Pourquoi avoir écrit sur la figure de la salope, et pas de la connasse, de la conne, de la putain, de la traînée, de la catin, ou de la chienne ?
Adeline Anfray : J’ai commencé à écrire ce livre juste après m’être fait traiter de salope pour la énième fois, dans la rue. Et je me suis demandée : «Tiens, pourquoi ce mec-là a choisi ce mot ? Parce que je ferais une très bonne connasse». Tu as raison, le vocabulaire français ne manque pas d’épithètes pour insulter, notamment les filles. Et donc ce qui m’intéressait, c’est le pourquoi du salope. En faisant quelques recherches, j’ai appris que c’était l’insulte la plus utilisée à l’encontre des femmes, dans l’espace public. 86% des gens qui insultent dans la rue sont des hommes, et 70% ne connaissent pas la personne qu’ils insultent. Ce mot n’est pas anodin. Il y a toute une charge politique et militante, notamment depuis le manifeste des 343 salopes. Aux États-Unis, il y a eu une vraie réappropriation de l’insulte, que ce soit grâce au Bitch manifesto  en 1968, ou via la création du magazine Bitch en 1996, Madonna qui a fait chanter à des milliers de personnes «‘cause I’m a bad bitch», ou encore les Slutwalks, des manifs féministes. Donc, je me suis penchée sur ce mot qui ne manque pas de panache. Au contraire de la connasse, même si celle-ci a pris des galons, grâce à Camille Cottin.

charliehebdoOK, mais le mec qui t’a traité de salope dans la rue, il ne pensait pas à la couv de Charlie Hebdo en 1971, ni à Madonna. C’était juste une insulte sexuelle...
Oui, quand tu regardes la définition du mot, dans le dictionnaire, en premier il y a le manque de loyauté, la femme malhonnête, et en deuxième, la femme de petite vertu, de moeurs légères. Donc effectivement, traiter quelqu’un de salope, c’est un moyen, à moindre frais, de ramener une femme à son genre, à son sexe. «Pute» et «putain», par exemple, portent aussi une charge politique, mais c’est moins courant. À titre personnel, je me suis très peu fait traiter de pute, dans la vie. Enfin, depuis que j’ai écrit ce livre, c’est devenu plus courant, je suis ravie ! (Rires)

Dans ton historique de salopes, beaucoup de femmes indépendantes, autonomes, qui ont osé vivre en dehors de la norme imposée socialement, et qui ont parfois affirmé une sexualité libre. En fait la vraie salope, c’est une féministe, non ?
Effectivement. La salope est souvent la femme qui sort du rang. C’est une tête qui dépasse. Simone Veil a été traitée de salope. Plus récemment, je pense à Audrey Pulvar, ou Marlène Schiappa. Ce qu’on leur reproche, en réalité, c’est qu’elles prennent la parole, qu’elles soient indépendantes, qu’elles existent dans l’espace médiatique, public, politique, qu’elles soient indociles.

Pour revenir sur l’insulte sexuée : la salope, dis-tu, c’est aussi la femme qu’on aimerait baiser, mais dont on sait qu’elle ne finira jamais dans son lit...
Oui, c’est notamment l’analyse de Jean-Marie Bigard.

Que tu as interviewé...
Il a intitulé son sketch Le lâcher de salopes, alors que ça aurait pu être le lâcher de grognasses, ou le lâcher de poufiasses. Pour lui, la figure de la salope est plus fantasmatique, elle désigne la femme qui baise avec tout le monde, sauf avec toi. Du coup, explique-t-il, l’insulte est l’expression de la frustration de l’insulteur. Elle dit limite plus de choses sur l’émetteur que sur le récepteur.

Bravo, grâce à toi, Bigard devient sémiologue ! Bon, la salope n’est pas juste une femme libre sexuellement. C’est aussi la femme déloyale, malhonnête ou méchante. Est-ce que ce n’est pas ça aussi qu’on déteste être traitée de salope ?
Oui, c’est une double peine, être traitée de salope. Cela touche à l’intime, à ta sexualité, mais aussi à ta position sociale. Tu n’es pas quelqu’un de confiance. Mais en même temps, je me demande si les deux sens ne sont pas liés : si tu as une sexualité libre, voire débridée, potentiellement il est compliqué pour l’homme de savoir s’il est vraiment le père de ton enfant. Du coup l’accusation de déloyauté serait directement connectée à la crainte de la liberté sexuelle féminine.

Ce n’est pas forcément une insulte d’hommes contre les femmes. Les femmes aussi se traitent de salopes entre elles. Soit pour dire «c’est une connasse», soit, selon moi, dans une logique de compétition intra-sexuelle, pour dire «C’est une fille facile. Contrairement à moi». Tu penses qu’on devrait arrêter de se traiter, entre nous, de salopes ?
Oui, c’est aussi le propos du livre. L’appel à se réapproprier ce mot, c’est aussi un appel à s’interroger sur l’utilisation qu’on en fait, notamment entre femmes. J’appelle vraiment les femmes à ne pas se juger entre elles, car concrètement, les comportements sexuels d’une femme impactent très rarement sur notre vie personnelle, ou notre liberté. C’est ce que dit Anna Polina (actrice X, notamment pour Dorcel, ndlr) : elle ne comprend pas la stigmatisation des femmes qui ont une sexualité libre, car celle-ci n’empiète pas sur celle des autres. Après, il est probable que la femme libre sexuellement te renvoie, en pleine figure, ta non-liberté à toi.

