Comment est née cette exposition ?
Christian Chapiron (Kiki Picasso) : Laurent Dumas* m'a acheté les vingt tableaux de la série Il n'y a aucune raison de laisser le bleu, le blanc et le rouge à ces cons de Français qui étaient exposés à la Maison Rouge. Ça a donné l'idée à mon camarade Éric de Chassey** d'organiser cette expo. Il suit mon travail depuis longtemps et voulait faire une exposition dans un endroit un peu institutionnel.

L'exposition retrace toute ta carrière de tes débuts avec Bazooka jusqu'à aujourd'hui...
D'une certaine manière oui, mais elle aborde surtout le côté peintures. Il n'y a pas beaucoup d'images électroniques, elle montre surtout mon travail de peintre et de dessinateur.

KIKI 9Christian Chapiron alias Kiki Picasso en 2019.

Quels ont été les critères utilisés pour choisir les œuvres sélectionnées ?
L'équipe de l'exposition est venue faire un inventaire à la maison. Ensuite, elle a sélectionné les tableaux et les dessins. Quand ils sont venus, je pensais qu'ils en emporteraient plus et que ça me donnerait l'occasion de repeindre chez moi mais, manque de bol, ils en n'en ont pas emporté assez ! (Rires)

Est-ce que cette sélection t'a étonné ?
Non, à partir du moment où les gens réagissent sur mes images... Ils peuvent même aller jusqu'au remix. Je passe mon temps à trafiquer les images des autres alors que, souvent, dans les réseaux d'Art traditionnel les gens sont perturbés par la seule idée de modifier le cadrage... En ce qui me concerne, ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient, il n'y a pas de problème ! J'ai juste demandé qu'ils retirent une image que je trouvais moyenne. Les tableaux de l'exposition sont classés selon le concept de la hiérarchie des genres. L'expo est aussi un clin d'œil au livre Les Chefs d'Œuvre de Kiki Picasso (Éd. Terrain Vague, 1981, nda). Tout cela aboutit à une sorte de ping-pong.

KIKI 5 (1)L'expo est organisé par la fondation d'un groupe immobilier dans un hôtel particulier. Tu m'avais dit lors d'un autre entretien que tu étais contre l'institutionnalisation de l'Art. Pourtant, on est totalement là-dedans, non ?
Oui... En fait, je suis surtout dérangé par les galeries traditionnelles. Quand on sort des Beaux-Arts, l'idée est de travailler sur d'autres supports et on pense souvent aux médias. Au fur et à mesure, je me suis mis à peindre pour le plaisir. On me demande de temps à autre des peintures mais je n'ai jamais eu envie d'aller sur le marché de l'Art. Je préférais être dans les médias. Qu'est-ce que te proposent les galeries ? Elles t'offrent de vendre tes tableaux. Pour cela, tu dois rester un ou deux ans dans ton atelier. Un jour, le marchand vient et voilà. Il n'y a pas de but. Dans les institutions, à la limite, il y a un choix, une envie, un combat même. La logique des galeries, c'est aussi des rencontres mais je n'ai jamais cherché à les faire. On a déjà fait plusieurs expos comme Europunk qui institutionnalisait Bazooka, c'est vrai. Mais de moi-même, je n'ai jamais fait le moindre effort pour infiltrer le monde de l'Art. J'ai infiltré les médias et, là, c'est le monde de l'Art qui est en train de m'infiltrer ! (Rires)

Qu'est-ce que tu penses justement du monde de l'Art en France, en ce moment ?
Je ne sais pas ce qu'il se passe dans le monde de l'Art. Que ça soit il y a quarante ans ou aujourd'hui, le monde de l'Art à travers son marché ne m'excite absolument pas. Je suis plus porté par des copains qui me demandent quelque chose pour un petit journal ou une association. Ça, ça m'excite et me donne envie de dessiner. Mais dessiner pour remplir une galerie ça n'est pas pour moi.

KIKI 4 (1) (1)Que penses-tu de la situation des médias ? Tu me disais que les gens étaient pris pour des cons par les gens qui travaillent dans les médias dominants.
Oh oui. Ce matin, je regardais BFM TV, et ils ont à peine parlé de l'arrestation de Julian Assange. La une de BFM aujourd'hui était consacrée à l'arrestation pour présomption de viol de Pierre Palmade ! Assange, c'était le black-out quasi-total. Il est enfermé depuis des années dans son placard à balais. Les gens continuent à mépriser le public que ça soit dans la pub ou dans les médias dominants. J'ai été confronté à ce mépris toute ma vie.

