Peter, est-ce que tu peux nous raconter comment tu as obtenu le job improbable d'assistant de Freddie Mercury en pleine crise de l'emploi ?
C'était en 1979, au Royal Ballet de Londres, où Freddie faisait une performance. A l'époque, j'étais costumier là-bas. Ça ne réjouissait pas mes parents, qui auraient préféré que je sois banquier. Après le show, on s'est croisé dans les coulisses. Il était très poli et gentil. On a un peu discuté et on a vite découvert qu'on avait des points communs, notamment d'avoir passé notre enfance en Inde. Mais j'étais loin de me douter de ce qui allait arriver. Une semaine après, quelqu’un du management de Queen appelait mon patron pour savoir si je pouvais partir en tournée avec eux. Et voilà comment ont commencées les 12 années les plus folles de ma vie.

Pour sauter le pas comme ça, tu étais un fan de Queen ?
Pas vraiment. La première fois que je suis allé à une répétition, je ne connaissais même pas le nom des membres du groupe. Et puis ils ont joué Killer Queen et d’autres chansons, j’ai réalisé que je les connaissais toutes, je les avais toutes entendues à la radio. Je me suis dit : « Ok, ce sont vraiment mes reines ».  Mais, à la base, j’écoutais plutôt de la musique classique.

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Comment s'est passé ton premier jour ?
Freddie l’a rendu très facile, je lui ai fait à manger, on a longuement discuté de nos vies et de nos amis, c’était simple. Très vite, j'ai compris ce que serait mon job : vivre sa vie normale à sa place. Cuisiner, répondre au téléphone, ouvrir la porte aux gens qui venaient le voir, faire du shopping… Tout ce qui pouvait lui faciliter la vie et lui permettre de se concentrer.

C'était quoi une journée type pour vous deux à cette époque ?
Déjà, qu’il se soit couché à 3 heures ou 7 heures, il voulait toujours boire un thé à 9 heures du matin. C’était invariable. Ensuite, il aimait recevoir du monde au déjeuner. La plupart de ses amis étaient acteurs donc c’était toujours très animé. Après, il aimait aller chez Christie’s voir s’il y avait des objets mis aux enchères qui pourrait lui plaire. On rentrait regarder la télé puis on se préparait pour aller dans les bars. Désolé, ça contraste un peu avec le mythe des nains qui portent des saladiers de cocaïne...

Est-ce que tu as eu des missions  improbables ?
Une fois, on tournait en Amérique du Sud et, après les dernières dates au Vénézuela, le groupe est rentré à New York. Freddie était épuisé. On est arrivé dans un hôtel immense, dans une suite avec deux lits, une cuisine et à peu près tout ce qu'on voulait. Il m’a dit : « je vais me coucher ». Sauf qu’au bout d’un moment, je me suis rendu compte qu’il était sorti. J’ai dû le traquer dans toute la ville une partie de la nuit pour qu’il puisse assurer son agenda chargé du lendemain. C’est arrivé pas mal de fois, ce genre d’escapade. Autant te dire que c’était du sport, faire le tour des clubs et des bars à sa recherche. Heureusement, il ne pouvait pas passer totalement inaperçu, alors j’arrivais pratiquement toujours à le retrouver. Parfois on m’appelait directement au téléphone pour me prévenir. Quand je mettais enfin la main sur lui, il savait que ça faisait partie du jeu et ne me rendait pas la tâche compliquée. On va dire qu’on s’est fait des belles parties de cache-cache nocturnes.

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 Et la vie de tournée, c'était comment pour toi ?
Il y a eu tellement de concerts, j'ai passé mon temps dans les aéroports ou à faire et défaire les innombrables valises de Freddie. Ma première tâche, c'était de trouver du Earl Grey. C'était un citoyen britannique après tout ! Parfois, rarement, je n'étais pas là quand il était parti. Dans ces cas-là, je faisais en sorte d’avoir toujours un des chats auprès de moi. Parce que je savais qu’il pouvait m’appeler et me demander de lui passer. Et là, pas facile, je devais tenir le combiné d’une main tout en caressant le chat de l’autre, en espérant qu’il veuille bien miauler ou ronronner. Quelques fois, il m’a même demandé de quitter la pièce pour le laisser parler tranquillement à Delilah. Je me suis toujours demandé ce qu’ils pouvaient se dire.

