Le film qui retracera un jour la vie d’Akiko Yano s’évertuera sans doute à chercher un trauma originel pour expliquer comment cet enfant prodigue a choisi de devenir l'une des artistes les plus atypiques, les plus étranges et les plus passionnantes du paysage musical japonais des années 1980, comment elle a préféré arpenter les marges plutôt que de truster le sommet des charts. Sauf qu’il n’y a pas de blessure fondatrice dans le parcours d’Akiko Yano. Sa singularité, elle la doit simplement à un fort tempérament, à ce petit quelque chose qui l’a poussé à tourner le dos aux hit parades et au monde du show-business, qui lui tendait alors les bras.

Des pubs, de la pop britannique et des poèmes écrits par des enfants
Pour comprendre Akiko Yano, il faut remonter au début des années 1970. La japonaise a alors 15 ans, donne ses premiers concerts et finit par abandonner le lycée pour se consacrer pleinement à la musique. Six ans plus tard, elle publie son premier album (Japanese Girl, enregistré entre Los Angeles et Tokyo), mais doit attendre encore quelques années (la fin des années 1970, s’il faut être précis) pour connaître son premier succès avec Haruasaki Kobeni. «Ce titre avait fait l’objet d’une synchro avec une publicité télé pour une célèbre marque de cosmétique japonaise, précise Olivier, l’un des fondateurs de WeWantSounds. C’est cette pub qui a propulsé Akiko Yano sur le devant de la scène et l’a faite connaître auprès d’un public plus large.»

Dans la foulée, la Japonaise est prise entre deux feux : surfer sur le buzz et livrer un album conforme aux attentes d’un label séduit par l’appât du gain ou au contraire tourner le dos à l’entertainment et aux velléités pop ? Intelligemment, Akiko Yano choisit la seconde option, et fait de Tadaima un disque courageux, co-produit par Ryuichi Sakamoto (son mari à l’époque) et enregistré aux côtés des musiciens du Yellow Magic Orchestra (Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi), avec qui elle était en tournée pendant deux ans. «Je n’avais pas spécialement envie de faire quelque chose de trop commercial. C’est pour ça que sur la face B de l’album, j’ai mis en musique une série de poèmes écrits par des enfants de 6 à 8 ans (au-delà de Taiyo No Onara, Akiko Yano continue d’ailleurs d’organiser aujourd’hui des ateliers avec des jeunes mères de familles, ndlr). J’ai fait ça en guise de pied-de-nez, en quelque sorte.»

Ce cinquième album, Akiko Yano le doit en grande partie à la démarche des artistes qu’elle écoutait alors : «de la pop britannique et pas mal de jazz» dit-elle, mais aussi Kraftwerk. Comme ces derniers, la Japonaise défend une certaine idée de l’indépendance, et dit avoir toujours eu «la possibilité de créer la musique que j’avais envie d’entendre sans être bridée ou dirigée par des personnes extérieures afin de plaire à un certain type de public». En clair : peu importent les retombées médiatiques, seules les idées priment. Et Akiko Yano en a pas mal en stock : comme mettre de côté le piano acoustique pour se recentrer autour de sons plus synthétiques et excentriques, ou jongler entre le japonais et l’anglais. Ce qu’elle ne s’est jamais privée de faire («J’ai commencé ma carrière en chantant en anglais»), notamment grâce à l’aide du journaliste anglais Peter Barakan, qui lui traduisait ses paroles. On lui demande les raisons qui l’incitent à ne pas chanter systématiquement dans sa langue maternelle, et sa réponse se veut immédiate, franche : «Je caressais l’idée de faire connaître ma musique hors du Japon, donc ça a bien sûr pesé dans la balance au moment d’enregistrer mes albums. C’est beaucoup plus facile d’exporter des titres en anglais qu’en japonais…».akyanoBlockbuster pop
Dans la foulée, Akiko semble émettre un regret : «Je ne suis pas certaine que nous ayons fait tout ce qu’il fallait d’efforts pour arriver à promouvoir notre musique au-delà du marché Japonais». Il faut dire qu’elle semble avoir toujours refusé de se laisser aller aux honneurs et à la mythification. Quand elle évoque son travail de composition pour le Studio Ghibli (pour Mes Voisins les Yamadas d’Isaho Takahata), elle dit simplement qu’il s’agissait d’une «expérience incroyable», qu’elle a «beaucoup appris» aux côtés des maîtres de l’animation japonaise et qu’elle s’est contentée de se conformer «à leurs idées en tentant de les mettre en musique». Quand elle revient sur les années 1980, elle parle plus volontiers de ses enfants que de la popularité de sa musique. Quand on aborde l’enregistrement de Tadaima, elle paraît étonnée de nous entendre en parler comme d’un blockbuster, ambitieux et porté par un casting XXL. «Vous avez peut-être raison, confirme-t-elle néanmoins, mais avec un sourire que l’on imagine timide. Cela dit, la plupart de mes albums étaient composés de la même manière à cette époque, ce qui était une chance incroyable, rétrospectivement. Sur un autre de mes disques se trouvaient David Sylvian et les musiciens du groupe Japan, tandis que sur mon premier album, c’est le groupe Little Feat (où évoluait Lowell George, un ancien guitariste de Frank Zappa, ndlr) qui m’accompagnait. Mais c’était pareil pour les pochettes, toujours réalisées par des illustrateurs ou des photographes qui me plaisaient.»

Celle de Tadaima, on la doit à King Terry, un de ceux qui ont révolutionné le manga dans les années 1970. Ça, c’était pour la petite anecdote. Car la vraie info, c’est qu’Akiko Yano, qui a publié près de trente albums en 40 ans de carrière, n’a rien perdu de sa créativité et de son envie de collaboration. «Le prochain album, nous dit-elle, c’est un album de collaborations avec un artiste différent sur chaque titre.» Conclusion facile : on sera là pour l’écouter.

++ Les rééditions de deux de ses albums (Tadaima et Japanese Girl) sont disponibles chez WeWantSounds