Les goules peuvent être ponctuelles. Le jour convenu, à la minute pile, le téléphone sonne. Une voix masculine se présente comme le manager d'Alice Cooper. Tu es prêt ? OK, je te passe Alice.

Alice Cooper : Salut Olivier, c'est Alice Cooper.

Heu... Bonjour Alice ! Où es-tu, là ?
Je suis à Los Angeles, en répétition. Nous préparons la tournée des Hollywood Vampires, qui commence vendredi.

Pourquoi avoir choisi d'enregistrer ton nouvel album live à l'Olympia ?
Chaque fois que nous jouons à Paris, le public devient fou. Le public parisien est vraiment génial, en particulier dans cette salle. Ce public fait vraiment un bruit dément... C'est peut-être parce que j'ai des origines françaises, mon vrai nom de famille est Furnier.

Alice Cooper dans une scène anthologique de Wayne's World (1992).

Quels souvenirs as-tu des deux concerts que tu avais donnés à l'Olympia en 1972 ?
Ah oui ! En fait, comme je tourne depuis 55 ans, les concerts ont tendance à se mélanger en une seule et énorme date ! (Rires) La moitié du temps, je ne sais plus où je suis même si je sais toujours où je suis quand je joue à Paris ! C'est toujours un moment spécial, la France a toujours vraiment soutenu Alice Cooper. J'ai toujours été étonné par l'énergie incroyable que nous recevons du public français... Notre spectacle demande effectivement beaucoup d'énergie, et l'idéal pour nous est que le public nous en renvoie autant que nous en donnons. Je vais te dire un petit secret que peu de gens savent : pour mon premier anniversaire de mariage, il y a quarante-deux ans, ma femme et moi sommes allés à Paris. Nous avons passé une soirée au Paradis Latin. À l'époque, le spectacle était un show de cabaret vraiment très drôle. Le personnage principal était le Chat à Neuf Queues. Il était insulté toute la nuit par tout le monde. J'ai tellement ri pendant cette soirée bien que je ne parle pas le français – ma femme le parle, elle – que je me suis dit qu'il fallait que j'incorpore des éléments de ce spectacle dans le spectacle d'Alice Cooper, ce que j'ai fait ! Mon personnage allait devenir une sorte de MC, comme le personnage du Paradis Latin. Il y a donc une vraie connexion entre le concert d'Alice Cooper et Paris.

Quel est le défi le plus difficile que tu aies relevé dans ta carrière ?
Dans la vie, personne ne se réveille un matin en se disant : “Aujourd'hui, je vais devenir alcoolique ou accro à la drogue.” Je pense que le fait que je l'ai été fut la conséquence de l'époque dans laquelle j'ai commencé (on dit qu'Alice pouvait boire jusqu'à cent bières et deux bouteilles de whisky par jour, nda). À l'époque de Jimi Hendrix ou des Doors, personne ne s'attendait à devenir alcoolique. C'était tellement normal de boire de la bière ou du whisky quand on faisait partie d'un groupe de rock... J'ai dû surmonter ça pour pouvoir continuer alors que plein de musiciens sont morts à seulement vingt-sept ans. Et beaucoup d'autres ont dû arrêter tôt parce qu'ils avaient détruit leur corps et leur cerveau. J'ai eu la chance de pouvoir arrêter tout ça il y a trente-sept ans, j'ai repris le contrôle. C'était la chose qu'il fallait vraiment faire !

alicecooperQu'est ce que tu apprécies particulièrement dans la méthode de travail du producteur Bob Ezrin, avec qui tu collabores depuis pas loin de cinquante ans ?
Bob Ezrin est à Alice Cooper ce que George Martin était aux Beatles ! Quand il nous a rencontrés, nous avions plein de bonnes idées et un super spectacle, mais nous n'avions pas de singles pour la radio. Bob Ezrin nous a vus dans un club de New-York. Il nous a dit : “Je sais comment arranger vos chansons de manière à ce qu'elles passent à la radio.” Il a parié sur nous, nous avions parié sur lui et nos chansons I'm Eighteen, No More Mr. Nice Guy ou School's Out ont été jouées par les radios. Tout ça parce qu'il a fait ce qu'il fallait faire en studio. Et oui, aujourd'hui Bob Ezrin est toujours mon bras droit ! Nous pensons tous les deux exactement de la même manière.

