Fille du Tag
D’où vient Carmina ? Ce pseudo qui évoque le rouge, l’opéra de Bizet, une culture latine - et de surcroît signifie "chanson en latin" - elle l’a emprunté pour signer son premier article du Tag. “Je voulais utiliser le prénom de ma grand-mère mais je pense que ma mère n’aurait pas été fan”. Carmina est née à Mexico, d’une maman mexicaine et d'un papa français. Elle passe sa petite enfance au Mexique, jusqu’à 5 ans, puis grandit en Picardie et fait une école de commerce sans grande conviction, “Moi je voulais être archéologue. Lire des livres, apprendre des langues.” Elle ajoute “J’étais pas encore assez rebelle à l’époque pour m’imposer.”

Pourtant, ce n’est pas tout à fait un hasard si elle en est là. Ses premiers émois érotiques viennent des films qu’elle enregistre en secret sur son magnéto après X-Files. “Il faut remettre en contexte, même si ça me fait paraître vieille : Y'avait pas Internet à l’époque, donc j’ai découvert le porno assez tard, avec mon copain et une cassette vidéo qu’il avait chez ses parents.” C’est une révélation, “un choc artistique et émotionnel”, se souvient-elle.

“Je voulais en regarder tout le temps. C’était un peu la gêne, même auprès de mon mec”. Elle développe effectivement une passion socialement atypique pour le cinéma de cul. La jeune femme découvre le Tag en 2011. “Quand j’ai lu les premiers articles j’étais scotchée. Je me suis dit, putain, enfin !” L’envie d’écrire est immédiate ; elle envoie un mail à la rédaction, mais finalement ne publie pas et enterre cette idée. “Je savais bien que personne ne comprendrait dans notre entourage, parce que j’étais déjà la meuf chelou qui connaît tout dans le porno. Les gens trouvaient ça marrant mais à la fois un peu bizzare.”2_Carmina_Film_Lannonce_MarieRouge

L'Annonce, un film de Carmina. 

La rébellion, elle, viendra d’un changement de vie radical suite à une rupture : “J’étais une meuf lambda, c’est méchant envers moi-même mais c’est vrai”. Elle évoque avec ironie sa vie d’avant, “normale”, de meuf en couple avec boulot plan-plan dans une grosse boîte en province. Le tournant s’amorce en 2013. “Plus de boulot, plus de mec : je me suis retrouvée au 36ème dessous”. De retour chez ses parents, elle ne sait pas vraiment quoi faire, et Internet va lui ouvrir les portes d’un nouveau monde. Elle commence à écrire pour le Tag, pour de bon, et devient camgirl en 2014. Un parcours qu’elle raconte sur son blog, Le cul entre deux chaises. “C’est comme ça que je me suis retrouvée dans cet immense bordel”, dit-elle en riant.

Bomba latina y feminista
Carmina fait partie d’une génération de filles qui disent haut et fort que le cul est important car politique ; elle est une réalisatrice et performeuse qui revendique de représenter des corps et des sexualités alternatives. À 19 ans, elle se remémore dire à ses potes “Si j’avais été bonne, j’aurais été actrice porno.” Sans rire. “Ouisi j’avais eu un physique plus classique, standard, j’aurais peut-être été vers ça plus tôt. Encore aujourd’hui je me déteste, je déteste me mettre à poil, mon corps, je ne l’aime pas du tout. Bizarrement, c’est pour ça que je fais ce que je fais. Parce que je me dis qu’il y a besoin d’autre chose.” Si aujourd’hui, Carmina incarne à la fois une nouvelle génération de producteur et de consommateur de porno, que la mouvance body positive permet à beaucoup de respirer et que la girl next door est devenue une figure porno, le chemin n’a pas été simple jusqu’à l’acceptation de soi.

