On a longtemps cru que le trotskosaure était une espèce en voie d'extinction. En effet, les spécialistes s'accordent à dire que son histoire fut des plus chaotiques. Le premier d'entre eux et fondateur de la lignée, le trotskosaure Leonus bronsteinus, communément appelé Léon, était un grand carnassier bipède qui connut son heure de gloire lors du Crétacé Révolutionnaire (période géologique allant de 1917 à 1929 de notre ère). Durant cette époque, Léon était un animal épanoui : il aimait à se repaître de Bourgex reactionaris, et prenait un certain plaisir à gambader dans les plaines glacées de Russie, son habitat originel. Mais cette parenthèse enchantée fut de courte durée. Car l’un de ses cousins proches, le stalinosaure Josephus tyrannica, décida un jour de lui péter le front. Léon dut alors s'exiler quelque part au Mexique, où un agent stalinosaure mit fin en 1940 à son existence. Et ce à grands coups de piolet.

Avant d'être transformé en sac à main, notre reptile eut le temps de se reproduire, et de nombreux petits trotskosauridés essaimèrent. Se divisant eux-même en sous-espèces à la taxonomie complexe, ils connurent au fil des années des fortunes diverses. Notons que sous nos latitudes tempérées, leur représentante la plus connue fut longtemps une femelle dominante raptor répondant au nom d'Arletta laguillae (à ne pas confondre avec, par exemple, le genre Maospontex qui, contrairement à ce qu’il pourrait sembler à première vue, n’est pas du tout un trostkosaure mais une variété éteinte de navet). Pendant les années 90, après la chute du Mur, Néolibéralis ME, un astéroïde venu des hautes sphères de la finance, vint s'écraser sur la planète. L'impact fut si violent que les spécialistes en paléontologie politique y virent la fin de l'Histoire et spéculèrent sur la disparition totale des trotskosaures.

De nombreuses légendes circulent désormais à leur sujet : certains pensent qu'un professeur fou a tenté de les cloner à partir d'ADN piégé dans de la résine de cannabis retrouvée dans les décombres de l'Université de Vincennes, d'autres affirment qu'ils se sont adaptés au capitalisme vainqueur, se classant dans la catégorie des sociaux-traîtres. Nous affirmons scientifiquement que la plupart de ces légendes sont fausses. Car bien que presque décimés, les trotskosaures existent encore. Pour preuve, nous avons retrouvé leur trace quelque part en région parisienne.  020219-LUTTE_OUVRIERE-Gala-Brain-JK-HD-COL-1- (1)Énergie fossile
Samedi 2 février, 18h30. Cela fait plusieurs semaines que nous campons, Jacob - mon photographe animalier - et moi, dans les buissons environnant la salle des fêtes Jean Vilar au 9 Boulevard Héloïse, 95100 Argenteuil. Notre planque n'a pas été vaine, puisqu’une forte concentration de trotskosaures s'y donne rendez-vous pour un gala : sous nos yeux, une large meute de mâles et de femelles adultes s’engouffre paisiblement dans le petit territoire protégé. D'après les règles les plus élémentaires des manuels d'éthologie, nous ne devrons en aucun cas intervenir dans leurs mœurs, afin que cette approche s'effectue dans les meilleures conditions.

C'est parti. Nous franchissons la porte de la salle des fêtes, et nous voilà en immersion dans leur réserve naturelle. Ce que je peux dire pour l'instant, c'est que les trotskosaures respirent le même oxygène que nous, transpirent la même sueur que nous, et émettent le même méthane que nous. Je n'ai pas encore évalué leurs réactions face à l'élément extérieur que je suis. Seront-ils craintifs ? Excités ? Agressifs ? Tout ce que je sais, c'est qu'à cette heure bien précise (18h37), une première tendance se dégage : ils se sont attroupés vers les principaux points d'eau de la réserve, où à défaut d'eau, ils se désaltèrent joyeusement avec du kir. Dans la plus grande sérénité, je me plie à leur rituel, et me désaltère aussi avec du kir.     