En étant proche de Freddie, est-ce que tu as assisté à la création  de chansons mythiques ?
J'ai eu la chance d'être présent à presque toutes les étapes de la création d’Under Pressure. Des heures de studio au premier mix écouté dans le studio de Philip Glass à New York. C'était incroyable. Je suis moins fan de ce qu'en a fait ce rappeur là...

Vanilla Ice ?
Oui, il a rendu ça un peu bêbête je trouve.

 Parmi toutes les stars que tu as dû croiser, il y en a certaines avec qui tu es devenu ami ?
Pour moi, Michael Jackson était le plus sympa. Freddie a passé pas mal d'heures dans son studio, alors j'ai pu visiter le ranch de Neverland. Pendant que Freddie bossait, j'ai fait pas mal de parties de jeu video avec Michael. Il aimait Sonic et Mortal Kombat. Il avait aussi des bornes d'arcades et plein de flippers. Il était très abordable. Je ne me doutais pas de ce qui se passait dans ces lieux... 

Est-ce que parfois, tu as pensé à te barrer de ce taf très prenant ?
Ça m’a isolé de ma famille, mais c’était okay pour moi. Freddie m’avait dit : « Tu peux partir quand tu veux, je sais que tu le feras bien et au bon moment. Je te fais confiance. » Ça m'a libéré. Mais même 29 ans après sa mort, je fais toujours des choses pour lui. J’ai beaucoup de demandes de fans. Souvent des questions sur des choses de sa vie quotidienne : ce qu'il aimait manger, sa pointure, sa couleur préférée. Je réponds avec plaisir parce que ce serait égoïste de ne pas faire profiter ses admirateurs. Mais, au début, c'était éprouvant pour moi. Tu essayes de passer à autre chose, mais c’est impossible, tu vois. Ce n’est pas un deuil classique. Normalement, quand tu finis un boulot, tu passes à un autre chapitre de ta vie. Moi, je n’ai pas cette chance. On me demande des interviews, on me sollicite pour des documentaires… On se demande si les gens veulent vraiment vous parler à vous ou juste grappiller un bout du mythe.

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D'ailleurs, tu as été consultant sur Bohemian Rhapsody...
Tout à fait, j'ai donné mon avis sur les habits, les décors, sur la façon de bouger ou de parler de Freddie. Je trouve que Rami Malek a fait un super boulot. Après, je comprends les critiques sur le fait qu'il passe vite sur la séropositivité de Freddie. A ce sujet, l'une des choses les plus importantes que je fais en ce moment, c'est de soutenir le TFA Project (Titanic Freddie Aids), une association qui lutte contre le SIDA. On n'en parle plus trop aujourd’hui, comme si c’était passé de mode. Alors on va dans les écoles pour continuer de faire de la prévention. Parce que j'étais avec Freddie pendant sa maladie. J'ai vu la douleur et la fatigue. Quand il m'a appris son diagnostic en mai 1987, lui et moi on savait que c'était une condamnation à mort. Il était très angoissé mais, étrangement, après son annonce à la presse sur son état de santé, ça l'a libéré. Il était au lit, on a discuté et j'ai passé la nuit à tenir sa main. Je suis parti un samedi matin, il m'a regardé dans les yeux et dit "merci". Ça a été la dernière fois que l'on s'est parlé... 

 Qu'est-ce que tu as fait ensuite ? Ça a dû être compliqué de retrouver un sens à tout ça...
J'ai travaillé dans une école. Beaucoup de groupes m'ont sollicité pour que je les manage ou que je les accompagne. J'ai refusé. Mais j'ai eu une belle rencontre avec Milan Satnik, qui a fondé le TFA Project. Je me suis installé ici. J'ai même écrit des lyrics pour une chanson du groupe de Milan, les Bohemians. Ça s'appelle Free As A Bird. Ça parle du droit de rêver, d'oser faire de grandes choses. C'est un moyen de continuer à transmettre l'esprit de Freddie...