C'est un peu la thèse de Bret Easton Ellis. Oui, la thèse. Parce qu'à 55 ans, le sosie de Greg Graffin vient de sortir son premier essai. Alors pour tous les fans d'American Psycho, de coke et de violence facile, passez votre chemin. En revanche, si ce que vous aimez chez l'Américain, c'est sa critique de l'époque, sa vision acerbe et sa recherche sans concession de la vérité, alors ouvrez White.

Il faut croire que l'écrivain s'est levé un matin du pied gauche et a vomi dans un livre des années de frustrations, de colères contenues et d'aberrations devant l'iniquité. C'est d'ailleurs probablement ce qu'il s'est passé. En fait, si son pote, l'immense Jay McInerney, avait publié le premier grand roman décrivant l'Amérique pré-Trump, Bret Easton Ellis publie ici le premier livre post-Trump objectif. On ne l'a pas vraiment perçu de ce côté de l'Atlantique, mais Bret a pris cher. Pour ses tweets, pour ses prises de positions, pour son humour. Il nous parle d'une Amérique coupée en deux. Totalement dichotomique. «T'es avec nous ou t'es contre nous.» Et Bret n'en revient pas. Il n'en revient pas qu'on critique si ouvertement un vote populaire. Il n'en revient pas que les intellectuels des côtes Ouest et Est en viennent à penser qu'ils devraient être les seuls à voter. Il n'en revient pas du traitement anti-Trump fait publiquement par Hollywood. Imagine-t-on l'indignation internationale pour les mêmes propos anti-Obama ?WHITEAlors Bret nous parle d'enfants. De ces enfants à qui on n'a pas appris que, ben oui, la vie, parfois, ne va pas comme tu veux. Et que tu fais avec. T'as pas besoin d'afficher ton dégoût partout.

Et Bret va plus loin. Il parle de l'humour politiquement correct, de la tyrannie de la bonté et de celle de ne vouloir montrer que des versions parfaites de nous-mêmes — donc totalement aseptisées. Ne jamais, ô grand jamais, offenser. «Tu n'offensera point», pourrait être la loi unique de notre époque. Mais comment chercher et crier la vérité sans offenser ? Ou même, tout simplement, comment se marrer sans offenser ? En se surveillant toujours ? On pourrait dire que Bret balance. Alors qu'en réalité, il dit simplement ce qu'il pense de façon argumentée. Si tu penses que Moonlight ne méritait pas l'Oscar et que c'est un film d'hétéros parlant, comme toujours, d'une homosexualité pathologique ; si tu penses que Kathryn Bigelow est une réalisatrice surcôtée et portée au sommet parce qu'elle est une femme ; si tu penses que l'écrivain David Foster Wallace est à la fois lui aussi «surcôté» et «génial», alors tu vas te régaler en lisant ce livre. Si tu n'es pas d'accord, tu peux te sentir offensé ou continuer ta vie. Voire même, soyons dingues, en nourrir ta réflexion. «Alors que mes sentiments envers lui étaient – oui – contradictoires, ils étaient également honnêtes. Un problème grandissant dans notre culture tient à l'incapacité des gens de se fixer sur deux pensées contradictoires en même temps, de telle sorte que toute critique du travail de quelqu'un est invariablement blâmée comme provenant d'un sentiment d'élitisme, d'un sentiment de jalousie ou de supériorité.»Bret Easton Ellis © Casey Nelson  3White fracasse la bien-pensance et c'est jubilatoire. C'est aussi un puissant révélateur. Parce qu'on s'habitue à tout ceci — on s'habitue à s'auto-censurer, à trouver normal que tout propos public (et aujourd'hui, tout propos est public) doit non seulement plaire à la majorité, mais ne doit surtout pas offenser une seule, pas une seule personne. Bref : nous sommes terrorisés par la perspective d'être impopulaires. Et ainsi, on s'habitue à l'enfermement.

White est une fenêtre dans nos cellules, ouvrez-le.

Le passage
Si vous êtes affligé par un traumatisme qui s'est produit des années auparavant et qu'il fait toujours partie de vous des années plus tard, vous êtes probablement toujours malade, et vous avez besoin d'un traitement. Mais se poser en victime est comme une drogue — vous vous sentez délicieusement bien, vous obtenez tant d'attention de la part des autres, en fait cela vous définit, vous vous sentez en vie, et même important, alors que vous exhibez vos prétendues blessures afin que les gens puissent les lécher. Est-ce qu'elles n'ont pas un goût exquis ?

Incipit
Quelque part au cours de ces dernières années — et je ne peux pas définir quand exactement — une irritation vague, mais presque insurmontable, irrationnelle, a commencé à me démanger, peut-être une douzaine de fois par jour.

Excipit et explicit
Et à la fin, vous perdez la tête, et avec elle, votre liberté.

Vous avez aimé, vous aimerez...
Blanche Gardin, Les Nuls, les Gilets Jaunes qui votent extrême-droite à 40 % mais ça se comprend, Douze hommes en colère, I comme Icare, ré-écouter Jérémy Ferrari ou relire son interview pour Brain, dire ce que vous pensez, faire chier le monde, tendre le majeur.

++ White, de Bret Easton Ellis, éd. Robert Laffont, 291 p., 21,50 €