Le premier album d'Alice Cooper est sorti il y a cinquante ans. Quels souvenirs en gardes-tu ?
La chose intéressante avec l'album Pretties For You, c'est que nous avions écrit une partie des chansons au lycée et à la fac. Ensuite, nous sommes partis à L.A., où nous avons continué d'écrire. L'album est vraiment bizarre : il y a des chansons de deux minutes qui contiennent vingt-cinq changements... Toutes les maisons de disques nous ont dit non, notre musique était trop bizarre pour tout le monde — sauf pour Frank Zappa. Zappa nous a dit : “Je ne comprends pas.” Je lui ai répondu : “Tu ne comprends pas quoi ?”. Il m'a dit : “Je vais vous signer parce que je ne comprends pas ce que vous faites ! Je n'y comprends rien mais pourtant votre musique a du sens.” Et il nous a signés. C'était un grand compliment, arriver à embrouiller Frank Zappa ! (Rires) Le disque a été un désastre commercial total. Aujourd'hui, des gens l'écoutent et me disent que c'est une œuvre d'art.

1969 est aussi l'année de Woodstock et Altamont. À l'époque, que pensais-tu de ce genre d'énormes festivals ?
Les concerts d'Alice Cooper avaient plus leur place dans de petites salles, car il comporte tellement de détails... Ce type de festivals nous paraissait un peu étrange. Nous, qu'on joue devant cent mille personnes ou cent, nous faisons le même spectacle. Il y a deux jours, nous avons joué à Mexico City devant soixante-quinze mille personnes. Le spectacle sera le même quand nous jouerons devant trois mille. Ce qui est marrant avec les festivals, c'est qu'on voit des gens du métier qu'on ne voit pas souvent. Récemment, nous avons joué avec Kiss, Slash et d'autres groupes que je n'avais pas vu depuis longtemps. C'est une bonne occasion pour regarder leurs spectacles.

COOPER 3La Fiancée de Frankenstein de James Whale (1935). Dwight Frye (à D.) et Boris Karloff.  En effet, Alice Cooper a sorti un morceau nommé Ballad Of Dwight Frye – un classique qui rend hommage à l'acteur. 

Comment était-ce de faire partie de la scène de Détroit au début des années 70 ?
Ce qui était cool, c'est que la scène de Détroit était la matrice du hard rock ! Tous les groupes qui sont sortis de Détroit jouaient du hard rock. Il n'y avait pas rock soft à Détroit parce que c'est une ville industrielle. Je suis né là-bas. Iggy and the Stooges, MC5, Ted Nugent, Bob Seger... Tous ces groupes jouaient du rock violent. Nous nous sentions à la maison là-bas même si notre groupe a été fondé en Arizona. Nous avons déménagé dans cette ville parce que nous savions que notre son serait plus à sa place là-bas. L.A. était plus branché Doors, des groupes comme ça. San Francisco était dans Jefferson Airplane... À Détroit, si tu ne jouais pas de rock violent, le public te dégageait ! Détroit, c'était notre ville !

Pourtant, Détroit, c'est aussi Motown... Le premier album des Jackson Five est d'ailleurs également sorti il y a cinquante ans. Est-ce que tu écoutais cette musique ?
Oui, mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'à cette époque, je voyais tout dans une sorte de flou. (Rires) La plupart du temps, nous ne savions pas où nous étions ! Une fois, nous avons tourné quatre ans non-stop. En cours de route, nous avons ajouté des effets comme la guillotine et la pendaison, mais je n'ai aucun souvenir du moment exact où nous les avons ajoutés... Entre 1969 et 1975, j'ai l'impression d'avoir donné un seul et long concert ! (Rires) Je pense que j'ai ajouté la guillotine à cause de mes origines françaises. La guillotine est tellement efficace sur scène ; elle est absolument dramatique et horrible. Quand cette séquence du concert se passe bien, le public réagit d'une manière exceptionnelle. J'en suis sûr : tout ça vient de mes origines françaises !

