J’ai lu que vous chantez et écrivez tous les jours. Alors, pourquoi avoir mis six ans pour produire ce nouvel album ?
Dido Florian Cloud de Bounevialle O'Malley Armstrong (Dido) : Après la sortie de Girl Who Got Away, j’ai voulu prendre mon temps. Mon fils venait de naître, et je ne me voyais pas partir en tournée, donner des concerts dans le monde entier, revenir en Angleterre et passer à nouveau mon temps en studio. Je voulais profiter. Mais j’avais toujours un tas d’idées de mélodies. Il fallait juste attendre que l’envie d’enregistrer revienne.

Et il y a une raison particulière qui vous a poussé à ça ? Un thème que vous souhaitiez explorer ?
Je ne pense pas être une chanteuse à thème. J’ai tendance à écrire des textes qui me sont assez personnels, parfois éloquents, mais d’autres fois plus évasifs. C’est sans doute pour ça que beaucoup de gens ont pu se projeter dans mes chansons.

Le rythme des sorties s’est vachement intensifié depuis le début des années 2010. Vous ne craigniez pas d’être un peu dépassée ?
Vous croyez qu’il y a davantage d’albums qui sortent qu’il y a cinq ou dix ans ? Personnellement, j’ai l’impression que ça a toujours été le cas... Quoi qu’il en soit, ce n’est pas ce qui me fait peur. Je pense que je suis toujours suivie, de près ou de loin, par des auditeurs et auditrices fidèles.

Vous n’allez pas nous faire croire, comme c’est le cas chez de nombreux artistes, que l’arrivée de votre premier enfant a tout chamboulé : votre vision de la musique comme celle du monde qui vous entoure ?
(Rires) Ça sonne faux, mais ça ne peut en être autrement. Lorsque Stanley est né, je n’ai pas réussi à écrire quelque chose de correct pendant plusieurs semaines. Rien ne me convenait, je n’avais pas d’inspiration. Puis, je me suis en quelque sorte forcée à écrire un titre sur lui. Au départ, c’était simplement pour moi, je pensais que personne n’avait à entendre ça. Mais Have To Stay est aujourd’hui la dernière chanson de l’album.

Ça a dû être spécial de retourner en studio, non ?
Oh, vous savez, mon frère et moi, on l'a enregistré en toute simplicité, sans prise de tête. Dès qu'un titre nous plaisait, on l'enregistrait et on passait au suivant. Sans pression.dido2Justement, qu’est-ce qui vous plaît tant dans le fait de travailler avec votre frère, Rollo ?
Si vous aviez la chance de le connaître, vous comprendriez d’emblée !C’est quelqu’un de très marrant, de très charmant et de très magnétique. Les gens aiment lui parler, c’est assez fou ! Ce n’est pas pour rien, finalement, s’il a travaillé avec Moby, U2 ou Pet Shop Boys… Et puis on partage les mêmes goûts, la même vision et les mêmes références. Quand on regarde une photo ou que l’on entend un morceau pour la première fois, on a presque systématiquement le même avis. Ça rend le processus de création beaucoup plus simple.

Vous vous souvenez du moment où vous avez compris que vous pourriez faire carrière dans la musique ?
Chez moi, tout était si calme que je voyais la musique comme un moyen de m’exprimer. Mes parents n’étaient pas d’accord, mais je suivais des cours de musique le week-end. Je n’en parlais à personne. Les premières semaines, je m’étais même inventé un deuxième prénom, Claire, pour que mes parents ne l’apprennent pas. Puis, j’ai eu la chance de tourner avec un orchestre en Yougoslavie. J’étais la plus jeune, ce n’était pas facile. D’ailleurs, j’ai fini par me rebeller contre la musique classique, je trouvais que je n’étais pas assez douée… Alors, j’ai commencé à chanter, comme ça pour le fun. Je chantais pour différents groupes, mais, à 20 ans, je me suis fait virer de mon job. J’en ai pleuré pendant un temps ! (Rires) Après coup, je me suis dit que c’était peut-être l’occasion de tenter ma chance dans la musique. De là, tout est parti.