Et ça s'aggrave ?
Je dirais que c'est pareil qu'il y a quarante ans. Quand on regarde ce qu'il arrive à Julian Assange, je dirais même que ça s'améliore. Il y a plusieurs années, on l'aurait assassiné. Il n'aurait pas passé des années dans un placard à balais, on l'aurait effacé ! Quelque part, il y a une amélioration même si je le dis bien évidemment avec cynisme !KIKI 7 (1)Tu passes beaucoup de temps sur le net ?
Je me vautre dedans, je m'y noie avec plaisir. Cet afflux d'images, la possibilité  d'avoir accès à toutes les images du monde, c'est exceptionnel ! Idem pour faire circuler les idées même si à la fin, on finit tous sur Facebook ou les réseaux sociaux existants comme des cons plutôt que d'en créer nous-mêmes. J'avais un blog que j'ai toujours, mais je me suis mis sur Facebook par facilité et dans le but de racoler vers mon blog. Et puis, à la fin, comme tout va très vite, je me suis mis à poster les images sur Facebook sans les mettre sur mon blog. Les réseaux sont une espèce d'outil pour flemmards et on en est content parce que ça va plus vite. Et comme j'aime bien la vitesse...

Les télévisions te contactent encore ?
Non, ce n'est pas arrivé depuis extrêmement longtemps. Ce sont des mondes dans lesquels on a envie d'aller à des moments donnés. J'ai fait de l'habillage parce que je suis tombé sur des ordinateurs. Les premiers gros ordinateurs sont arrivés en France à partir de 1981. La seule façon d'y avoir accès, c'était la télévision. On ne travaillait même pas encore avec dans la presse. Pour la maquette des journaux, il a fallu attendre que la micro-informatique se démocratise.KIKI 8 (1)Être le père de deux artistes a t-il changé quelque chose dans la façon dont tu appréhendes ton travail (Kiki est le père du cinéaste Kim Chapiron et de la chanteuse Mai Lan) ?
À part le plaisir de les voir œuvrer et d'être très fier de leur œuvre, rien n'a changé. Je ne fais pas plus attention qu'avant. S'il y a des modifications dans mon travail, c'est à cause des réseaux sociaux qui peuvent te massacrer en deux secondes et demi, ce qui fait peur et te met un cran dans ta conscience (Kiki est toujours mis à l'index pour un dessin de gamine en pleine fellation paru dans Libération en... 1979, nda).

Les réseaux te mettent la pression ?
Ah oui, totalement. Dans le temps, j'ai eu beaucoup de procès mais les gens étaient morts de rire dans la salle, on plaisantait. L'État t'attaquait et il se ridiculisait à chaque fois. Le procureur, à un moment, il a dû se dire : j'arrête de me ridiculiser, maintenant ça va être au tour des associations !

KIKI 1Coupure de presse sur le procès opposant le magazine Hara-Kiri et Kiki Picasso contre l'État (1979).

Pourquoi avais-tu été attaqué ?
Oh, ben pour outrage aux bonnes mœurs, apologie du crime, de la violence, de la drogue... J'ai perdu tous ces procès ! Et chaque fois qu'on a fait appel, l'amende était doublée ! Au cours d'un des derniers procès, j'étais avec le professeur Choron. Il a fait appel, et quand on est arrivés à l'audience, on a dit : «Non, non, non... Nous sommes coupables !». (Rires) Après, je n'ai plus eu de procès — sauf avec la famille Picasso, qui m'a attaqué pour usurpation d'identité.

Comment ça s'est terminé ?
Eh bien j'ai perdu, mais j'ai appris par la bande que la famille s'en foutait un peu. Le procès a eu lieu à un moment où le nom était vendu à des industriels. Ces industriels ont dû leur dire : «On vous achète le nom mais faites un peu le ménage» ! (Rires)

KIKI 2

Article paru dans Libération en 1989 sur le procès opposant la famille Picasso à Kiki.

Manifestement, ça ne t'a pas empêché de continuer à l'utiliser...
J'étais condamné, mais il y avait non-oblitération de tout ce qui avait déjà été signé. J'avais été condamné à l'équivalent de 3 000 euros pour toute infraction constatée, mais il n'y a jamais eu de suivi. En plus, c'était difficile de ne plus signer Kiki Picasso, les gens continuaient d'utiliser ce nom.KIKI 11 (1)Pour en revenir à tes enfants, quels conseils leur as-tu donnés en tant qu'artiste ?
Je leur dit d'essayer d'être le plus différent des autres, d'avoir un style, de croire en ce qu'ils font. Mais je n'ai pas vraiment eu à leur dire parce qu'ils le savent depuis qu'ils sont tout petits, d'une certaine manière. Ils ont toujours dessiné... Mes trois enfants : ma fille chanteuse, mon fils qui fait des films et ma dernière qui danse.

