À quoi ressemblait le paysage musical islandais en 1999 ?
Georg Hólm 
: C’était très underground à l’époque, et tous les groupes se connaissaient plus ou moins. Ça arrivait souvent de partager l’affiche d’un concert avec cinq ou six groupes différents, tous issus de genres musicaux assez variés : certains sonnaient comme The Cure, d’autres faisaient de la musique électronique, il y avait un vrai éclectisme. Par chance, personne ne faisait la musique que l’on faisait avec Sigur Rós. Ça nous a sans doute permis de sortir un peu du lot.

Et de jouer à l’Íslenska Óperan, une salle mythique apparemment…
Ce jour était un peu spécial pour nous, et reste sans doute encore aujourd’hui le concert le plus important que l’on ait pu donner. Parce qu’il s’est déroulé le jour où on a reçu pour la première fois les exemplaires physiques d’Ágætis Byrjun, après plusieurs jours à les emballer à la main, au point que certains disques collaient et étaient invendables... Parce qu’on était tous extrêmement fatigués, au point que certains voulaient rentrer chez eux, d’autres simplement aller boire un café. Et parce que l’opéra n’était pas un lieu aussi cool qu’aujourd’hui, tout était beaucoup plus cheap à l’époque… Cela dit, malgré toutes ces choses et malgré cette journée qui nous paraissait interminable, on a réussi à se convaincre de monter sur scène, de le faire avant tout par plaisir, sans pression, et tout s’est déroulé à la perfection.

Par la suite, ça n’a pas été trop difficile de trouver une audience en dehors de l’Islande ?
C’est clair qu’en Islande, et encore plus à la fin du siècle dernier, ce n’était pas courant qu’un groupe local puisse donner des concerts hors du pays. Avant nous, il y avait eu Björk avec les Sugarcubes, mais c’était une exception. On a sans doute bénéficié du travail qu’ils avaient accompli. D’ailleurs, on était signé sur le label que les mecs du groupe avaient fondé quelques années plus tôt : Smekkleysa.

Tu penses que le fait de vivre en Islande a eu un impact sur votre son et surla façon dont vous produisez vos morceaux ?
C’est une question que l’on se pose souvent, mais à laquelle on ne sait pas vraiment répondre, dans le sens où on vient d’Islande, on ne sait pas ce que ça fait d’être né en Afrique du Sud ou en Australie. Si on était né là-bas, peut-être que l’on n’aurait pas la même façon de produire ou que l’on aurait d’autres ambitions, mais c’est impossible à dire. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’on ne regarde pas par la fenêtre pour trouver l’inspiration. La majorité de nos chansons sont nées dans un sous-sol ou dans l’obscurité d’un studio. Pour Ágætis Byrjun, par exemple, je crois même que c’était dans une zone un peu industrielle, pas très loin d’un bureau de poste, dans un sous-sol que l’on partageait avec quatre ou cinq autres groupes. Il y avait quelque chose de lo-fi, finalement.

Ça veut dire que vous ne pensez pas à la beauté des paysages islandais lorsque vous composez ? Tu casses un mythe, là…
(Rires) Inconsciemment, c’est peut-être le cas. Cela dit, sur Ágætis Byrjun, on n’avait pas d’histoires particulières à raconter. On est arrivé en studio avec tout un tas de morceaux et on en a plus fait une sélection qu’autre chose. On n’avait pas de thème précis, ou de récit en tête, on a simplement joué la musique que l’on souhaitait à ce moment-là.

L’album n’en reste pas moins très cinématographique…
Oui, mais c’est sans doute parce qu’on recherche des atmosphères, quelque chose de très sensitif, et qu'il nous arrive de jouer pendant plus de deux heures un même morceau — tant que l’on n’est pas capable de fermer les yeux et d’avoir automatiquement des images qui défilent dans nos têtes en l’écoutant. C’est probablement cette façon de procéder qui donne à nos albums cet aspect cinématographique, mais ce n’est pas le but premier.

Et aujourd’hui, ça ne te saoule pas d’entendre la musique de Sigur Rós dans une ribambelle de publicités et de documentaires sur la nature ?
Non, parce que je n’ai pas l’impression que ça arrive si souvent que ça. Ou alors, on ne nous le dit pas ! (Rires) D’ailleurs, c’est déjà arrivé qu’on nous dise qu’un morceau de Sigur Rós soit dans une publicité alors que ce n’était pas l'un de nos morceaux. C’était juste un titre qui ressemblait vachement à l'un des nôtres. On a créé une tendance musicale ! (Rires)

Tu dis que ça n’arrive pas souvent, mais on peut entendre Svefn-g-englar dans Vanilla Sky et Starálfur dans La vie aquatique
Oui, c’est vrai. Et c’est vrai aussi que ces deux films, sortis au début des années 2000, nous ont permis de rencontrer un public plus large, plus international. Bon, on n’était pas hyper-ravi de la façon dont Cameron Crowe avait utilisé Svefn-g-englar, d’autant que je ne suis moi-même pas très fan de Tom Cruise, mais ça nous a filé un coup de boost. Il faut savoir qu’on n’avait édité que quelques centaines d’exemplaires d’Ágætis Byrjun à la base.

