Je n'ai que peu de souvenirs mon enfance – disons, de la période allant de mon premier hurlement à mon premier orgasme. Peu de souvenirs, hormis deux accidents que je ne saurais placer sur ma propre frise chronologique, et qui prirent forme dans deux cadres topographiques différents. L'un, survenu « au ski », me vit tomber KO après qu'un garde-corps heurta ma mâchoire quelques mètres avant l'arrivée à destination d'un télésiège de marque Poma. Cet incident marqua à tout jamais l'une de mes deux incisives centrales supérieures, la frappant d'une tâche marronnasse que les plus habiles des orthodontistes s'acharnent à blanchir depuis deux décennies. L'autre, survenu « à la mer », eut lieu alors que je m'adonnais quotidiennement aux plaisirs du trampoline et des agrès, commodités offertes par Les Ptit's Loups – un club de plage d'une surface de 300 mètres carrés, tenus par Philippe, professeur de sport résidant à l'année dans le Loiret. Les Ptit's Loups, bien que havre de paix pour l'enfant perclus de phobies sociales que j'étais, fut le théâtre d'une lourde chute de toboggan. Dans les deux cas, je ne me souviens pas de la date de ces événements.

C'est volatil, un souvenir d'enfance. Qui peut dire avec certitude que telle chose a vraiment eu lieu il y a 20 ans de ça ? Et puis-je dire avec certitude que je vécus en direct l'incident opposant Le Bigdil et son animateur-phare Vincent Lagaf' à la ville de Sarcelles, le lundi 27 août 2001, jour de l'épisode spécial « C'est la rentrée » ? Un incident dont il ne reste presque rien ; une vidéo flirtant avec le 240 pixels, disponible dans le marbre fissuré de Dailymotion. Pourtant, 20 ans après, j'ai l'impression qu'il a toujours été là, quelque part, coincé entre mes deux accidents enfantins.

« Je dois vous avouer que je n'ai aucun souvenir de cette blague », me précise d'emblée Hervé Budin, plus connu par les gourmets de TF1 sous le nom de Ramuncho. Chargé pendant l'émission d'un blind test à la flûte de pan, « Bud » ne se souvient pas le moins du monde de cette séquence très courte, durant laquelle Bill, l'extraterrestre acolyte de Lagaf' et grimé pour l'occasion d'une marinière et d'un bob, dévoile l'un des potentiels cadeaux de l'émission : un voyage à Sarcelles, d'une valeur de « 2 500 francs » selon ses dires. Selon une mécanique déjà bien huilée, qui dit blague incertaine dit scandale immédiat, la vidéo dévoilant un Sarcelles de carte postale démoniaque, une cité décatie enfantant barres d'immeubles, terrains vagues et enfants s'amusant derrière des grillages hostiles. Certaines associations – dont la Roller Association Sarcelloise, menée par son président Guy Claude – crient au scandale. Le Parisien publie une brève à ce sujet, et la municipalité réfléchit aux suites à donner à cette courte séquence. S'ensuivent plusieurs journées de tensions, aboutissant aux excuses en direct de Vincent Lagaf'.

bigSi Ramuncho n'a aucun souvenir de l'événement, ce n'est pas le cas de Bill lui-même. Derrière la créature débonnaire bleutée se dissimulent la voix et les traits d'humour de Gilles Vautier, humoriste à qui l'on doit sa création – la légende prétend que le vaisseau de Bill s'est crashé sur le studio 107 de la Plaine-Saint-Denis, en provenance de la planète Fricus. « Je me souviens très bien de cette émission précise, même si le temps a fait son œuvre », nous conte-t-il. Et celui qui s'est aujourd'hui reconverti dans la photographie de relativiser sans attendre l'ampleur de l'engueulade : « Honnêtement, je pense que les associations ont voulu faire un coup de com'. Ce n'est pas allé très loin : le producteur de l'émission Hervé Hubert les a reçus, et voilà, ça s'est arrêté là ». Et en effet, cela n'ira jamais plus loin, le CSA ou la justice ne s'en étant jamais mêlés. Pourtant, au détour de plusieurs conversations avec des Sarcellois d'origine ou d'adoption, certains s'en souviennent avec plus de clarté que de la dernière lourdeur de Cyril Hanouna. Car par-delà les 1 395 émissions, les millions de téléspectateurs et les épreuves en tous genres (fils rouges, bigathlons et tutti quanti) subsiste une certaine rancoeur pour Jocelyn Assor, aujourd'hui conseiller municipal de la ville de Sarcelles. Né et élevé dans cette sous-préfecture du Val-d'Oise, il n'a pas oublié. « J'ai vu cet incident en direct, nous assure-t-il. Je me suis tout de suite dit : “Oh, Sarcelles, c'est pas un zoo !” Même si Lagaf' s'est excusé, ça m'a marqué. Pour l'image de la ville, à une heure de grande écoute, c'était terrible. »03 (1) (1) (1)Et il n'est pas le seul : les Sarcellois, rompus à l'exercice de la moquerie plus ou moins douce, sont passés de résidents d'une ville modèle des années 1950 à l'incarnation de la maladie banlieusarde – la célèbre « sarcellite » – à partir des années 1960, et enchaînent depuis les affronts. « Vous savez, les premiers ensembles de Sarcelles sont plutôt bien construits, avec de la pierre de taille, des immeubles pas si hauts, positionnés autour de places à l'italienne, rappelle Guy Burgel, professeur de géographie urbaine. On les doit à l'architecte Jacques Henri-Labourdette, qui avait pour objectif assumé de “faire du beau” tout en logeant en masse des populations variées, allant des ouvriers français des couches moyennes aux rapatriés d'Afrique du Nord. » Des populations variées qui seront peu à peu délaissées par les bailleurs sociaux, en tête desquels la société immobilière de la Caisse des dépôts et consignations. Prisonnière d'un miroir médiatique qui la renvoie constamment à son statut de cité-dortoir cacochyme, la ville de Sarcelles se voit affublée des pires tares et incarne définitivement l'échec de l'aménagement des banlieues aux yeux du grand public, conforté par les images incessantes de barres totalitaires et inhumaines. « Quand on voit cette séquence, c'est vrai que ça choque, reconnaît Hervé Budin. On n'aurait pas dû laisser passer ça. Après, les excuses de Vincent en direct, ça c'était bien ! » Des excuses qui n'ont pas satisfait les plus critiques. « Une telle plaisanterie, pour ne pas dire une telle insulte, ça tue vingt ans de travail associatif, déplore Jocelyn Assor. Du côté des médias, c'est simple : dès qu'il y a un problème à Sarcelles, vous l'évoquez sans retenue. Il n'y a qu'à voir le nombre d'articles publiés au sujet du passage de Redoine Faïd par chez nous. C'est tout ce que l'on retient. » La fatigue d'être assimilé à des territoires en déshérence chez certains se heurte à la déprime d'autres, convaincus de ne « plus pouvoir rien dire ».