Ou bien c’est une concurrente. Une voleuse de mari, comme on disait avant...
En effet. Et clairement, ce n’est pas gagné pour faire changer ces mentalités. Le jugement entre femmes existe, et la concurrence aussi, notamment en terme de baisabilité. C’est attisé par le discours sociétal sur ce qu’est une femme séduisante. J’appelle, moi, à plus de bienveillance. Si ton mari est excité par une autre, un, ce n’est pas très grave. Toi aussi tu peux être excitée par un autre homme. Et deux, ce qui est intéressant, c’est de voir ce qu’on en fait : est-ce que ça fait évoluer son couple, est-ce qu’on est contre ou avec ce mouvement ? C’est surtout cela qu’il faut interroger. Un exemple, dans l’ouvrage La salope éthique (ouvrage de référence sur le polyamour, ndlr), il est théorisé qu’avoir des relations avec d’autres personnes, ce n’est pas forcément aimer moins - ou désirer moin - la personne avec qui on est en couple. Slutwalk_TorontoLa salope éthique, en anglais, c’est The Ethical Slut. «Bitch» ou «slut» ne sont-ils pas des termes plus faciles à se réapproprier ? Il existe un Bitch Magazine aux Etats-Unis, mais pas de Salope Magazine en France -pourquoi selon toi ?
On n’a pas le même rapport au langage. L’anglais, déjà, n’est pas genré. Dans l’histoire des mouvements sociaux américains, il y a beaucoup de détournements et de réappropriation de mots offensants ou d’insultes. Dans la communauté LGBTQI, on utilise
queer, qui à la base était une insulte. La communauté noire américaine s’est réappropriée le mot nigger. En France, il y a eu certes le mouvement de la négritude, mais le mot nègre est resté extrêmement péjoratif et méprisant. Par ailleurs en France, il y a un attachement à la langue parfois un peu extrême. En témoignent les débats sur l’écriture inclusive. Mais ça viendra peut-être ! Aux États-Unis, cela fait un moment que certaines féministes se sont réapproprié bitch ou slut. Comme les Américains ont dix ans d’avance sur plein de choses, depuis le micro-ondes jusqu’à Uber, si ça se trouve, dans dix ans en France, on se réappropriera «salope».

Et on préfère aussi utiliser, ici, le mot anglais. Ça crée de la distanciation.
Oui - et loin de moi l’idée d’imposer à toutes cette réappropriation. C’est facile pour moi de me revendiquer salope : je suis une jeune femme blanche, parisienne, je vis dans un endroit tranquille, et je suis entourée de gens qui ont fait des études supérieures. C’est beaucoup plus compliqué pour d’autres femmes. Mais on peut déjà, toutes, s’interroger sur l’utilisation de ce mot.

Que répondre à quelqu’un qui nous traite de salope dans la rue ? Après la lecture de ton livre, moi, j’aurais envie de répondre : «ben, comme nous toutes !»
C’est pas mal ! Moi j’ai déjà répondu : «merci !». Cela déstabilise, ce n’est pas du tout la réponse qu’attend l’émetteur. Or en tant que récepteur d’une insulte, tu participes malheureusement à l’impact de celle-ci. Essayons de devenir sujet actif, et non plus objet passif de l’insulte. Quand tu retournes l’insulte avec un «merci» par exemple, l’autre se retrouve impuissant, puisque ça ne t’a pas touché. Ce n’est pas simple, mais il faudrait idéalement répondre comme si l’autre t’avait dit : «meuf, bravo, t’es une femme libre».Mata Hari_ST039Dernière question : qui est ta salope préférée de l’Histoire, et ta salope préférée d’aujourd’hui ?
Ma préférée, dans l’Histoire, c’est Mata Hari ! Elle est la salope parfaite : c’est une femme déloyale, puisqu’elle a été accusée de trahison, d’espionnage pour les Allemands. Et puis elle a incarné aussi la salope «sexuelle», puisqu’elle a été danseuse, et effeuilleuse. Elle était sensuelle, elle portait des tissus très transparents, et excitait beaucoup de monde. D’après l’auteur Marc Lemonnier, elle aurait été sûrement plus affabulatrice qu’espionne. En gros elle se la racontait, quoi ! Et c’est drôle, parce qu’une fois, plus jeune, j’ai balancé un pote qui trompait sa meuf. Il était récidiviste. Et depuis, j’ai une copine qui m’appelle Mata Hari... Une gentille façon de me traiter de salope. J’ai de la tendresse pour Mata Hari. Quand elle a été exécutée, c’était l’aube, mais elle portait une robe de soirée et un manteau de fourrure. Et elle s’est offusquée du fait qu’on la réveille aussi tôt !

Et la salope d’aujourd’hui ?
J’aime beaucoup les Femen. Elles sont féministes, elles se battent pour le droit des femmes, et elles utilisent leur corps pour le faire. On est d’accord pour montrer des femmes à moitié à poil pour vendre des produits, cela ne choque personne. Mais quand c’est pour défendre une cause, ce n’est plus acceptable. Elles font preuve d’un vrai courage. Eloïse Bouton, par exemple, une ex-Femen, a été condamnée pour exhibition sexuelle. Une première dans l’Histoire en France. Alors qu’elle défendait le droit à l’avortement. Dans un registre moins politique, je pense à Carla Bruni. Son nom revenait tout le temps, quand je demandais aux gens de me citer une salope française, et sur Internet elle est très, très régulièrement traitée ainsi. Il y a plusieurs choses qui l’expliquent : son physique attirant, le fait qu’elle ait accumulé les conquêtes, et surtout, le fait qu’elle ait été avec le père et le fils Enthoven. Ça, ça ne passe pas. Elle a franchi un tabou. Sa soif de pouvoir est aussi très décriée. Elle incarne donc pour moi, avec pas mal de panache, la figure de la salope.
Bitch-HD
++ Toutes des salopes. Comment faire d’une insulte un étendard féministed'Adeline Anfray, aux éditions de La Musardine, 152p., 15 €

Illustration : Hillel Schlegel (Scae).