Constat n°1 : elles ne sont pas très surprises par l’enquête de Télérama

Flèche Love : J’ai trouvé ça violent, mais en même temps, c’est le reflet d’une réalité. Je ne suis pas surprise, j’ai entendu des choses comme ça tellement de fois.

Michelle Blades : Je ne suis pas du tout étonnée de ce que révèlent ces témoignages. Quant à la pétition, toutes les femmes dans tous les métiers pourraient la signer.

Silly Boy Blue : C’était nécessaire et c’est cool que les médias en parlent. Je l’attendais de pied ferme car les inégalités sont hyper-présentes dans ce secteur. Ça se ressent vachement. Je ne connais pas une seule copine ingé-son, attachée presse ou musicienne qui n’a pas subi le sexisme dans ce milieu, ça n’existe pas.

Silly Boy Blue (c) Mai-Lan NGuyen (1)Constat n°2 : elles sont un peu fatiguées qu’on leur apprenne leur métier

Silly Boy Blue : C’est clairement plus difficile quand tu es une fille. J’ai eu plusieurs groupes avant donc je sais maintenant me brancher et m’accorder. Mais quand j’ai monté mon projet solo, j’ai dû repartir à zéro. On t’explique comment te brancher alors que ça fait 10 concerts que c’est comme ça, on t’apprend la vie ou tu entends “Elle est mignonne celle-là mais faudrait qu’elle fasse ça”. J’essaie de dire dès le début que je peux le faire mais c’est fatiguant de se justifier tout le temps. T’es la petite minette, quoi.  

Michelle Blades : C’était dur psychologiquement même si j’ai eu la chance de tomber sur les bonnes personnes. Mais ça n’a pas empêché les propos sexistes. On m’a notamment reproché de faire des grimaces quand je chante. Et il y a encore deux jours, pour la release party de mon quatrième album, un mec qui a cru me faire un compliment m’a dit : “Tu joues aussi bien que ton guitariste !” Mais ce qui me rend le plus triste, ce sont toutes les femmes qui ont arrêté la musique à cause de ça. C’est la plus grande tragédie dans tous les secteurs et c’est ça qui me motive à continuer.

Flèche Love : Souvent, on ne prend pas mon travail de productrice au sérieux. On m’explique mon métier ou on ne le prend pas très bien quand je donne des ordres. Une fois, j’étais en studio avec mon mec qui m’avait juste accompagné. Quelqu’un est venu le féliciter pour ma musique alors qu’il n’avait rien fait, il était juste dans le studio !

Canine : C’était assez difficile, j’étais toute seule et j’ai galéré pendant quatre ans. J’ai tout auto-produit ce qui prenait beaucoup de temps. On me disait que j’étais control freak car je voulais tout gérer alors que pour moi, c’est normal quand ton projet, c’est toute ta vie. C’est possible qu’on me l’ait plus dit car je suis une femme.Michelle Blades © Fuerza Basicas 2 (2) (1)

Constat n°3 : elles gèrent leur légitimité comme elles peuvent

Flèche Love : Je fais toutes mes maquettes toutes seules, j’écris mes clips, je produis ma musique, je m’occupe de tout et c’est pas un hasard. Même moi, je suis étonnée quand une femme fait tout car j’ai pas l’habitude. On se pose pas la question quand c’est un mec alors que, par exemple, il y a très peu de mecs qui produisent dans le rap. Tout contrôler, c’est le seul moyen d’avoir la mainmise. Mais quand une meuf veut tout gérer, on dit qu’elle est control freak alors qu’un mec sera un génie. C’est épuisant mais c’est la seule solution que j’ai trouvée.

Canine : Ça aide beaucoup de savoir tout faire. Ma prof de jazz m’avait dit un jour qu’il fallait que je maîtrise le solfège et la technique pour que je sois plus légitime quand je donne des ordres. C’est vrai que du coup, le regard des autres change quand ils voient que tu maîtrises tout.

Michelle Blades : J’avais une sorte de lutte intérieure à propos de ma légitimité. J’étais un peu control freak, ça fait vraiment partie de moi mais je pense qu’inconsciemment, c’était aussi pour prouver aux autres ce que je pouvais faire et notamment aux hommes. Je suis en train de m’en libérer et je me dis de plus en plus que je le fais désormais surtout pour moi-même.

Silly Boy Blue : C’est pratique de pouvoir dire qu’on fait ses prods et qu’on a composé ses mélodies. Je ne l’ai pas fait consciemment, mais je me rends compte que ça t’apporte une légitimité. Ça te permet de dire: “Je l’aurais pas vu comme ça”. Mais la base, c’est toujours de bosser avec des gens bienveillants et à l’écoute.FlecheLove-DRConstat n°4 : elles mettent d’autres femmes en avant sans les mettre à poil pour arriver à la parité

Flèche Love : Mon équipe est complètement paritaire. Je voulais des femmes dans tous les cas, j’ai une ingé-lumière et une bassiste. Et les mecs qui bossent avec moi sont sensibles aux questions de féminisme et de genre. Ça n’aurait pas pu le faire autrement.

Canine : J’essaie de montrer des aspects du féminin qu’on a pas l’habitude de voir comme la violence et la force. J’en avais un peu marre de ce truc habituel de la putain-vierge-maman. Et je trouve qu’il est important de faire apparaître des femmes avec des physiques différents de ceux qu’on a l’habitude de voir partout. On est 14 filles sur scène. Il y a des chanteuses et des musiciennes. Ça a été plus dur de trouver des instrumentistes femmes que des hommes, mais pas impossible. J’ai quatre batteuses et trois contrebassistes.

Silly Boy Blue : Je travaille avec une ingé-son et une ingé-lumière. C’est assez drôle la réaction des techniciens quand on arrive dans une salle et qu’ils demandent : “Il est où l’ingé-son?” et que je leur montre une femme. La parité, ça devrait être obligatoire. Dans un monde idéal, j’aimerais dire que c’est inutile mais c’est pas le cas. On est obligé d’en passer par là pour que ça devienne une norme.

Michelle Blades : Il faut rendre ce problème de minorité visible. Ça peut passer par la parité dans une programmation de festival. C’est la visibilité d’une femme qui m’a poussé à me lancer dans la musique. Quand j’ai vu Feist en concert, c’était la première fois que je voyais une femme qui se positionnait en patronne et qui n’était pas sexualisée. J’avais 16 ans et je l’ai vu maîtriser sa guitare comme personne. Si les femmes sont plus visibles, elles vont se dire qu’elles ne sont pas seules et vont plus oser à se lancer. Il faut habituer les gens à plus nous voir pour que les mentalités changent et éduquer les hommes qui nous sont proches pour les sensibiliser.

Crédits photos dans l'ordre : Canine (Ojoz), Silly Boy Blue (Mai Lan NGuyen), Michelle Blades (Fuerzas Basicas), Flèche Love (DR).