On pourrait aussi se dire que ça ne vous incite pas à sortir de votre zone de confort…
C’est vrai, mais je préfère y voir une certaine de forme de simplicité et de complicité... (Sourire)

Dois-je en déduire que vous avez toujours été proches l’un de l’autre ?
Nous n’étions pas vraiment pareils à l’adolescence. Lui était plutôt du genre à sortir et à passer son temps avec ses amis. Moi, j’étais plus réservée, je pensais déjà à la musique. Mais ça n’enlevait rien au fait que nous étions assez complices.

De là, vous êtes devenue l'une de ces popstars dont on ne sait finalement pas grand-chose. Même vos textes sont assez peu autobiographiques…
Le contenu des paroles ne l’est pas forcément, non. En revanche, les émotions que l’on peut y trouver le sont, elles sont sincères. J’essaye toujours de trouver le bon équilibre entre les deux.

Ça veut dire que vous tenez une sorte de journal intime ?
Le problème, c’est que je finis toujours par les perdre… Mais j’ai différents carnets, oui, dans lesquels j’écris tous les jours, comme on le disait tout à l’heure.

Vous ressentez encore de la pression de la part des labels ou des directeurs artistiques ?
Non, mais disons que j’ai eu la chance d’avoir du succès très tôt avec des chansons très personnelles, qui n’étaient pas composées par tout un tas de hitmakers. Après ça, les labels ne peuvent que te faire confiance, d’autant que les albums suivants ont plutôt bien marché également. Bien sûr, on me demande parfois quand est-ce que je compte sortir un nouvel album, mais je ne vis pas cela comme de la pression. Je suis trop habituée à être libre pour subir ça de toute façon.

J’imagine que beaucoup d’histoires d’amour ont débuté en écoutant vos chansons…
Oui, une femme m’a d’ailleurs dit récemment qu’elle avait rencontré son mari à l'un de mes concerts, il y a vingt ans. J’ai trouvé ça génial !dido4Vous pourriez remplacer Tinder, en fait ?
(Rires) Oui, c’est une idée !

Cette année, on fête le vingtième anniversaire de votre premier album, No Angel. Ça file un coup de vieux, non ?
Des choses ont changé, c’est sûr ! Mais, même temps, pas tant que ça… Je ne pense pas être une personne totalement différente et, surtout, je prends toujours le temps de composer des albums...

Chanter White Flag ou Here With Me sur scène, ça ne vous saoule pas, à force ?
Alors, certains de mes morceaux ont fini par me lasser un peu, c’est certain. Mais les deux chansons que vous mentionnez font partie de mes plus grandes fiertés. Il n’y a pas si longtemps, j’ai chanté White Flag et, oui, je prends encore énormément de plaisir à jouer ce morceau en live.

Quand on vend 21 millions d’exemplaires de son premier album, j’imagine que l’on perd un peu la tête, non ?
Honnêtement, j’ai mis un certain temps avant de réaliser ce qu’il se passait. Tout était tellement inimaginable… J’ai fini par en prendre conscience lors d’un voyage en Thaïlande, où une petite fille fredonnait ma chanson. Pareil en Afrique, quelques semaines plus tard. C’était dingue. Surtout pour moi qui découvrais à peine ces pays et qui n’avais pas voyagé tant que ça auparavant… Ma musique était allée plus loin que je n’étais jamais allée moi.

Vous avez tout de suite été à l’aise avec les aléas de la célébrité ?
Le truc, c’est que j’ai toujours été entourée de mes proches, et notamment de mon frère. J’ai pris un certain recul quand je sentais que ça partait trop loin, ce qui m’a toujours permis de rester à l’écart des projecteurs. J’ai l’impression, en tout cas...

Aujourd’hui, y a-t-il une chanson qui vous rend particulièrement fière ?
Je dirais Grafton Street, une chanson de mon troisième album que personne n'a entendu, visiblement ! (Rires)

Il y a Brian Eno sur ce titre en plus, non ?
Oui, c’est ça ! Ce qui prouve bien à quel point son non-succès est complètement injustifiable !

