En ces temps de narcissisme compulsif où triomphent Instagram, selfies et tutoriels beauté, la comtesse Báthory nous renvoie un miroir saisissant. Et de miroirs justement, il est beaucoup question dans cette affaire.

La comtesse naît dans une période trouble, où la sorcellerie et la superstition agitaient encore les âmes. Descendante d’une famille noble, les Báthory, qui s’est illustrée dans des faits de guerre, Erzsébet grandit au château familial et se retrouve vite à la tête d’une fortune. Certains des membres de sa famille sont déjà connus pour leur perversité, comme la tante Klara, de sinistre mémoire (bisexuelle sadique avouée considérée par l’historiographie comme démente, ndlr), et d’après de multiples sources, Erzsébet était possiblement épileptique. À l’âge de quinze ans, Erzsébet est mariée à Ferenc Nádasdy, lui aussi héritier d’une longue dynastie et valeureux guerrier. L’homme est peu présent au foyer, car il préfère, de manière générale, aller battre du Turc. On raconte qu’il vénérait sa femme mais la redoutait, pressentant en elle un je-ne-sais-quoi de funeste. Grande beauté pâle et inaccessible, la jeune comtesse se morfond dans ses propriétés. Bien qu’ayant été éduquée avec le soin qu’exige son rang (elle parle magyar, allemand, slovaque, grec et latin), elle n’aime rien tant que contempler son reflet — son passe-temps favori. La mort prématurée de son époux précipite les évènements. Elle se cloître dans son château de Csejte, s’entoure de quelques fidèles (des femmes, à l’exception d’un nain malfaisant nommé Fickó, ça ne s’invente pas) et se familiarise avec la magie noire. Elle affiche un goût prononcé pour le luxe le plus extravagant, collectionne les parfums raffinés, les joyaux et les parures somptueuses. Un jour, elle brutalise l’une de ses servantes. Le coup est violent et le sang gicle sur le visage de la comtesse. Frappée par une illumination, elle croit avoir découvert les pouvoirs régénérants du sang utilisé comme antiride (Kim Kardashian : don’t think of it, merci). Ses futurs hobbies sont tout désignés : la torture et le meurtre. En seulement quelques mois, elle parvient à égaler le tristement célèbre Gilles de Rais, son pendant masculin et français, un amateur de petits garçons notoirement sataniste (on attribue au baron de Rais 140 assassinats d’enfants). Erzsébet se fait ravitailler de plus en plus fréquemment : ses serviteurs parcourent les environs pour kidnapper de jolies paysannes, les attirant au moyen de ruses. Les jeunes femmes sont emprisonnées dans les caves du château. Lorsqu’elle voyage, elle garde toujours quelques-unes de ses victimes sous la main, séquestrées dans l’un des coches du cortège. Il lui arrive d’éprouver le besoin d’assouvir ses penchants entre deux haltes. Elle donne libre cours à son imagination. La liste de ses inventions sadiques est trop longue pour être énumérée. Mentionnons toutefois : les aiguilles plantées sous les ongles, les corps nus, couverts de miel et offerts aux mouches et fourmis, les papiers entre les doigts de pied, huilés puis brûlés, les corps nus exposés au froid glacial et toutes sortes d’autres réjouissances. Le point culminant est sans doute la « vierge de fer », sorte de sarcophage mécanique commandé à un horloger. À l’intérieur se trouvent des lames aiguisées qui transpercent les corps pris au piège. Suspendue dans le vide, la machine déverse un flot de sang sur la comtesse. Avec ses douches sanglantes, celle qu’on surnomme l’ogresse des Carpates est persuadée de faire perdurer jeunesse et beauté. Bram Stoker aurait puisé dans cette légende pour composer son Dracula.

Problème : de nombreux historiens et journalistes qui ont écrit sur Báthory se sont appuyés sur le livre d’une certaine Valentine Penrose, La comtesse sanglante. Or Penrose n’a rien d’une chercheuse, c’est une écrivaine française surréaliste — par ailleurs plutôt douée ; l’idée de tirer du livre des faits historiques laisse néanmoins dubitatif. Quoi qu’il en soit, un procès eut bel et bien lieu. Erzsébet fut condamnée à vivre emmurée dans sa propre chambre, où elle mourra avec pour seule compagnie son fidèle miroir. Or d’une part, il est désormais notoire que les aveux des témoins furent tous obtenus sous la torture, ce qui les discrédite à priori. D’autre part, nombreux étaient ceux qui convoitaient les biens de la comtesse. À cela s’ajoute le procès en vanité fait aux femmes, caractéristique de l’époque ; #metoo n’était pas vraiment à l’ordre du jour, et Erzsébet, femme de pouvoir belle et arrogante se passant volontiers des hommes, était la cible toute désignée. Et bien qu’à son procès, l’on fit témoigner des survivants devant des dépouilles mutilées, la thèse qu’elle fut victime d’un complot est loin d’être la plus improbable (aujourd’hui, l’estimation du nombre de ses victimes diverge grandement, allant de quelques dizaines à plusieurs centaines, ndlr).

Peut-être fut-elle une maîtresse cruelle et violente (en ces temps, qui ne l’était ?), mais les bains de sang pour retrouver sa jeunesse et autres abominations vampiriques sont à ranger parmi les légendes de l’Histoire... légendes qui perdurent, en témoignent les innombrables films (Les lèvres rouges de Harry Kümel avec Delphine Seyrig, La comtesse de Julie Delpy...), romans (La comtesse de sang de Maurice Périsset, Comtesse Bathory de Patrick McSpare), jeux-vidéo (Second Life, Castlevania) et même groupes de metal (Venom, Cradle Of Filth, Butcher Babies) qui y font toujours référence.

++ Cet article est extrait du Brain papier numéro 5, qui est disponible partout ou presque