Dans ton dernier album Paranormal, la chanson The Sound Of A a une histoire particulière...
Cette chanson a une histoire très étrange. Dennis Dunaway (bassiste historique d'Alice Cooper, nda) et moi séjournions alors dans une maison à Venice, en Californie, dans les sixties. À l'époque, personne n'avait entendu parler de nous, on commençait. On avait donné un concert avec Pink Floyd un soir, et le groupe était venu squatter chez nous parce qu'ils n'avaient plus d'argent. Pendant un moment, nous étions donc tous dans la même baraque. Et une nuit, ils ont fait des brownies, des brownies un peu particuliers... (Rires) Ils avaient mis quelque chose dedans... (Il rit de plus en plus) Après avoir mangé les brownies des Pink Floyd, je suis allé dans ma chambre avec une guitare et j'ai composé le morceau. Je l'ai enregistré sur un petit magnéto et, ensuite, je l'ai complètement oublié. Cinquante ans plus tard, pendant l'enregistrement de Paranormal, Dennis Dunaway m'a demandé si je m'en souvenais, et il me l'a fait écouter. J'ai dit à Dennis que je me souvenais que c'était une chanson qu'il avait écrite. Il m'a répondu : “Non, elle est de toi !” Finalement, je m'en suis rappelé. (Rires) Bob Ezrin nous écoutait. Il a adoré le morceau et on l'a terminé. Il est vraiment influencé par Pink Floyd. J'ai été surpris que cette chanson devienne l'un des morceaux les plus populaires du dernier album.

alicedali

Dans quelles conditions as-tu rencontré Salvador Dalí ?
Aaah... Il était fabuleux. Il ne faut pas oublier que nous étions tous des étudiants en art. On adorait Dalí, il était unique et d'un point de vue technique, il a réalisé les œuvres les plus parfaites qui soient en matière de surréalisme. C'est lui qui nous a appelés. À l'époque, une polémique faisait rage autour du groupe (particulièrement en Angleterre, où certains hommes politiques voulaient empêcher le groupe de se produire Killer d'Alice est d'ailleurs l'album rock préféré de Johnny Rotten/Lydon, nda). Dalí n'avait aucun problème avec cette polémique. Il est venu voir notre concert. Il a trouvé que notre spectacle relevait du surréalisme et il nous a proposés d'être dans son Hologramme ambulant. On n'avait jamais entendu parler d'hologrammes, nous n'avions aucune idée de ce que cela pouvait être... Salvador Dalí était le personnage le plus étrange que j'aie jamais rencontré de ma vie. Il n'y a jamais eu quelqu'un de plus bizarre que lui ! J'ai passé une semaine en sa compagnie. C'était un privilège immense de travailler avec lui pendant une semaine complète, tout le monde était jaloux de moi. Dalí et moi-même, nous nous sommes même retrouvés en une de Rolling Stone Magazine.

«Dernière question !» Le manager vient mettre un terme à l'entretien.
OK, alors, actualité oblige, la dernière question concernera le nouvel album des Hollywood Vampires qui va sortir en juin. Que veux-tu dire à ce sujet ?
Le premier album était essentiellement composé de reprises, de covers de gens disparus et d'amis avec qui on buvait des coups : T-Rex, Jim Morrison, Jimi Hendrix, John Lennon... Tous nos amis qui sont morts. L'idée était de leur dédier un album. Je me suis dit que le nouvel album devait être composé de nouveau matériel. Tout le monde a co-écrit : Joe (Perry, guitariste d'Aerosmith, nda), Johnny Depp ont composé des chansons ; Tommy (Henriksen, autre guitariste du groupe, nda) et moi avons aussi écrit. Je suis très content du résultat. Nous avons travaillé de manière vraiment démocratique. Nous nous respectons tellement que si quelqu'un a une idée, nous l'essayons. C'est vraiment agréable de travailler avec les Vampires parce qu'il n'y a jamais de disputes. Nous écoutons ce que chacun propose et décidons ensemble si ça marchera ou pas. Donc, ça sera un disque composé de nouveau matériel, du matériel qui ne sonne ni comme Aerosmith, ni comme Alice Cooper, mais qui sonne comme les Hollywood Vampires !

Brutal Planet, excellent album paru en 2000. 

++ Alice Cooper sera en concert : le 3 septembre à Marseille (le Dôme), le 5 à Bordeaux (Arkea Arena) et le 20 à Paris (La Seine Musicale). La sortie de son prochain album avec les Hollywood Vampires , Rise, est prévue pour juin.