Votre premier concert était au Lilith Fair, un festival féministe organisé par Sarah McLachlan. Vous vous considérez comme une artiste engagée ?
Ce n’était pas vraiment un festival féministe, c’était surtout un événement où n’étaient programmées que des artistes féminines. Moi-même, je me vois plus comme une artiste que comme une personne engagée pour quoi que ce soit. Ce n’est pas mon rôle, je pense.

Il y a plusieurs malentendus à votre sujet : le fait que l’on pense que vous avez été révélée par Eminem, le fait que vous ne chantez que des chansons tristes ou le fait que vous auriez arrêté votre carrière… Il y a en un qui vous dérange plus qu’un autre ?
Eminem, je m’y suis habituée avec le temps ! (Rires) Disons que beaucoup de gens continuent de penser que je suis une femme qui ne sourit jamais et qui se balade dans la rue l’air mélancolique. Ce que peuvent penser les gens de vous est parfois troublant…

Même si vous n’avez pas publié d’albums depuis 2013, vous êtes restée plus ou moins active. Il y a notamment ce Never Ending, que vous avez écrit pour Rihanna…
Malheureusement, on ne s’est pas rencontrées. Elle a juste utilisé une partie de la chanson que je lui avais écrite.

Vous avez collaboré avec Kendrick Lamar également.
Là, c’était une super rencontre ! J’ai adoré sa voix la première fois que je l’ai entendu. Je lui ai demandé s’il voulait bien chanter sur Let Us Move On , il a aimé le morceau et a posé son couplet assez rapidement. Le hip-hop n’est pas le genre musical que je connais le mieux pour être honnête, mais j’ai adoré son énergie et sa disponibilité. Et puis ça permettait de faire le lien, deux décennies plus tard, avec Stan d’Eminem. Comme ça, les gens vont continuer de penser que je ne fais que des refrains sur des morceaux rap !

dido5Pourquoi n’écrivez-vous pas plus pour les autres ?
Justement, je pense le faire davantage désormais. J’ai envie d’écrire pour de grandes voix, entendre mes textes résonner face à d’immenses foules.

Pour Christine & The Queens, ce serait envisageable ? J’ai lu que votre fils vous l’avait fait découvrir.
Ah non - il me fait découvrir un tas de musiques, mais celle-là, c’est mon propre mérite ! Pour ce qui est de la collaboration, je ne suis pas sûr qu’elle ait besoin de moi, mais ça pourrait être intéressant. J’ai appris récemment qu’elle avait vécu à Londres pendant un temps. C’est peut-être ça qui la rend si cool !

De votre côté, vous pensez avoir des héritiers ou héritières ?
Non, je ne pense pas. Mais bon, c’est difficile d’avoir le recul nécessaire pour penser ça. Je ne me vois pas dire à quelqu’un : «Oh, tu fais ce que je fais, en fait». Ce serait hyper-égocentrique.  

Avant de nous quitter, je tenais à vous dire que j’étais ravi d'enfin rencontrer quelqu’un né le 25 décembre, comme moi.
Ah, c’est vrai ? Ce n’est pas courant, ça… Je me disais bien que vous aviez ce petit quelque chose en plus !

Vous croyez que c’est ça qui nous rend si spéciaux ?
(Rires) Ce qui est sûr, c’est que tout le monde se rappelle de votre anniversaire et que, du coup, vous vous retrouvez avec deux cadeaux le même soir. Et ça, c’est un sacré avantage.

J’ai pourtant lu que vous aviez dit à certains de vos proches que vous étiez née le 25 juin…
(Rires) Ah, ça c’est la seule astuce que j’ai trouvée pour avoir un cadeau à Noël et ne pas avoir à attendre un an pour en avoir à nouveau… En tout cas, bravo, tout le monde va penser que je suis une personne malhonnête, maintenant !

++ Le nouvel album de Dido, Still On My Mind, est sorti et disponible ici. Dido sera en concert le 21 mai à L'Olympia (complet) et le 22 novembre à La Seine Musicale.

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