5 gobelets plus loin, j'établis un sérieux canal de communication avec Dominique, qui me semble être un beau spécimen de trotskosauridé diplodocus, au vu de ses quatre pattes robustes et son caractère placide. Il se peut que j'aie acquis sa confiance. D'un parfait accent titi, il me dit : « Je milite pour Lutte Ouvrière depuis 1968, et quand je suis devenu instit' en 1975 à Argenteuil, j'ai développé le réseau du parti avec des camarades dans le Val-d'Oise. Là, ce soir, c'est moi qui ai organisé le gala, et on peut compter au moins 500 participants, pratiquement tous des membres de la section d'Argenteuil et des villes environnantes ». Je lui demande alors la sociologie de la faune présente. Il me répond : « 80% d'ouvriers. 20% de profs et de fonctionnaires. C'est très populaire. Il y a aussi pas mal de retraités ». Mes datations au carbone 14 prises sur place confirment cette dernière phrase, constatant qu'une majorité de trotskosauridae sont en cours de fossilisation avancée. « Nathalie va faire son discours, l'apéro se termine. Tout le monde dans la grande salle à côté ! », gouaille alors Dominique à celles et ceux qui lappent un peu trop fort le vin blanc et la crème de cassis. Les derniers gobelets se vident et s'empilent sur les nappes en papier. Je migre avec la queue du troupeau.020219-LUTTE_OUVRIERE-Gala-Brain-JK-HD-COL-8-4618 (1)Une société éminemment matriarcale
Il est établi que les trotskos d'obédience L.O. sont une société  matriarcale, les femelles y jouant un rôle primordial. Comme énoncé précédemment, après avoir été représentés pendant de nombreuses années par raptor laguillae (de 1973 à 2008), c'est une autre femelle raptor, Nathalia arthaudea, qui a repris le manche. Même intonation de voix, même coupe de cheveux, mêmes éléments de langage, même détermination dans le regard, Nathalie (de son nom commun) entame son discours dans une grande salle qui rappelle les plus riches heures de la RDA. Derrière elle, une panoplie de drapeaux rouges, une pancarte «Contre le grand capital, le camp des travailleurs » et, au plafond, une boule à facettes. Je ne vais pas mentir : pendant qu'elle fait sa déballe, tout le monde se fait chier. Je vois de grands anciens à la tête argentée bailler, se frotter les yeux, regarder l'heure. Pour vous la faire courte, ce qu'il faut retenir, c'est qu'on est dans la merde jusqu'au cou. Que le capitalisme nous mène à la catastrophe. Que ces sangsues de Bourges reactionarum nous pompent la moelle. Que les rapaces de la finance nous spolient. Qu'il faut les exproprier. Que les Giletsjaunii, ça peut devenir des alliés. Que la base doit se révolter. Que les gros mollusques au pouvoir nous prennent pour des sans-dents, mais qu'un jour ou l'autre, ils sentiront la puissance de nos mâchoires. Travailleurs, travailleuses, le grand soir est pour bientôt ! Pour bientôt, vous m'entendez ? Pour bientôt ! J'applaudis. Nous applaudissons. Bordel, que j'aime la détermination dans les yeux de Nathalie. Et puis tout le monde se lève, lève son poing et entonne L'internationale. Tout le monde est content de chanter L’Internationale, parce que c'est beau L’Internationale, mais aussi et surtout parce que ça signe la fin du discours et le début du repas. Les trotskosaures ont la dalle, leurs estomacs claironnent : « Debout ! Les damnés de la Terre ! Debout, les forçats de la faim ! ». Ça va arriver les gars, un peu de patience, juste le temps d'installer les tables et de se fumer une clope. Intermède. Je file voir Nathalie.

Raptor Nathalie accepte l'interview. Mais faut que je magne, elle est pressée. Ce que je veux surtout savoir, c'est si cette histoire de piolet dans la gueule de Léon leur reste encore à travers la gorge. Apparemment, oui. Elle me dit : « Nous sommes les héritiers de Trotski, de ceux qui ont mené le combat contre le stalinisme. Nous perpétuons cette lutte contre la dégénérescence de la Révolution Russe, contre la dictature stalinienne. Nous continuerons de nous battre pour que l'idée de révolution ne soit pas dévoyée comme la démocratie soviétique l'a fait ». Et avec ce qui se passe dans la rue chaque week-end avec les Giletsjaunii, la révolution, elle y croit ? Elle me dit : « La révolution, elle dépendra forcément du fait que la révolte se lève dans les grandes entreprises. Nous, quand on parle de révolution, on parle du renversement de la bourgeoisie, du renversement du grand capital. Ce grand capital, on peut l'atteindre uniquement par les entreprises, parce que c'est là où il s'accumule, là où il se produit. Après, une révolution, on ne sait jamais quand ça commence. Ce que l'on sait, c'est que lorsqu'une fraction des opprimés se lève, tout devient possible. » Dernière question avant qu'elle se barre. Comment se porte Arlette ? « Elle est à fond, À FOND ! Elle est toujours membre de la direction de Lutte Ouvrière. Elle n'est pas là ce soir, mais elle sera présente à la manifestation de mardi prochain (la grève générale du 5 février, ndlr) ! » Puis la détermination dans les yeux de Nathalie me dit au revoir, ses cheveux s'éloignent. Il est l'heure de bouffer.020219-LUTTE_OUVRIERE-Gala-Brain-JK-HD-COL-10-4642 (1)I'm the motherfuckin' T-rex !
Je cherche une place dans la salle RDA. Le hasard me fait asseoir à la table numéro 23. Je fais connaissance avec mes voisin(e)s. À ma droite, une chaise vide. À ma gauche, Françoise. Françoise a une petite soixantaine, elle est ce qu'on pourrait appeler une Gauchista curiosa, venue ici « juste pour voir ». Elle, elle a toujours bossé dans des mairies d'extrême-gauche, elle respecte grave Arlette. En revanche, elle me dit que la lutte des classes, c'est un truc préhistorique : « Maintenant, il y a beaucoup d'auto-entrepreneurs, de mecs qui bossent vachement, de patrons de petites entreprises, de sous-traitants. Tu les classes où, eux ? Ce sont des bourgeois ? » ; « Mais non, intervient Soraya, sa jolie copine infirmière. Ça, c'est une classe intermédiaire, comme les petits artisans. Eux aussi ils sont victimes du capital... » « Oui, mais Nathalie n'a parlé que de la classe ouvrière. Enfin bref, tout ça, c'est pas clair. Ceci dit, je soutiens vraiment les Gilets Jaunes, il faut changer cette démocratie représentative... ». Je les laisse à leur débat idéologique et deviens responsable politique de la bouteille de rouge. Pendant que je fais couler le pinard dans les verres, j'aperçois au loin une petite mamie en déambulateur. Elle dégage une trotsko-énergie monstre. Pas de doute - c'est un modèle ultra-rare de trotskosaurus rex ! 5 minutes plus tard, elle est assise à côté de moi.