11 (1) (1) (1)Compagnon du Bigdil depuis le pilote de l'émission, Hervé Budin a rangé la flûte dans son étui pour mieux s'adonner aux joies de l'écriture, quand il n’exerce pas son métier de pharmacien à Gagny – L’homme aux pieds nus, son premier roman, vient d'être publié. Reconnaissant volontiers une « maladresse » de la part de l'équipe, il déplore en parallèle une lente évolution de l'humour, devenu selon lui « communautaire », et dont l'embrouille avec Sarcelles ne constituerait que des prémices. « Les Juifs peuvent parler des Juifs, les Portugais des Portugais, mais les tirs croisés ne sont plus permis. Si l'on repense à l'époque de Coluche... » Un son de cloche similaire tonne du côté de Gilles Vautier, adorateur de Coluche et qui se remémore avec nostalgie le passé. « 2001 n'avait rien à voir avec 2019. On pouvait parler librement. Ardisson cartonnait avec Tout le monde en parle. Il y avait plein de débats, et pas Internet. » Quand on l'interroge sur le choix de Sarcelles comme cible, l'alter ego de Bill prétexte un simple hasard. « On a choisi Sarcelles, mais on aurait pu choisir plein d'autres villes ! On s'est dit simplement que ce serait rigolo de proposer un tel voyage, alors que Le Bigdil était célèbre pour offrir aux candidats des séjours à l'autre bout de la planète. Il n'y avait pas encore Qui veut gagner des millions ?, qui a désacralisé le gain de grosses sommes. Le Bigdil offrait de superbes cadeaux, des voyages de rêve, et on a joué là-dessus, sans mauvaise pensée. C'est ce qui a fait notre succès, d'ailleurs. » Dont acte : pendant des années, Le Bigdil se sera imposé comme l'un des fers de lance de l'humour télévisuel à la française, beauf pour les uns, populaire pour les autres – une dichotomie qui résonne familièrement à nos oreilles. « Honnêtement, Vincent Lagaf' a toujours tenu à respecter les règles à la lettre, poursuit Hervé Budin. À l'époque, j'étais choqué par ce qu'on disait de lui – notamment dans la bouche de Laurent Ruquier, qui n'était pas le dernier quand il s'agissait de faire des blagues graveleuses. C'était de la jalousie, car Le Bigdil cartonnait. » Avec plus de six millions de téléspectateurs certains soirs, l’émission fera en effet les beaux jours de la première chaîne jusqu'en 2004, dépassant parfois les 40% de part de marché et écrasant sur son passage les tentatives ludiques des concurrents – notamment de France 2, qui finira par programmer On a tout essayé en 2001 avec Ruquier aux manettes. Car l'époque est à la guerre pour l'access prime time (soit le créneau 18-20h), cette case chérie des publicitaires au sein de laquelle triomphera le rouleau-compresseur Loft Story au printemps 2001 – la première épine dans le pied d'un Bigdil jusqu'alors souverain.


Incarnation du rire gras, d'une passion hexagonale pour les épreuves stupides et bizarrement inoubliables (concours de jongles sur Get Get Down de Paul Johnson, lancer de chopes sur un bar, etc.), « l'infâme, le hideux, le criard Bigdil » comme le nomma Libération fut conjointement taxé de racisme social et de vecteur d'abêtissement des masses. Des accusations rejetées avec vigueur par Gilles Vautier : « Dans ma mémoire, cet accrochage avec Sarcelles est le seul incident de toute l'histoire de l'émission. Nous, nous voulions simplement faire rire les gens, leur procurer du bon temps. Le Bigdil, c'est avant tout des histoires de dingues ! Patrick Dupond a toujours dit que Le Bigdil lui avait sauvé la vie après son grave accident de voiture ».  

Car Le Bigdil, c'est tout cela à la fois. C'est le « Bip, bip » de Lagaf', « le rideau » scandé par le public, les Gafettes, le visage rubicond et une certaine idée du jeu populaire. Mais c'est aussi le symbole d'une ville moquée, coutumière des tensions avec les médias – une nouvelle escarmouche éclatera d'ailleurs avec M6 en 2008 à la suite d'un reportage anxiogène de 66 Minutes. Et au milieu, ce sont des téléspectateurs qui, comme moi, se demandent encore pourquoi ils se souviennent d'une émission de TF1, un soir de rentrée des classes d'août 2001.