Qu'est-ce qui a fait qu'à la fin des années 70, il y a eu une telle émulsion créatrice en particulier graphique en France ?
Je dirais qu'elle a commencé avec les Américains, dix avant nous : avec l'underground, les Grateful Dead, l'arrivée du psychédélisme, le déferlement du LSD, que ce soit dans l'image ou la littérature. Quand nous avons à commencé à dessiner, cela a coïncidé avec l'arrivée de Norman Spinrad, Philip José Farmer, J.G. Ballard, Philip K. Dick. Surtout de Spinrad, Farmer et Ballard (aux États-Unis, la grande période de K. Dick correspond plutôt aux années 60, bien qu'en toute logique, l'Europe l'ait effectivement découvert pendant la décennie suivante, ndlr). Crash ! a été une révélation (...avant de devenir la célèbre adaptation cinématographique de Cronenberg en 1996, ndlr). Après l'avoir lu, j'ai fait ma BD sur les accidents de voiture, elle est ici à l'expo. Ballard reste une très forte influence pour moi. Il y a aussi l'underground des comics : Robert Crumb, Victor Moscoso, Richard Corben... Nous étions aussi très fans de la culture picturale de la fin des années 70. Quand j'étais lycéen, je lisais Pilote où paraissaient les histoires de Druillet, Gir,  Gotlib... Tout à coup, certains d'entre eux ont lancé L'Écho des Savanes (en 1972, nda). C'était la folie totale ! Le magazine sortirait aujourd'hui, ils n'auraient que des emmerdes. Quand tu penses à la pipe de Cosette à Jean Valjean dans Rhââ Lovely ! (Rires)

KIKI 3Rhââ Lovely, de Gotlib

Paradoxalement, à cette époque conservatrice, il était plus facile de faire certaines choses. Comment l'expliques-tu ?
La sensibilité des gens a vraiment augmenté ces derniers temps. En même temps, je suis pour qu'elle augmente : celle des femmes qui en ont marre qu'on les emmerde, celle des gens qui ne sont pas Blancs. À la fois c'est dur, je pense à Di Rosa (une œuvre d'Hervé Di Rosa a été taxée de racisme — n'importe quoi, nda). On est obligé d'en tenir compte. C'est une pression, mais en même temps, il est positif que la société soit plus sensible. J'ai toujours milité pour ça et en faveur de la liberté d'expression. Dans le temps, seuls les journalistes, les artistes pouvaient s'exprimer. Aujourd'hui, tout le monde le peut. Alors, on flippe parce que c'est la première fois de l'Histoire que tout le monde peut s'exprimer. C'est une réussite, un réel progrès. Après, chacun s'exprime à sa façon et, parfois, ça peut donner de l'intolérance, de la violence. C'est dommage mais c'est le revers de cette médaille, qui en est vraiment une malgré tout.

La France est le deuxième marché mondial du manga. Qu'en penses-tu ?
J'adore ! Dès que je vois arriver le manga, on est super-fans, alors que beaucoup de gens disent que le manga s'adresse aux débiles mentaux. Le manga est la principale, la seule avancée graphique de ces dernières années. Les Américains n'ont rien inventé depuis l'underground. Le manga est super beau, les histoires sont vraiment riches, je suis vraiment fan de la complexité de leurs scénarios, de cette ouverture sur un nouvel imaginaire. On a eu la même chose avec l'arrivée de la techno. J'ai toujours été un peu en veille sur ce qu'il se passe autour de moi. Quand la techno est arrivée, je suis tombée dedans comme un malade alors qu'autour de moi on disait (voix de vieillard) : «C'est pour les cons, ça rend abruti», etc. Et quelques années après, on s'est rendu compte que c'était une nouvelle musique valable et tout le monde s'y est habitué !KIKI 12 (1)Après l'expo, quels sont tes projets ?
Je sais rarement ce que je ferai le lendemain. Je vais continuer à dessiner. Comme pour cette expo, je n'ai rien eu à faire, j'étais un peu déstabilisé. J'ai continué la série Il n'y a aucune raison..., en la passant en format horizontal et en abordant des événements internationaux plutôt qu'en me concentrant sur la France comme c'était le cas pour les vingt premiers tableaux. J'ai commencé l'année 1990 avec l'invasion du Koweït par l'Irak. Là, je suis sur 1991, avec la dissolution de l'Union soviétique. Je continue en panoramique car le format vertical était dû à la configuration de la Maison Rouge. Cela dit, ce format permettait de traiter deux événements sur le même tableau alors que, là, en panoramique, c'est plus délicat !

* Promoteur à la tête du groupe Emerige, dont la fondation organise l'expo.
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Commissaire de l'expo Europunk.

++ Les Chefs-d'œuvre de Kiki Picasso 2 sont exposés jusqu'au 3 mai à l'hôtel Beaubrun, 17-19, rue Michel-le-Comte, Paris 3ème (du mercredi au samedi de 12h à 19h).

Crédits photos : Charlotte Donker.