés donc on ne sait pas vraiment où on va quand on commence à jouer.
Saul Adamczewski : Quand on a commencé, on faisait du garage et du punk, parce que tout le monde peut le faire.
Nathan Saoudi : Quand on a m'acheté un orgue, c’était parce que je n’arrivais à ne tenir qu’une seule note.
Saul Adamczewski : Naturellement, on est devenu plus ambitieux et plus courageux. On se détache de plus en plus de la hype, de ce qui est cool ou pas. On dégage les gimmicks inutiles.

Le titre de l'album, Serfs Up !, et le teaser de l'album font référence au Moyen-Âge. Mais pourquoi diable ? 
Saul Adamczewski : 
On a voulu détourner le mysticisme païen d’Europe. C’est une imagerie récupérée par l’extrême-droite qu’on voulait subvertir. C’est puissant, et on s’est dit que ça pouvait être utilisé de notre point de vue de gauchistes.

Donc vous n'êtes pas fans de Game of Thrones ?
Saul Adamczewski : On n'a pas regardé un seul épisode.
Nathan Saoudi : Moi si. C'est de la merde.
Saul Adamczewski : Fuck Game of Thrones, on vit déjà dans un monde de rois et de serfs.

Notre époque vous rappelle la féodalité ? 
Saul Adamczewski : Même si je ne suis pas historien, il y a des parallèles à faire. On vit dans un monde où il y a des rois et des reines d’un côté, des privilégiés qui héritent du pouvoir, et des serfs qui se font exploiter de l’autre. Sans oublier le retour du religieux. 

L'expression "Serfs Up", c'est un appel à la révolution ?
Saul Adamczewski : Il y a une révolte populiste en Europe en cours. Pour moi, l’anti-establishment a choisi la mauvaise façon de faire la révolution. On parle de cette colère mal canalisée, mal placée. Le peuple a choisi le Brexit et Trump. Mais on n’appelle à rien  du tout.
Nathan Saoudi : Qui nous écouterait d’ailleurs, franchement ?!


Vu d'Angleterre, vous pensez quoi des Gilets Jaunes ?
Nathan Saoudi : C’est une partie du même phénomène. Ce qui est intéressant, c’est que ça rassemble des gens de tous bords politiques, il semblerait. Mais on dirait des poulets sans tête, sans direction.
Saul Adamczewski : On ne comprend pas bien ce que ça va devenir.
Nathan Saoudi :  Le pire, c’est que c’est en train d’être récupéré par l’extrême-droite anglaise.
Saul Adamczewski : Ça n’a pas la même puissance qu’en France. On a pas votre tradition d’insurrection.
Nathan Saoudi :  On n’est même pas encore une République, c’est pour te dire.
Saul Adamczewski : Et on ne le sera jamais. La famille royale n’a jamais été aussi populaire.

C’est l’effet Meghan Markle ?
Saul Adamczewski : C’est l’effet de la putain de connerie des gens.
Nathan Saoudi :  Les gens veulent du divertissement alors que c’est politique. Mais c’est ce qu’ils méritent.
Saul Adamczewski : Comme les Américains. Vous voulez absolument vos flingues ? Bon courage avec vos fusillades dans les écoles, et allez vous faire enculer.

En parlant de folie et d'Amérique, il paraît que la musique de Kanye a beaucoup tourné au moment de l'enregistrement. D'ailleurs, la pochette de Serfs Up ! rappelle un peu celle de Ye.
Nathan Saoudi : Ce qu’il fait est complètement dingue. On a écouté l’album sous kétamine, on s’est demandé ce qui se passait. Avec ses putains de lyrics qui parlent de croissant… C’est malsain. C’est la musique du mec le plus seul du monde. Le gars est en mission, même si on comprend que dalle à l’objectif de cette mission. Il met tout ce qu’il a. Alors qu’il parle souvent de petites choses insignifiantes. Et ça, ça nous a inspiré. Ce fils de pute est subversif, faut le lui reconnaître. En tout cas sous kéta — on n'a jamais essayé à jeûn.

Sur Fringe Runner, on pense plus à Bambaataa ou White Lines de Grandmaster Flash & the Furious Five.
Saul Adamczewski : C'est une chanson sur le fait d’aller à New-York et de s’y défoncer au speed. Bon, c'est aussi un hommage à l’histoire de la ville, où le punk, la no wave et le hip-hop étaient connectés. On a voulu sonner comme LCD Soundsystem s’ils n’étaient pas des trouducs. C’est comme ça qu’ils devraient faire leur musique, mais ils ne peuvent pas, ils sont vides.

Capture d’écran 2019-04-23 à 09.39.37Vous avez tenté l'impossible pour des rockeurs : l'usage illicite d'Autotune. Qu'est-ce qui vous a pris ?
Nathan Saoudi : Sur Feet, on a utilisé l’Autotune de manière arabisante, on est loin de ce qu’ils font aux États-Unis. On s’en est servi comme d’un instrument oriental.

Donc vous kiffez le raï ?
Saul Adamczewski : Ouais, on kiffe ça. On en a entendu vers Barbès, quand on achetait de la drogue. Et puis, on a beaucoup écouté la compilation Music from Saharan Cellphones. C’est de la bonne came. Et en plus, ça fait chier les fachos.

Vous avez organisé une grande fête quand Thatcher est morte. Qu’est-ce que vous ferez quand Theresa May la rejoindra en enfer ?
Saul Adamczewski : Son héritage ne sera pas le même. Thatcher a changé le monde pour le pire, sans espoir de retour. Je me sens presque désolé pour May, elle est endettée et ne sait pas ce qu’elle fait. Quand elle mourra, ça nous fera sûrement l’effet d’un triste petit pet.
Nathan Saoudi : Moi, je pense que c’est un robot.
Saul Adamczewski : Quand on a fait notre fête à la mort de Thatcher, l’atmosphère était comme celle d’un carnaval. On vivait à Brixton, avec les radicaux de gauche, les ouvriers et la communauté jamaïcaine. Donc c’était une vraie joie partagée.
Nathan Saoudi : Si seulement elle pouvait mourir encore…
Saul Adamczewski : C’est comme ça qu’on s’est fait connaître en plus, parce que les tabloïds nous sont tombés dessus. Donc elle est morte et nous a donné naissance. Pour ça, merci Maggie.

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++ Crédits photo : Sarah Piantadosi et Félix Lemaître.
++ Serfs Up ! de la grosse famille blanche est dispo sur Bandcamp et en écoute sur Deezer et Spotify.
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