Du coup, ça me fait penser qu’il faut que je vous parle d’Alexandre Bavard. Avez-vous déjà vu des burkas qui dansent en taggant des murs imaginaires, scandant rottca (en verlan = carotter, pour évoquer les larcins de bombes de peinture qu’Alexandre commettait à ses débuts) sur des tracks conçues par l’artiste (qui est l'un des co-réals de PNL) ? Il ne s’agit pas de femmes cachées, prostrées, empêchées d’expression choré/graphique, non il s’agit même peut-être d’hommes : une pichenette à l’intégrisme religieux qu’Alexandre ne revendique pas plus que ça, nous laissant la part du doute. Dans les performances de ce mécréant de 32 ans, il y a de la street, du ju-jitsu brésilien et même un chamane qui se perd dans une montagne pour croiser un trio de curieux bulkis (le nom qu’il a donné à ces créatures en lunettes noires qu’il habille de tapis ou de tissus tie and dye). 

IMG_6701Justement, j’en aperçois qui se frayent un chemin dans la foule. Qu’on aime ou pas, la performance est étourdissante, indépendamment d’un fameux champagne servi à la discrétion des convives qui contemplent ces personnages sans visages, sans paroles, évoluer dans une transe aux mystérieux signifiants. Ils donnent tout, se débattent et appellent peut-être à l’aide ou juste un gros câlin. Pour sûr, Alexandre Bavard vient de marquer des points. On suit le cortège des participants pour observer un peu plus loin une autre perf'. Nous attend un choeur géorgien en costumes traditionnels, sagement rangés en arc-de-cercle autour d’un tapis finement tissé. Trois champions du monde de grappling, en T-shirt puis torses nus, s’attrapent, se foutent par terre, s’étranglent presque, se poussent, retombent en roulant. C’est très beau et un peu gênant aussi. Pourquoi toutes ces étoffes avec les bulkis ? Et pourquoi soudain ces types torse-poil ? Le caché, le révélé, ça le travaille, Alexandre Bavard. Il commence ses premiers tags à 16 ans, avec un blase, Mosa87, qu’il a toujours sur Insta si vous le cherchez. À l’époque, il écoute Assassin, et comme ses camarades de collège, il est fasciné par le graffeur O’Clock. Il se met à tagguer partout où il peut et se chope des gros seums quand une bande rivale vient recouvrir son spot. Cela ne le rendra que plus philosophe quant à l’éphémère du street-art, à l’époque où la street ne se savait pas «art». D’ailleurs, il va à bonne école, celle des Beaux-Arts, où il s’éclate quelques temps. La vie concrète le rattrape, il devient cuistot dans un restau pour finalement tout plaquer et se consacrer à son taff, artiste quoi. C’est ce qu’il nous raconte dans le talk qui suit les performances, et qui en est presque une en elle-même tellement sa vie est kiffante. Il enchaîne les expos et se retrouve à promener ses bulkis à Shanghaï, New-York ou Pétaouchnok, un peu comme Amélie Poulain son nain de jardin. Sauf qu’à la différence de cette petite fable bobo, le monde d’Alexandre Bavard nous laisse un mélange interrogatif de liberté et de mysticisme, le genre d’ambiance qui tire vers le haut. Il fallait l’entendre cette chorale slave (son grand-père est géorgien) nous ramener à pleins poumons des steppes d'Asie Centrale. On y était, ce type nous emmène loin.

IMG_6702Et ce n’est pas Sylvia Varagne qui dira le contraire. Son jeune protégé, comme la plupart des artistes qu’elle suit, devait avoir sa soirée au Tokyo Art Club. Parce qu’il fallait partager tout ça. A l’instar de Mosa87, qui investit la rue, Elsa Lefebvre (parfois sirène migrante rejetée à l'eau dans l'une de ses performances aussi poignantes que tragi-comiques) a retourné le cabaret Madame Arthur avec ses mises en scènes délirantes, le danseur Florent Audoye a été officiellement chargé du bonheur en entreprise, la plasticienne Hanieh Delecroix est psy dans le civil, et Pierre Gaignard du Wonder change des locaux vides en usines à pétards (on parle ici de pyrotechnie).

De toute évidence, ces gens-là ne planent pas sur leur nuage comme Dieu ou Dragon Ball Z. Ils viennent, semblerait-il, de la vox populi et s’en servent pour nous parler.

J’ai oublié de vous dire deux choses très importantes sur le Tokyo Art Club : outre le Champomy de folie, on nous propose des verrines plus succulentes que ce vous pourriez trouver au Fouquet’s. Et on danse aussi, remis aux bons soins de l’excellent DJ. Enfin, l’oeuvre d’art ultime est peut-être là : des visiteurs au regard neuf, et des artistes devenus, eux aussi, visiteurs de cette rencontre. Et tout le monde de se déhancher sur Britney Spears en levant les bras. 

Crédit photos : Alexandre Bavard / Margot Montigny.