Et ça va, ce n’est pas trop énervant que ce nouveau public te demande sans cesse comment prononcer le titre de votre album ?
Non, c’est même plutôt marrant de voir les gens essayer de bien le prononcer, comme toi actuellement ! (Rires) Pour la petite histoire, on a choisi de nommer l’album ainsi en référence à un titre du tracklisting, Ágætis Byrjun, qui devait être sur notre premier disque, Von. D’où le nom du morceau, qui signifie «un bon début» en français. Malheureusement, on l’a finalisé le jour où l’on a reçu les premières copies de Von, c’était donc trop tard… On était tellement déçu qu’on s’est tout de suite dit qu’on nommerait le prochain album ainsi. Une sorte d’hommage, en quelque sorte.

Vous auriez pu le nommer Starálfur également, qui est probablement mon morceau préféré de l’album.
C’est marrant parce que ce titre est né de façon particulière. On avait deux parties de piano différentes et on voulait absolument les garder. On a donc fini par jouer l’une d’entre elles avec des instruments à cordes, et ça a super bien fonctionné. Bon, c’était réalisé de façon un peu DIY, on n’avait pas les mêmes moyens et les mêmes outils technologiques qu’aujourd’hui, mais ça a donné naissance à ce morceau, dont le titre est plus une blague qu’autre chose. On voulait jouer sur le cliché des elfes, sur cet univers mythologique auquel les gens rapprochaient notre musique, islandaise donc ; on a trouvé ce titre, et les paroles, inspirées par un conte de fées islandais, sont nées ensuite.

Personnellement — mais c’est peut-être cliché — j’ai toujours pensé aux livres de Jón Kalman Stefánsson en écoutant Sigur Rós…
Alors, pour le coup, je n'ai qu'un livre de lui chez moi, mais c'est vrai qu'il a une façon très belle de raconter les paysages islandais. Ça me rappelle toutes ces fois où, petit, je rêvais en regardant la neige ou la pluie par la fenêtre. L'Islande se prête à ce genre d'instants, et je pense que Jón Kalman Stefánsson et nous, nous nous sommes nourris inconsciemment de tous ces moments.

Tu l’évoquais : c’est vrai qu’il y a une myriade d’orchestrations sur Ágætis Byrjun. Ce n’était pas trop coûteux ?
Oh si, c’est toujours très cher de travailler avec des instruments à cordes. D’ailleurs, comme on n’avait pas les moyens et très peu de temps, on a dû faire pas mal de re-recording afin d’enregistrer tous ces instruments un à un. On avait dû vendre 400 exemplaires maximum de notre premier album, donc on ne pouvait pas se permettre les pires folies. Heureusement qu’on a eu la confiance de labels européens comme Fatcap par la suite pour avoir plus de confort pendant l’enregistrement des albums suivants.

image002C’est juste une question de moyens, ou c’est parce que vous aviez pris la grosse tête après avoir lu les médias parler d’Ágætis Byrjun comme du «dernier grand album du dernier millénaire» ?
(Rires) Non, ça ce sont avant tout de très grands mots faits pour attirer le lecteur ! En revanche, c’est sûr que l’album marque le début d’une nouvelle ère pour nous, il est essentiel dans l’histoire de Sigur Rós, et j’ai l’impression qu’il l’est aussi pour pas mal de gens.

Vous le saviez un peu déjà à l’époque, non ? Pour la sortie du disque, sur votre site, vous disiez : «Nous n’avons pas l’intention de devenir millionnaires, nous allons simplement transformer la musique pour toujours».
C’était ironique, on ne se prenait pas au sérieux. Cela dit, c’est quand même marrant qu’Ágætis Byrjun, au final, soit devenu l’album le plus vendu de tous les temps en Islande. C’est quand même une sacrée chance d’avoir une telle référence dans sa discographie, même si j’avais l’impression d’être un paléontologue à la recherche de dinosaures au moment de préparer la réédition de ce disque. Je n’arrivais pas à me rendre compte qu’il avait déjà 20 ans. Ça me paraît tellement loin, on a fait tellement de choses depuis...

Justement, cette réédition — avoue que c’est un moyen de récolter un peu d’argent afin d’enregistrer un nouveau disque ?
Je peux te dire que je ferai autre chose que de la musique si je recherchais l’argent aujourd’hui ! (Rires) C’est juste qu’Ágætis Byrjuna 20 ans et que, comme je te le disais, ce disque a marqué un vrai tournant dans l’histoire du groupe. On avait un monceau de démos, d’images et d’histoires à raconter. Ce n’est pas simplement une réédition — il y a quand même sept vinyles et un livre de 84 pages dans le coffret ! On a vraiment fait en sorte de créer un bel objet.

++ Le site officiel de Sigur Rós.

 Crédit photos : Bjarni Grimsson.