Elle s'appelle Rose, Rose Alpert Jersawitz, elle est née il y a 84 ans à East Harlem, New-York, dans une famille d'immigrés juifs lituaniens. Elle me raconte qu'elle a écrit récemment une autobiographie, intitulée Une communiste, de part et d'autre de l'Atlantique. Elle me dit : « Je me suis mariée à 17 ans et c'est mon mari qui m'a initiée au socialisme. À 19 ans, j'étais enceinte, je ne voulais pas avoir de gosse, on était trop pauvres. Je suis allée avorter au Mexique, ce n'était pas légal aux USA. Quand je suis revenue, mon mari était tellement en colère contre moi qu'il m'a frappée. Il ne savait pas que je venais d'un quartier violent. J'ai riposté, on s'est battus. Puis je l'ai quitté, c'était fini entre nous ». Elle continue : « Après, j'ai cherché à militer dans des organisations de gauche. J'ai trouvé le trotskisme. C'était en pleine chasse aux sorcières maccarthyste. J'ai été persécutée, suivie par le FBI, j'ai perdu 4 boulots et 3 appartements. Moi, j'étais fière que le FBI me suive ».

Le repas débarque. Poisson/riz façon tropicale. Puis fromage. Je fais péter une tournée de rouge. T-rex Rose me confirme qu'elle n'a jamais été herbivore. Du capitaliste, elle en a bouffé par paquets de 15 : « J'ai été très active dans les mouvements pour les droits civiques. J'ai fait de la garde à vue pour des manifestations là-bas. J'ai été contre la guerre du Vietnam, j’ai soutenu Cuba, bref, j'étais pour tout ce qui était contre l'impérialisme américain. Et puis j'ai fait des allers-retours en France, je m'y suis installée en 1986. Pour Lutte Ouvrière, j'ai collé des affiches, fait des activités de base. J'ai connu Arlette, mais de loin ». Fondant au chocolat, crème anglaise. Encore un coup de rouge. Rose conclut notre conversation sur une touche d'espoir communiste : « La base de la nature humaine, c'est la coopération. Sans coopération, l'Humanité n'aurait pas survécu. Or là, on vit dans un monde où seule compte la compétition. De plus en plus, on va vers la révolte, vers le chaos ».020219-LUTTE_OUVRIERE-Gala-Brain-JK-HD-COL-20-5060 (1)La prochaine génération est assurée
23h07. Les « Moonlight Swampers », un trotsko-groupe de reprises, s'installe sur scène. Somebody to Love de Jefferson Airplane ouvre le dancefloor. Après avoir digéré et un peu roté, des dizaines de trotskosaures se lancent dans des parades de séduction. Sans doute un de leurs rituels ancestraux pour perpétuer l'espèce. Je sors me fumer une clope. Sur le chemin, je passe devant un stand de bouquins tenu par Jérôme, un prof de maths de 47 ans. Ici, on ne lit pas vraiment du Marc Levy ou du Jacques Attali. Plutôt La révolution russe de Xavier Coquin, Les émeutiers de Philippe Huet, Les Ruskoffs de François Cavanna et bien évidemment L'Avènement du bolchévisme de Léon Trotski. Près du stand, je vois des dizaines de petits trotskosauridés s'amuser avec des ballons rouges et des badges frappés de la faucille et du marteau. Je constate que la prochaine génération est assurée.

You're the one that I want du film Grease est chanté en choeur dans la salle. Dehors, deux prototypes mâles un peu saouls me taxent du feu. Je me dis que tous ces mois de planque ont vraiment valu le coup. Avec mon photographe, nous avons réussi à recueillir assez d'images et de témoignages pour prouver objectivement à l'Institut National de Paléontologie Politique que les trotskos sont en vie, que leur population est stable et qu’ils ont survécu à toutes les intempéries idéologiques.

Il est temps pour moi de me barrer. Je n'ai pas vu ma femme et mes enfants depuis des lustres. Je lève les yeux ; la lune est inexistante, le ciel est d'encre, sans astéroïde. C'est une belle nuit, rassurante. Mais on peut mieux faire. Car moi aussi, comme eux, je me prends à rêver d'un Grand Soir.

Crédits photos : Jacob Khrist

++ Cet article est extrait du Brain papier numéro 5, qui est disponible partout ou presque