Les canons de beauté des années 90, blondes siliconées impeccables, lui font un effet ambivalent : “La chance, que j’avais c’est que je suis bi, donc je n’avais pas de rejet du corps féminin. Les femmes que je voyais dans ces films porno, elles m’excitaient beaucoup. Maintenant, je sais que c’est bizarre et que ça a certainement contribué à ce que je me sente mal dans ma peau, et que c’est pour ça qu’il y avait besoin d’autres représentations”. Une approche militante de l’image érotique, et du sexe, qui l’étonne aujourd’hui. “Avant j’en avais rien à foutre, je votais même pas.” C’est que le milieu du X est devenu une famille : “Le féminisme est venu grâce au travail du sexe et au Tag, en fait. Ça a éveillé ma conscience.” Alors que le Conseil d’État a entériné le principe de pénalisation du client début 2019, Carmina se désole de la précarité et la stigmatisation des travailleurs du sexe : “La plupart de ces personnes sont des gens formidables, bien plus intelligents et tolérants que bien des gens que j’ai pu rencontrer dans ma vie.” Les doubles standards l’exaspèrent : “La vie, c’est ça — quand on est entre personnes queer et pro-sexe, tout va bien. Et pouf, quand tu vas dans la vie réelle, c’est les insultes, le sexisme, la violence…”.3_SNAP_CarminaAu festival SNAP! (Sex Workers Narratives Arts and Politics) au Point Ephémère. 

De la cam aux commandes
La trentenaire n’est pourtant pas vraiment satisfaite de son hyperactivité. Reprendre le Tag n’était pas dans ses plans, et elle présente ce choix comme une décision mûrement réfléchie. “Je sais que c’est hyper-exagéré, mais je ne m’imagine pas vivre dans un monde où il n’y a pas un média comme le Tag. Parce que ça a littéralement changé ma vie, et je sais que c’est le cas pour d’autres.” Lorsque la "Ligue du LOL" éclate, les rédactrices du Tag reçoivent de nombreuses insultes anonymes. Quand on évoque l’affaire, Carmina se dit dans une position impossible par rapport à Stephen des Aulnois, fondateur du site et membre de la "Ligue", qu’elle définit comme un mentor : “C’est lui qui m’a donné ma chance, la parole.” La contradiction est piquante pour la féministe, mais Carmina ajoute croire “à la rédemption”, bien que cela ne soit pas audible sur les réseaux sociaux.

Comment d’ailleurs faire face aux contradictions de l’industrie porno quand on reprend un magazine qui traite de toutes les productions ? “On ne va pas se mentir, le porno indé représente une toute petite part de l’industrie. Mon taff, ça va être de faire grandir cette part — mais on ne peut pas négliger les 75% qui regardent du porno mainstream.” Elle ajoute : “On a beau dire, le porno mainstream fait partie de la société et de la vie de millions de personnes. Je ne suis pas de ceux ou celles qui crachent complètement dessus”. Plutôt que tout changer, Carmina souhaite d’abord préserver l’existant. Première étape pragmatique, relancer le Tag avec un crowdfunding pour que celui-ci reste gratuit. “Je ne veux pas que ce soit sur abonnement parce que c’est un sujet trop important, trop négligé et mis à part, déjà. ” Ensuite, trouver un comptable (“Personne ne veut travailler avec nous”), et puis continuer de mettre en avant ceux qui sont les plus invisibilisés, dans le X comme dans le reste de la société.

En plus de ses multiples casquettes, son flot de parole fougueux témoigne d’une impatience curieuse. Plus que de se définir comme ambitieuse, la touche-à-tout du porno indé préfère parler de perfectionnisme, d’envie que ce soit bien fait. “Je n’aime pas la culture de la société avec les start-up, gagner de l’argent…”.  Fan de Lady Gaga, dont elle admire la liberté et la force de travail (“Cette meuf partie de nulle part qui a imposé son style”), elle avoue aussi avoir de l’admiration pour Alexandre Astier, autre self-made touche-à-tout (“Ça ne va pas plaire à tout le monde”). Car en parallèle de la mission de sauvetage du Tag, Carmina l’autodidacte ne compte pas abandonner ses productions réunies sous son label Carré Rose : “J’ai pas sorti de film depuis le mois d’août alors que j’en ai 4-5 qui sont presque terminés”.

5 ans après son entrée dans le monde du porn, Carmina est à nouveau à la croisée des chemins, les deux pieds bien sur terre mais toujours le cul entre deux chaises.

Crédits photos : Dwam IpoméeMarie Rouge