STEVENS 5À vrai dire, ce n'est pas la première fois, puisque le Rocketeer avait déjà été adapté au grand écran par Disney - c'était en 1991. Sans casser des briques, le film (live) avait eu le mérite de respecter la vision de l'auteur, qui avait d'ailleurs été associé au projet, et d'avoir un casting de luxe avec Billy Campbell et, surtout, Alan Arkin, Timothy Dalton, Paul Sorvino et Jennifer Connelly. Ce n'était manifestement pas suffisant puisque Les Aventures de Rocketeer avait été loin de faire des étincelles au box-office.

Depuis, Dave Stevens a été emporté par une leucémie (en 2008) et les stratèges de Disney ont pris conscience que son personnage était devenu culte. Il a donc été décidé au QG de Mickey à Burbank - un bâtiment dont la façade est décorée par les Sept Nains en cariatides, Simplet étant à l'étage supérieur, c'est donc lui qui domine tout l'empire Disney, étrange allégorie ; bref, il a été décidé de greenlighter une sequel (Rocketeers) qui n'a pas encore de date de sortie. STEVENS 11Cependant, dès l'année prochaine, la marque Rocketeer sera réactivée sur la chaîne Disney Junior à l'occasion d'une nouvelle série d'animation destinée aux petits, laquelle mettra en scène une fille-fusée. Damned ! On est bien loin du comics originel. Peu importe, quelque part, tout cela nous donne l'occasion de tirer notre sombrero au grand Dave Stevens, l'un des artistes les plus brillants à avoir éclos dans les années 80/90.

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Pote de William Stout, Stevens a un parcours très proche. Fan de comics, il commence dans le métier en assistant, comme Stout, Russ Manning sur Tarzan alors qu'il a à peine vingt ans. Il comprend vite que les conditions de travail chez Marvel et DC sont aussi misérables que les paies et décide, comme Stout, d'ignorer ces majors pour faire carrière dans la pub, le storyboard et l'animation.STEVENS 8Son style de dessin s'inspire de Hal Foster (Prince Valiant), Will Eisner (The Spirit), Jim Steranko (Nick Fury) mais aussi de l'immense Frank Frazetta (voir notre interview de Ralph Bakshi), ce qui ne l'empêche pas, alors qu'il n'est encore qu'un ado, d'aller présenter son portfolio au grand Jack Kirby. Le King l'encourage à continuer et, surtout, à se laisser porter par ses passions. Côté littérature, Stevens apprécie Gaston Leroux, Rudyard Kipling, Jack London et Raymond Chandler mais il est avant tout obsédé par les années trente et quarante, en particulier l'aviation et les pin-ups.STEVENS 6Bettie Page dans The Rocketeer. 

Au début des années 80, le monde des comics est quelque peu bouleversé par l'apparition d'éditeurs indépendants. Leurs conditions de travail sont nettement supérieures à celles offertes par Marvel et DC : les auteurs peuvent garder les droits de leurs créations, les comics sont imprimés sur du papier de bonne qualité et les artistes sont respectés. De nombreux auteurs rejoignent alors ces éditeurs plein de bonne volonté mais économiquement fragiles. En 1981, à la recherche de plumes, la direction du nouvel éditeur Pacific Comics propose à Stevens de réaliser l'histoire de son choix. L'artiste a carte blanche ! Stevens en profite pour laisser libre court à sa passion pour les thirties en créant le personnage du Rocketeer, pilote-cascadeur fauché qui devient un homme-fusée à Hollywood à la veille de la Seconde guerre mondiale.

Inspiré par des serials (feuilleton de cinéma) aux noms évocateurs, King Of The Rocket Men, Radar Men From The Moon, Zombies Of The Stratosphere (dans lequel Leonard 'Spock' Nimoy fait sa première apparition) et Commando Cody : Sky Marshal Of The Universe, Rocketeer donne l'occasion à Stevens de s'en donner à cœur joie dans le rétro.


Amoureux de la gent féminine, le dessinateur donne les traits de la cultissime pin-up Bettie Page à la petite amie du héros, une idée qui fait mouche chez les amateurs de glamour, fans de comics ou pas. Savoureux, magnifiquement dessiné et parsemé de clins d'oeil, Rocketeer séduit immédiatement les lecteurs de comics éclairés (c'est à dire ceux qui fréquentent les librairies spécialisées où sont vendus les bandes dessinées indés).STEVENS 12Dave Stevens (1955 - 2008). 

Stevens devient leur coqueluche, le bonhomme étant par ailleurs über-cool et d'une gentillesse désarmante (cf. sa dédicace à la librairie Déesse à Paris, en 1985). En fait, l'artiste n'a qu'un seul défaut : il est lent, très lent. Et le soin maniaque avec lequel il réalise sa BD n'arrange pas les choses. Les épisodes de Rocketeer sortent donc au compte-gouttes, ce qui limite quelque peu l'audience de la série. Mais Stevens s'en fout.STEVENS 4Sheena, Queen Of The Jungle. 

Pour lui, le comics est un labor of love et il gagne sa vie en réalisant des storyboards, comme par exemple celui de Thriller - oui, LE clip de Michael ! Illustrateur plus que dessinateur de comics (comme Frazetta), Stevens se distingue en réalisant d'assez nombreuses couvertures pour les indépendants comme Pacific ou Eclipse. Sa spécialité ? Les pin-ups bien sûr, qu'il dessine sur modèle, ce qui ne l'empêche pas de refuser de devenir le dessinateur officiel de Playboy, un job pourtant grassement payé. Au final, Dave Stevens a toujours écouté le conseil de Jack Kirby : il a dessiné en fonction de ses passions, comme l'authentique artiste qu'il était.

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++ Et si vous êtes branché comicologie - ou tout simplement intéressé par découvrir l'oeuvre et l'histoire des grands noms derrière la bande dessinée US -, retrouvez ici tous nos articles précédents sur le sujet : Ép.1 - Jack Kirby, Ép. 2 - Bernie WrightsonÉp. 3 - Frank MillerÉp. 4 - Gil KaneÉp. 5 - Jim SterankoÉp. 6 - John Buscema, Ép. 7 - Gene Colan & Jim Starlin, ainsi que nos hors-séries consacrés à Ralph BakshiGeof Darrow et William Stout.