C’est un phénomène plutôt nouveau mais qui sied à merveille aux excès de la société de consommation de notre époque : régulièrement, des ventes flash de plantes vertes envahissent les (tiers) lieux plus ou moins cools de nos grandes villes. L’occasion rêvée pour toute une tripotée de millenials en goguette d’aller siroter un petit kombucha-gingembre au milieu de caisses en bois et de s’acheter sans se ruiner (“tout à 5 euros”, disait la publi sponso Insta) une jolie Alocasia macrorrhizos, plus communément appelée “oreille d’éléphant” (à cause de ses grandes feuilles). Et tant pis si, au fond, cette plante est probablement aussi bio, naturelle ou locale qu’une bonne mangue vénézuélienne de chez Franprix. C’est un fait : les plantes nous rassurent, nous font du bien. On a même vu ici et là des boutiques vendre des plantes vertes anti-radiations censées nous protéger des ondes maléfiques de nos téléphones portables.  

Cette idée ne date pas d’hier, évidemment. L’habitude d’habiller nos intérieurs coquets de végétation remonte très probablement aux années 50 et surtout 60, où le culte du chez-soi s’épanouit à merveille dans l’optimisme de la deuxième moitié du XXème siècle et l’émergence d’une classe moyenne qui peut s’enticher de passe-temps aussi futiles que la décoration d’intérieure ou l’horticulture domestique. Avec l’arrivée des années 70, plus psychédéliques, qui remettent peu à peu en question les présupposés de la société, émergent d’autres croyances visant à ouvrir nos chakras. C’est probablement ce qui explique le succès d’un livre étonnant : La vie secrète des plantes, sorti en 1975 et rédigé par un étrange binôme, Peter Tompkins (ancien agent de l’OSS et occultiste) et Christopher Bird (ancien agent de la CIA). Dans cet ouvrage, les deux auteurs prêtent aux plantes des caractères anthropomorphes, comme la perception physiologique ou sensorielle. Pour résumer simplement, nos fougères et autres ficus Ikea seraient capables de ressentir des émotions, de la douleur, et pourraient même développer des capacités paranormales telles que la télépathie ou la précognition. Vachement plus cool que de trimballer son smartphone comme un doudou, non ? Et le meilleur dans tout ça ? La grande idée totalement seventies et new-age des (pré-)bobos de l'époque : les plantes apprécieraient la musique (je vous vois goguenards imaginer écouter du reggae avec vos plans de mari, hein).

À l’époque, le succès du livre a été tel qu’une jardinerie de Los Angeles a commissionné un musicien du nom de Mort Garson pour composer un album destiné à aider les plantes vertes à pousser. C’est ce fameux Mother Earth’s Plantasia, sorti initialement en 1976 (et offert pour tout achat d’une plante dans ladite boutique ou d’un matelas chez Sears, mais ça, on ne sait plus trop pourquoi), qui est aujourd’hui ré-édité par l'un des labels les plus cools du monde, donc : Sacred Bones. Comment un album offert comme un Schtroumpf dans un Kinder se retrouve-t-il adulé par tous les geeks du monde entier 43 ans après sa sortie ? En voilà une bonne question.

Composé entièrement au Moog, ce Plantasia est en effet un très bel album de musique électronique pionnière. Tantôt cosmique, tantôt cheesy, c’est le dosage parfait d’un son totalement pur et chaud et d’un cheminement narratif qui en fait un incontournable de la musique synthétique. Si le cahier des charges de base est plutôt fumeux, il n’est à l’époque pas confié à n’importe qui. Mort Garson, né au Canada, est un producteur et compositeur de l’ombre mais qui a déjà à son actif de nombreux hits, dont la soul exotica de Ruby & The Romantics.

La touche de Garson, ce sont ces sonorités synthétiques qui s’insèrent à merveille dans cette pop radio-friendly de velours. Après sa rencontre avec Bob Moog dans les années 60, il fait l'acquisition d’un synthétiseur du même nom. Il est alors un compositeur studieux, discret mais recherché. Il écrit pour la pop, donc (Julie London, Doris Day et le projet mystique The Zodiac) mais aussi pour la télé et la radio (il compose les sonorités qui accompagnent le premier alunissage télévisé en 1969, comme on les entend semblerait-il ici).  En solo, le musicien explore les possibilités de son Moog avec des disques voyageurs — dont Electronic Hair Pieces — extrêmement en avance sur leur temps et pourtant composés dans un seul but (c’est sa fille qui le raconte) : faire plaisir à son épouse. Il exprime en tous cas une approche rare à l’époque, à équidistance d’un talent naturel pour la composition pop et les mélodies émouvantes et d’un appétit d’ogre pour la recherche sonore et les expérimentations synthétiques.

Plantasia a traversé les âges parce que cette grosse trentaine de minutes de musique cosmique fait surgir le fantastique et l’imaginaire dans un quotidien qu’on aimerait souvent moins morne. Le parti pris du tout-synthétique ajoute à ce sentiment de douce fuite de la réalité une emphase confortable qui ressemble à s’y méprendre à une prise de LSD en bonne compagnie. L’intérêt récent renouvelé pour la musique électronique pionnière, celle de Garson mais aussi (au hasard) celle de Silver Apples, Tangerine Dream ou Suzanne Ciani, s’explique peut-être par une envie croissante des plus jeunes générations de se reconnecter à une époque faite de d’optimisme où la technologie était synonyme d’espoir et non d’inquiétude, comme elle peut l’être actuellement. Un temps où quelques notes de Moog pouvaient faire pousser des feuilles sur une plante verte dans un salon. Aujourd’hui, l’héritage de ce disque est transmis par une variété assez folle d’artistes : Air, DJ Shadow, Stereolab, Portishead, Broadcast ou Tyler The Creator, Legowelt, James Holden ou Kaithlyn Aurelia Smith, pour citer des exemples plus récents. Et si ce disque ne fait plus pousser vos plantes vertes congelées achetées 5 euros, vous pouvez toujours tenter celui de Stevie Wonder, The Secret Life Of Plants, B.O. du documentaire tiré du livre du même nom. Un peu plus dark, peut-être. 

Illustration de une : pochette d'un album des années 70.