Première Cocktail d'amore du printemps. Le Norouz de la house music. On pouvait soit la considérer comme une grande première, une soirée de gala où tout le gratin berlinois, un peu trop cramé, venait fêter l'ouverture de la saison de la chasse dans le jardin. Un moyen de profiter enfin de la lumière vernale qui s'était faite tant désirer au fur et à mesure de ces mois où le soleil se couchait à 16h. Dans un défilé de tenues toutes plus minimales les unes que les autres, les célébrités locales (sur une échelle Facebook) étaient toutes venues présenter leur collection printemps-été. Victor résumait sa ligne de prêt-à-porter par une formule qui pouvait s'appliquer à sa vie en général : «It's too much, I know. That's why I like it». Chacun allait monter (ou dévaler) les marches pour ne pas manquer la séance officielle de minuit trente dans les chiottes du haut.

On pouvait aussi, plus mélancolique, la considérer comme une dernière. La dernière avant l'été et ses hordes de touristes, les six heures de queue pour rentrer, l'asphyxie dans les recoins pourtant les plus isolés. La dernière avant que la soirée ne soit complètement victime de son succès. Mais on était bien trop occupé pour choisir entre l'alpha et l'oméga, à ingérer, boire ou priser les produits que décline le reste de l'alphabet (C, D, E, G, K...).

Une jeune fille, qui expérimentait manifestement sa première fois ici, arborait un regard ébahi proche du ravissement. Elle s'était approchée de nous pour nous lancer le cœur tendre «You guys are so beautiful», sans même attendre un retour, s'éclipsant aussi vite qu'elle était arrivée. «It's part of the first weekend in Berlin package», résumait pragmatiquement Andrea, qui savait qu'on était tous passés par là.

On fêtait le coucher du soleil avec Alex from Tokyo dans le Wintergarten. Extatique forcément. À tel point qu'en closing song, il s'était permis de mettre Cargo d'Axel Bauer. Ce qui, en soirée, est partout ailleurs (enfin surtout en France) associé à la prise en otage des platines par une reloue d'after, qui le lance sans transition entre deux autres goldies des années 80 histoire de danser un rock inapproprié avec un cavalier trop bourré, se transformait ici soudainement en épiphanie. La chanson se vidait de son encombrant bagage et retrouvait l'esprit de son iconographie originelle, entre Kenneth Anger et Fassbinder. Comme une découverte, ou les retrouvailles d'une vieille connaissance.

Au moment de passer sur le dancefloor techno, on faisait un premier bilan à mi-parcours avec Laura. «T'as vu tous ces Pseuédois ?», nous disait-elle désignant des mecs vaguements scandinaves, qui étaient légion ce soir-là. Je m'étonnais de la voir sans ses meufs. «J'ai laissé polyamour à la maison.» Être une femme libérée, tu sais, c'est pas si difficile.

Comme d'habitude, personne ne réussissait à se barrer. Philippe avait dit à minuit : «On écoute la première heure du mix d'Abajour et on rentre», et il était déjà 5 heures du matin. Cette soirée, c'est vraiment pire que le Brexit : jamais on n'arrive à partir.

Depuis qu'elle existe, elle a commencé à engendrer des petits, comme la Brenn, baptisée «The hottest night in Berlin until next weekend». J'y retrouvais Ady et Tomer pour attaquer le week-end pascal ou célébrer Pessa'h, selon le monotéisme de son choix. On parlait de tout ce qui monopolisait l'actualité d'un Israélien de Berlin : les récentes élections et la future Eurovision. Tomer ambiançait la petite caravane où nous nous étions retranchés en jouant sur son téléphone la chanson du peroxydé Bilal Hassani qui représente la France au concours, ayant l'indécence d'en connaître toutes les paroles sans parler un traître mot de la langue de Phil Barney. À ce moment, un Allemand, employé du club qui terminait son service, se faisait une joie de démontrer son amitié pour le peuple israélien, surjouant l'ambassadeur qui reçoit en voyage officiel une délégation diplomatique étrangère, et témoignant dès qu'il le pouvait de sa connaissance acérée de la politique israélienne et de tous les surnoms dont était affublé Netanyahu en hébreu.

On avait le même âge mais lui était arrivé au début des années 10 à Berlin et me demandait si je ne regrettais pas le Berlin mythique et mythifié des années 90 et sa joyeuse anarchie. L'âge d'or lui paraissait derrière, comme la chimère du «c'était mieux avant» à laquelle on se raccroche faute d'imagination. Je déroulais l'argumentaire de routine : «Ce qui se passe maintenant est tout aussi excitant, voire davantage. La crise financière et celle des réfugiés ont sauvé la ville, son nouveau souffle, c'est son métissage». Il paraissait dubitatif et étranger à mon constat. Allemands et expats se mélangent finalement trop peu. Il n'avait sans doute jamais vu les choses sous cet angle. Peut-être que ces «refugees welcome» qu'ils idéalisent sans les connaître, les déracinés que nous sommes, Syriens comme Français, Britanniques comme Égyptiens, formons une société parallèle tout juste tolérée dans cet îlot libéral au milieu du Brandebourg.

On se décidait à sortir pour se remplir l'estomac, finalement convaincus après plusieurs jours de jeûne, de trouver là notre salut. «Quand j'aurais mangé, ça ira mieux», lançait-on comme seule excuse valable pour quitter les lieux. «En même temps, ça peut pas être pire», nous faisait-on remarquer avec perfidie.

À la sortie, sur le chemin du métro, un stand de charcuterie proposait, à la vue d'innocents qui n'avaient rien demandé, les saucisses les plus incongrues à l'heure du petit-déjeuner. Petit musée des horreurs pour celui qui terminait sa nuit, ou instantané de culture locale, rappel à l'ordre à tous ceux qui auraient souhaité s'éclipser avec insouciance. Pendant que nous dansions, protégés du dehors, bercés par une inconscience consciensieusement choisie, au même moment, dans la nuit, à l'abri des regards, on égorgeait des milliers de cochons pour en faire des saucisses vendues au petit-matin. Dans L'Année des treize lunes, Fassbinder, à qui on ne la faisait pas, avait tourné l'une de ses scènes les plus glaçantes dans un abattoir. Pour rappeler aux insouciants qui croyaient que la nuit allait les absoudre qu'elle ne fait que cacher ce qu'ils ne voulaient pas voir.