Comme un lu(n)di. Les fréquences indiquant l’enthousiasme généreux de Chassol défilent sous nos yeux et sur mon iPhone que je vérifie régulièrement, tout va bien. À la sortie, j’ai beau chercher sur cette app dictaphonienne, le document a tout simplement arrêté le recording à 2,6 minutes et comprend seulement le bruit de la machine à café de Chassol, dépourvu de destinée ultrascorique. Technologie de monde moderne duquel je pense bien des choses. Refusant de me résigner à endosser le rôle d’un Pierre Richard du pigiste débutant, je me précipite sur la première terrasse de bistrot et ouvre mon ordi comme une graphomane son moleskine, aidée par ce qui me reste de mémoire immédiate. Heureusement, la rencontre fut tellement fascinante que de grands éclairs de lucidité m’adviennent comme ce big sun de printemps parisien, enfin résolu à faire son job. Et il me semble bien que je peux raconter *.

Solange avait vu Big Sun m’a t-il dit, dans une expo au centre d’art contemporain de La Nouvelle-Orléans. Le film lui avait tellement plu qu’elle en avait parlé sur Twitter et invité Chassol, accompagné de l’illustre drummer Jamire Williams (Herbie Hancock, Dr Lonnie Smith…), aux US pour sa première partie. Un jour, elle lui a proposé de venir créer quelques trucs chez elle à L.A., au sommet d’une montagne. Cinq jours plus tard, ils avaient enregistré des compos dont certaines sont dans son dernier album. À l’imaginer perché dans cette Castalie californienne à bosser avec la brillante artiste petite soeur de, on pense au roman d’Hermann Hesse Le jeu des perles de verres, qui l’a inspiré pour la création de sa dernière oeuvre : Ludi. À travers cette utopie, le héros Joseph Valet devient maître détenteur du secret du jeu des perles de verre (dont on ne sait rien, finalement, à part quelques paragraphes au début du livre) et qui synthétise toutes les grandes valeurs artistiques, mathématiques, spirituelles en un seul langage idéal. Dans cette odyssée, on trouve parallèlement le Siècle, le monde du Concret, de l’Industrie, du Commerce, un beauf bof etc. - bref, humain trop humain comme dirait Nietzsche. Pour Chassol, il n’y a pas d’opposition entre les deux mondes, quoique le personnage de Plinio parfois invité chez Joseph en Castalie devient son interlocuteur lors de fougueuses joutes verbales, et va d’ailleurs l’inciter à son insu à revenir dans le Siècle pour y enseigner ledit jeu des perles de verre, donc. Le héros choisissant in fine le juste milieu, on pense au mélange typiquement chassolien quelque part entre «musique savante» (jazz ou sérielle) et pop. Les années de conservatoire sont pour lui - contrairement à de nombreux traumatisés - un excellent souvenir. Il est surtout rebuté par la compétition, l’une des quatre catégories de jeux distinguées par Roger Caillois dans son livre Les jeux et les hommes  avec le hasard, le simulacre (le théâtre, la musique..) et le vertige (les manèges de fêtes foraine par exemple). Si je mentionne ce bouquin, c’est parce qu’il a également fondé Ludi, qui se termine précisément par une séquence hors compétition, présentant le jeu parfait selon Chassol : celui de la phrase collective. En effet, il réunit les quatre catégories. La compétition, car il faut parvenir à se souvenir de toute la phrase créée par chacun des participants ; le hasard, car nul ne peut prévoir le mot suivant ; le simulacre, puisque chacun interprète la phrase à sa manière, et le vertige, pour l’aspect circulaire de la phrase. Mais au final, la compétition est abolie puisque celui qui perd est aidé par les autres qui lui soufflent le mot.

IMG_7470©Flavien Prioreau

Au départ, l’artiste était parti sur un travail avec les animaux. Lors d’un voyage avec sa compagne au Nicaragua, il avait rencontré des loups (des steppes ? un signe prémonitoire au final de Ludi). Un beau jour, au Canada, il est frappé d’une phrase criée dans la rue par un jeune joueur de basket : «Touchdown» ! Des conséquences de ce street satori, il me montre sur son téléphone quelques images fascinantes d’une cour d’école où un jeu de mains entre fillettes devient transcendantal, leur voix harmonisées traversant les accords avec toutes la délicatesse qu’on lui connaît. Dans la foulée, il me propose de venir voir Ludi en discrète première à Alfortville et de demander une invitation à Boris Memmi (l'un de ses plus proches amis, devenu avec les années tour manager, puis manager) co-réal' et réalisateur, parallèlement, d’un documentaire sur la création sous toutes ses formes. Les autres images sont filmées par Xavier Arrias et Marie-France Barrier que l’on ne présente plus depuis Indiamore, et le montage est assuré par Étienne Guerriaux.

