Dans les années 90, la série Parker Lewis ne perd jamais représentait assez bien la société blanche américaine et ses catégories socio-culturelles. C’étaient celles qui finissaient, via le cinéma, la télévision et la musique, par inspirer la jeunesse un peu partout dans le monde. Parker Lewis, le héros, hipster cool et un peu branleur préoccupé visiblement par la mode baggy de l’époque (les Noirs sont totalement absents de ce monde fictif) traînait avec ses deux meilleurs amis, Mickey Randall, un rocker à banane et perfecto (relecture vulgarisée du mouvement grunge), et Jerry Steiner, jeune garçon chétif aux grosses lunettes, avec un cheveu sur la langue, accaparé par les sciences et dont la solution aux aventures du trio venait souvent des objets sortis de son imper gris (celui dans lequel il pouvait se fondre pour passer inaperçu). Car la série — et c’est aussi cela qui en a fait son charme et sa signature — nous invitait dans un monde surréaliste, à mi-chemin entre une Amérique moyenne de cartoon et des ambiances plus lynchiennes (il faudra revenir là dessus un jour). Ce qui était pourtant bien réel, c’était cette figure, certes secondaire, du nerd, asexué, obsessif et maltraité par ses camarades — à l’image de cette séquence récurrente où ses deux amis oublient Jerry dans un casier après la fermeture de l’école.

Dans l’imaginaire du XXIème siècle, le nerd est une image d’Épinal plutôt sympathique même si le terme est franchement péjoratif. À la différence du geek, dont on salue souvent l’intelligence et une maîtrise de la technologie supérieure à la moyenne, le nerd évoque une personne inadaptée, recluse, dont les centres d’intérêts s’expriment de manière obsessionnelle et presque maladive. Il apparaît la première fois dans la culture populaire dans les années 50 avec la série Happy Days, opposé à la figure du cool incarnée par le personnage de Fonzie. Dans son essai Nerd Ecology, Anthony Lioi note une évolution intéressante: “Les cool kids après la guerre ont résisté à la force de la conformité par une attitude jemenfoutiste et un goût pour les cultures “underground” (le jazz, la littérature Beat ou les mouvements naissants pour les droits civiques). À l’opposé, le nerd et son attirance pour les nouvelles technologies exprimait un conformisme banlieusard justement décrié par les hispters. Dans les années 90, ils ont échangé leurs démarches de conformisme social et de rébellion”. Autrement dit, cette figure de l’inadapté est devenue, à la fin du XXème siècle, un nouveau modèle de coolitude à suivre.

Il est assez facile de reconnaître celui qui a entériné cette transition: Kurt Cobain, première rock star malingre, malade et fragile, qui cumulait une popularité extrême avec un mal-être et des centres d’intérêts bien personnels (au hasard, William S. Burrough ou Daniel Johnston, dont il a fait rentrer définitivement les figures dans la culture populaire). On connaît la fin tragique de cette dualité impossible à gérer et qui laissa une place béante pour la prise de pouvoir de wagons entiers d’outcasts, prêts à prendre les rênes de la culture populaire.

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Kurt Cobain avait, à sa façon, tenté de déconstruire la mythologie de la domination masculine présente dans le rock’n'roll depuis l’apparition d’Elvis Presley à la télévision un beau jour de 1955 et dont le déhanché allait inviter le sexe dans la musique pour la première fois de son histoire, en donnant comme souvent les clés du pouvoir aux hommes. Ce sera malheureusement peine perdue, puisque si peu à peu les nerds prescrivent ce qu’il faut faire et aimer, se transformant ainsi en nouvelle figure de proue de la culture populaire, ils ne vont faire que perpétuer le schéma développé par tout l’imaginaire du rock’n'roll, l’adaptant simplement à une certaine soif de vengeance et un sentiment de frustration, qui ne trouve de résolution dans rien — et surtout pas dans le succès.

Si l'on s’assoit un instant et qu’on ré-écoute la plupart des morceaux de pop et d’indie rock de ces quarante dernières années, on y retrouve quasiment toujours la même construction. Un homme esseulé, éconduit, mal-aimé et/ou incompris qui prend sa guitare pour dépeindre son malheur et se venger de cette femme qui lui fait tant de mal et qui se transforme, au choix, en mauvais objet, ou en sujet d’une obsession irrationnelle. La chanson pop d’amour devient rapidement, si l'on y pense sous cet angle-là, probablement beaucoup plus violente et aliénante que n’importe quel morceau de gangsta rap qui parle de flingues et de deals de drogues (même si les rappeurs ne sont pas non plus tendres avec les femmes, je vous l’accorde).

Sans vouloir tout ramener à ça, il est évident que l’arrivée d’Internet a totalement chamboulé les rapports sociaux. Le repli sur soi est devenu monnaie courante, malgré ce sentiment surpuissant d’ouverture sur le monde. Et c’est probablement à partir de ce moment-là que les nerds ont pu prendre leur véritable revanche. Le passage au tout-digital a permis à toute cette caste d’individus issus de la classe moyenne blanche et aisée de prendre le pouvoir. Il n’y a qu’à penser aux origines de Facebook, conçu initialement comme un groupe permettant à une petite bande de mecs de mettre des notes aux filles d’une université pour illustrer cette idée. La translation des centres d’intérêts des masses s’est peu à peu faite vers des univers fantasmés, marginaux, qui faisaient ricaner il y a seulement quelques décennies : superhéros, heroic fantasy, rencontres en lignes et déconnection généralisée de la réalité promue comme la nouvelle normalité. Les nerds ont peu à peu fermé l’accès aux zones de pouvoir à tout ce qui pouvait s’apparenter à une forme de différence, raciale, sexuelle, sociale, intellectuelle, s’assurant ainsi la meilleure des vengeances et touchant du doigt, enfin, une forme d’acceptation par la prescription.itguyUn peu partout dans le monde, la société tend à s’ouvrir plus et à reprendre la télécommande à une caste ethnocentrée qui a trop longtemps maintenu une grande partie de la société contemporaine (et toute la diversité qu’elle incarne) sous sa coupe. Pourtant, cette culture du nerd est toujours latente, dans tous les aspects de notre vie. Elle a explosé de nombreuses fois à la face du monde dans des excès hallucinants. Avec la tuerie de Columbine, avec celle d’Utøya, avec le mouvement des suprémacistes blancs, avec la culture des Incels ou celle des boys clubs. Et on entretient avec elle une fascination morbide (si j’en juge le goût toujours plus fort pour les histoires de tueurs en série ou de gourous de sectes). Quand elle est mise en cause ou face à ses actes, cette culture communautaire peut toujours sortir son parachute, celui de la persécution et de la soi-disant différence. “Je venais d’arriver à Paris, j’étais mal-aimé au collège, aucune fille ne voulait sortir avec moi, j’ai besoin qu’on m’aime, je suis un loup solitaire, etc.” deviennent une sorte de bouclier rhétorique pour justifier une attitude ancrée dans la classe moyenne dominante qui dégueule sa surpuissance. Et c’est d’autant plus insupportable quand les outils de domination (la technologie) se retournent contre les ex-nerds devenus leaders d’opinion et provoquent leur déchéance.