Mercredi à Alfortville, parmi l’effervescence du public, notre génial Chassol monte sur scène, fébrile comme un étudiant qui s’apprête à soutenir sa thèse, suivi de Matthew Edwards qui s’installe, pépouze, à la batterie. L’intro se déroule, monocorde et sublimement harmonisée (One Note Samba peut aller se rhabiller) sur un extrait du Jeu des perles de verre, dit et écrit par Chassol. L’encre court sur le papier à musique et laisse place à une nuée de gosses envahissant la cour de récré. Apparaît à l’écran l’imperturbable Matthew jouant des baguettes, par une magique incrustation d’images. Ce principe déterminera toute l’originalité du film. Si dans Big Sun et Indiamore, on a affaire à des images telles quelles, où seul le montage affirmait la dynamique, dans Ludi, le propos est précisé, la poésie plus recherchée. Elle y est même indispensable. Un premier coryphée frais et spontané prolonge par les chants la joie des joueurs : Alani, Matthew Edwards et Carine Chassol (sa soeur) sont des enfants. Et tous ces gamins dans la cour, c’est nous. Ils circulent en accéléré comme des fourmis, sauf un ou deux dans un coin qui trient des cartes Pokémon. On se bagarre, on fait l’oiseau, la marelle, shi-fu-mi, cache-cache. On se fixe du regard et on joue avec les mains. Les fillettes que Chassol m’avait montrées s’envoient leurs prénoms : Syrine, Céline, Aya. Ça fait une chanson, un nano-mantra. On lévite à force de le chanter.

2.Portrait © Laurent Bochet

C’est rigolo, les jeux de mains. Au Japon comme ailleurs, où nous surprenons deux grands garçons, gamers d’arcade en partie effrénée de claquages de paumes. Comme dans le jeu des perles de verre, on ne comprend pas très bien les règles, mais quelle importance? La pureté de l’élan prévaut sur le mystère. Ils sont dans leur rituel et ça les éclate. Ils se font aussi éclater au game over et tout ceci crée une souplesse. Qui est cette ravissante créature japonaise qui nous parle dans un ascenseur de verre, entre les différents tableaux, un peu comme une Ariane déroulant son fil ?  Elle intervient de temps à autre pour raconter comment ça se passe, un jeu. Elle chantonne Tétris, Chassol lui donne les notes qu’elle répète… Il la suit de quelques accords. Franchement j’aurais aimé des prolongations tellement c’est charmant.

À nouveau nous advient un carré. À la cour d’école répond un terrain de basket, où Matthew tape des paniers avec des potes. Un virtuose de la flûte fait trembler tout ça, cette agitation a quelque chose d’une respiration effrénée, percussive à l’instar de la batterie et du ballon qui rebondit, défiant les lois de la gravité, rien n’est sérieux ici, pas d’équipe. Et ce flûtiste qui traverse le panier, une petite touche de Kusturica n’ayant jamais fait de mal à personne.

Le cercle revient, avec la rondeur déjà vue dans la séquence des jeux d’arcades. S’élève un grand huit épouvantablement étroit et haut, et beau et flippant et en grande vertigeuse devant l’Éternel, je lui balance un inutile «Oh mon Dieu», au cas où. C’est exactement ce que le type qui est sur la première voiture du train profère trente secondes plus tard. Le machin démarre et on donnerait n’importe quoi pour ne pas être avec eux et être avec eux, puisque ça a l’air si trippant. Un second trio apparaît, comme des anges gardiens dans le ciel azur : deux Alice (Orpheus et Lewis) et un Thomas de Pourquery. Ils chantent avec application sur les cris des prisonniers volontaires de ce TGV de l’enfer.

Et enfin, le jeu de la phrase. Mais. Mais je. Mais je ne. Mais je ne vais. Mais je ne vais pas. Mais je ne vais pas spoiler. Mais je ne vais pas spoiler Ludi. Vous irez voir, et sûrement adorerez. Après quoi, vous reviendrez chez vous jouer aux 1000 bornes, au Mastermind, à Jacadi, au poker, à GTA, à la pétanque ou à ce que vous voudrez - mais Chassol vous aura montré la tête que vous faites quand vous redevenez des gosses. Et pour cela, ses musiques sublimes qui accompagnent ce bijou sonneront sur vos playlists comme l’heure de la récré.

IMG_7465_1©Flavien Prioreau

*De cette expérience mortifiante, concernant ZE entretien que j’attendais depuis des mois évidemment, l’éditeur Hillel Schlegel - que je salue ici - m’assura que «Tout le monde [était] déjà passé par là, même Mika» (je crois qu’il parlait de MPK, ce garçon avec une barbe et une casquette ressemblant à Keanu Reeves et qui était rédac'-chef de Playboy et qui va écrire un bouquin et que j’ai croisé deux fois), «même Bester Langs» (qui m’a demandée en ami Facebook il y a quelques années, avec une photo de profil représentant un chien, et que j’ai enlevé de mes amis car je ne voyais pas du tout qui c’était. En fait il s’agit du rédac'-chef de Gonzaï. Ha c’est tout moi ça, de ne pas savoir qui sont les gens). Et il a même ajouté «Bienvenue au club cocotte, c’est ton baptême du feu». En vrai je crois que je suis bien tombée, oui j’ai toujours eu de la chance : quand on est fan de quelqu’un, on boit facilement ses paroles sans avoir besoin de cette technologie de monde moderne duquel je pense bien des choses.

Crédit photo : Louis Canada.